Obturateur et Silence
Lire le chapitre 34: The Judgment
Le silence dans la salle d'audience avait la texture du verre.
Mara sentait la transpiration perler sous ses aisselles, sa robe collant à la peau malgré la fraîcheur de la pièce. Le juge Whitfield, un homme aux lunettes cerclées d'or et au visage impassible, parcourait ses notes d'un doigt lent. Trois jours. Trois jours de torture depuis les plaidoiries. Trois jours où chaque avance faite par la société Whitmore avait semblé prendre une ampleur grotesque. Mais elle avait gagné, pas vrai ? Lui, Dex, avait perdu.
— En la présente affaire, je considère que la distinction entre le travail commandé et la création personnelle demeure fondamentale.
La voix du juge portait jusqu'aux dernières rangées de bancs en bois vernis. Les deux bancs de presse étaient remplis — la journaliste qui avait écrit durant le témoignage de Robbie se tenait au premier rang, crayon suspendu comme un oiseau prêt à plonger.
Le juge Whitfield reposa son stylo avec un soin presque affecté. Ses yeux s'élevèrent vers la salle, effleurant le visage de Dex assis au côté de Whitmore père, l'auteur de la photographie manquante lui-même figé en une posture de marbre. Puis, son regard tomba sur elle.
— Dans le cas qui nous occupe, le tribunal reconnaît que les photographies en litige ont été réalisées à l'initiative personnelle de la défenderesse, hors de tout cadre contractuel de commande. Il s'ensuit que le droit d'auteur sur les œuvres exposées demeure la propriété de Mademoiselle Ellis. Préjudice : non constitué. Demande de la partie demanderesse : rejetée.
Rejetée.
Le mot ricocheta contre les boiseries lambrissées, traversant Mara comme une décharge électrique.
Autour d'elle quelqu'un soupira, peut-être Penworthy, le conseil de Whitmore, qui ramassa ses documents d'un geste sec et exagérément bruyant. Peut-être Dex, dont le visage rougeaud tourna vers son père avec une expression mêlant fureur et humiliation. Mais Mara n'en voyait rien. Elle avait les yeux sur le juge, et les larmes brouillaient à présent les contours ocre du banc qu'il désertait.
— C'est fini, murmura une voix grave.
La main de Robbie enserra la sienne. Ferme, chaude, solide. Ses doigts se refermèrent autour des siens, et elle y trouva la présence d'un monde — la salle, l'air, le quotidien retrouvé.
Elle se tourna vers lui. Il était debout, déjà debout — elle ne savait pas combien de temps ils étaient restés ainsi, incapable de se relever. Il la hissa, lentement, avec précaution, comme s'il craignait de la casser.
— Tu l'as fait, dit-il, les yeux brillants.
— On l'a fait. Tu as témoigné.
Elle renifla, honteuse. Une larme tomba sur son corsage, et Robbie rit doucement en l'essuyant du pouce, geste simple devenu sacré entre eux depuis la chambre noire.
— Allons-y, dit-il en désignant la sortie d'un menton.
Mais la presse les attendait déjà. La journaliste rousse — écossait la carte de presse ; la carte blonde au badge — se précipita vers eux, micro à la main, suivie d'un photographe qui hurla :
— Miss Ellis ! Une déclaration ?
Mara sentit Robbie se raidir à ses côtés. Pour la première fois depuis leur étreinte dans le studio, la réalité extérieure s'abattit sur eux. Elle pouvait voir son inconfort dans la crispation de son épaule droite. Quelqu'un d'autre s'interposa — Grommelle, le manager du groupe, surgit soudain entre eux et les journalistes, dos voûté comme un garde du corps.
— Ma clientèle fera une déclaration plus tard, dehors.
— Elle n'est pas ton employée, siffla Robbie.
— Justement, répliqua Grommelle avec un clin d'œil. C'est pour ça que je la protege.
Mara voulut répondre, mais Robbie lui serra la main plus fort, indiquant la sortie latérale discrète. Là, dans le couloir presque désert, son souffle lui parut le premier air respirable depuis des semaines.
Il posa la main à plat sur le mur, à hauteur de sa hanche.
— Tu es libre, dit-il.
Le mot semblait trop plein, trop lourd.
