Obturateur et Silence
Lire le chapitre 5: First Flash, Last Word
La lumière d’Abbey Road filtrait à travers les hautes fenêtres, poussiéreuse, dorée, presque sacrée. Mara posa sa mallette sur une chaise en skaï et inspira une gorgée d’air chargé d’histoire. Les Beatles avaient enregistré ici. Pink Floyd. Et maintenant, les Unknowns, quatre types en blouson de cuir élimé et cheveux gras, qui semblaient aussi à leur place qu’un rat dans une cathédrale.
Dex les avait présentés comme « la prochaine grosse chose ». Le label avait réservé le Studio Deux pour trois heures. Trois heures pour capturer quelque chose qui durerait. La pression pesait déjà sur les épaules de Mara, et elle n’avait pas encore déballé son Leica.
« Alors c’est toi la photographe ? » lança une voix derrière elle.
Elle se retourna. Un type aux cheveux roux filasse, un ampli sous le bras. Pete, le guitariste rythmique. Il la détailla lentement, de ses bottes éraflées à ses yeux sombres.
« C’est moi, dit-elle. Mara.
— Mara, répéta-t-il comme s’il goûtait un aliment douteux. T’as déjà shooté des groupes ?
— Tu t’inquiètes pour mon CV ou tu veux juste me tester ?
Pete ricana et passa son chemin. Mara sourit en silence. Elle connaissait ce jeu. Ils la testaient tous, au début. Puis ils voyaient les tirages.
Elle commença à cadrer la batterie, les amplis, le désordre magnifique du studio. Le batteur, Len, la regardait manipuler son appareil avec un respect timide. Le chanteur, Storm, étudiait ses paroles dans un coin, indifférent à sa présence. Trois sur quatre. Il manquait le bassiste.
Robbie entra en retard, comme toujours, une cigarette éteinte coincée derrière l’oreille. Il ne la salua pas. Il s’installa près de son ampli, sortit sa basse de son étui, et commença à accorder une corde, l’air ailleurs.
Mara leva son appareil. Elle voulait capturer ce moment, ce visage penché, les doigts agiles sur le manche, la concentration brute qui le rendait presque vulnérable. Elle appuya sur le déclencheur.
Le flash crépita.
Robbie leva la tête. Ses yeux gris, presque métalliques dans la lumière, la transpercèrent.
« Non, dit-il simplement.
— Pardon ?
— Pas de photos sans mon accord. Pas de candid shots. Je pose ou je ne pose pas.
— Tu viens de jouer une scène entière devant des centaines de types bourrés, rétorqua Mara en baissant son appareil. Tu peux pas me dire que t’es timide.
— Ce soir c’est pas un concert. C’est une séance. Contrôle. Toi tu cliques, moi je décide.
— C’est mon métier, Robbie. Je capture la vérité.
— La vérité ? Il rit, un son court, sans joie. C’est quoi la vérité dont tu parles ? Celle qui paie tes factures ? Celle qui te fait bien paraître auprès de Dex ?
Mara serra les mâchoires. Le nom de Johnny Mayfair flottait entre eux, non dit mais palpable, comme la fumée qui stagnait au plafond.
« La vérité, c’est que tu as peur. De quoi ? Qu’on voie qui tu es vraiment ?
Elle regretta immédiatement ses mots. Les autres membres du groupe s’étaient tus. Le silence s’étira, tendu comme une corde de basse.
Robbie ne détourna pas le regard. Un muscle tressaillit sous son œil. Il ôta sa veste en cuir, la jeta sur un ampli, et remonta les manches de sa chemise.
C’est là que Mara la vit. Une cicatrice. Fine, blanche, longue d’environ cinq centimètres, qui traversait l’intérieur de son poignet gauche, presque parallèle au pli de la peau. Une cicatrice ancienne, propre, nette. Quelque chose de délibéré.
Le temps se figea. Elle baissa son appareil.
Robbie suivit son regard. Ses doigts remontèrent machinalement la manche. Un geste rapide, précis, révélateur d’une habitude ancienne.
« Je te pose, dit-il, la voix plus basse. Mais une seule série. Dix clichés. Et tu me montres ce que t’as pris avant de sortir d’ici.
— Ça ne marche pas comme ça en studio.
— Ça marche comme ça ici.
Il la défia. Dix secondes passèrent. Mara sentit la colère monter, chaude et amère. Mais elle sentit aussi autre chose : la curiosité. La cicatrice, sa présence énigmatique, l’histoire qu’elle portait et que Robbie refusait de raconter. Elle avait besoin de la photographier. Pas pour la montrer. Pour comprendre.
« Dix clichés, dit-elle enfin. Mais je reste juge de ce que je garde.
— On verra.
Il prit la pose contre un mur de briques, la basse sur le ventre, les doigts au repos sur les cordes. Ce n’était pas une pose, d’ailleurs. C’était un défi. Ses yeux la fixaient, durs et interrogateurs, comme pour dire : vas-y, prouve ce que tu vaux.
Mara leva l’appareil. Le premier cliché. Le deuxième. Elle s’approcha, contourna, s’agenouilla, chercha l’angle qui révélerait quelque chose de lui qu’il n’avait pas prévu de montrer. Mais Robbie était un mur. Chaque fois qu’elle pensait saisir une fissure, il fermait son visage, se retranchait derrière une ironie glaciale.
Cliché six. Il changea de position, s’adossa à un ampli, les yeux à moitié fermés. La cigarette éteinte réapparut entre ses lèvres. Il avait l’air ailleurs, très loin, dans un endroit qu’elle ne pouvait pas voir.
Cliché huit. Elle le surprit en train de regarder sa cicatrice, brièvement, comme on vérifie qu’une