— Le juge a dit… le droit d'auteur reste mien. Mes photos. Mon nom. — Elle s'arrêta. Le nom inventé, Marianne Ellis, lui revint en mémoire, et elle frissonna.
Robbie la vit trembler. Il lui prit le menton, très délicatement.
— Plus maintenant. Plus jamais. Demain, tu signeras tes œuvres à ton nom. Ton vrai nom. Ce sera le début.
— Qu'est-ce qui sera le début ?
— De toi, telle que tu es.
Il avait dit cela comme une évidence, et Mara sentit son cœur se serrer dans quelque chose qui ressemblait à de l'effroi mêlé de gratitude. Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, l'ombre de la salle d'audience se dissipait. Le détective Dex Whitmore — non, plus Whitmore, plus associé au nom, pensa-t-elle avec un soudain plaisir vindicatif — sortait justement de la salle, suivi de son avocat et de deux associés qui discutaient à voix basse. Dex ne lui jeta même pas un regard. Mais son père, lui, ralentit en passant à leur hauteur.
Sa mâchoire était serrée, ses yeux sombres graves.
— Vous avez gagné, dit-il. Je suppose que vous avez entendu le juge.
— Entendu et pas entendu, répondit Robbie. Assis, la jambe droite — je crois que je l'ai dit au juge.
Mara retint. L'éclat qu'elle voulait lancer, elle le mit dans son silence au lieu. Objectif atteint. Elle hocha la tête.
— Le tribunal a établi ma propriété. Je n'ajouterai rien que la loi n'ait déjà dit.
Whitmore père la dévisagea. Un muscle tressautait à sa tempe.
— Vous êtes une femme intelligente, Miss Ellis. Vous savez qu'un nom peut se protéger — et se détruire — bien au-delà d'un juge.
Une menace lourde, dite sur un ton léger. Le souffle de Robbie se fit plus profond.
— Assez, dit-il.
Whitmore père esquissa un sourire presque maussade, déposa une carte entre les doigts de Mara.
— Si vous changez d'avis au sujet d'un futur partenariat… vous savez où me trouver.
Puis il s'éloigna sans se retourner, ses semelles claquant sèchement sur le parquet tandis que Dex lui emboîtait le pas sans un mot.
Autour d'eux, la presse commençait à se disperser, quelques journalistes parlant déjà dans leurs appareils à bandes comme des forteresses en mouvement. Grommelle apparut à l'angle du couloir, tenant deux cigarettes, l'air triomphant.
— Le bande est sauvée, dit-il en tendant l'une des cigarettes à Robbie. Le type veut retirer la clause d'image du contrat à cause du jugement. Les gars en parlent déjà.
Robbie prit la cigarette sans l'allumer, la fit tourner entre ses doigts, un sourire naissant plissant le coin de ses yeux.
— La clause en question, je la relisais pas pour mon accord, Grommelle. — Il jeta un regard vers Mara. — On va demander que les nouveaux contrats comportent une cession d'image spécifique pour tout membre du groupe. Le précédent que l'on vient de battre servira aux autres.
Le manager sourit en tirant une bouffée.
— Le monde des affaires, sérieusement.
— Le monde du jeu, plutôt.
Mais Mara écoutait à peine. Sa main traînait encore contre son flanc, là où la carte de visite la brûlait. Elle la glissa dans sa poche, sans regarder le nom imprimé. Whitmore père avait perdu. Le juge l'avait dit. Et il avait aussi énoncé la règle. Ses photographies lui appartenaient — entièrement, à elle.
Elle leva les yeux vers Robbie, qui discutait à présent de dates de tournée avec Grommelle, la cigarette toujours inallumée aux lèvres. Le monde continuait. Brighton, dans deux jours. La tournée mondiale, plus tard. Quelque part dans tout cela, une vie à construire.
— On va où ? demanda-t-elle à voix haute.
Grommelle et Robbie se tournèrent vers elle. Robbie sourit — ce sourire qu'elle n'était plus la seule à voir, mais qu'elle était peut-être toujours la seule à comprendre.
— À la maison, dit-il doucement. Tu m'as dit que tu voulais développer les dernières photos — les vingt-quatre ? — avant le festival.
À la maison. La chambre noire. Ses photos, son travail, sans contrat, sans ombre de Dex. Elle saisit la main qu'il lui tendait et s'y accrocha comme à une ancre.
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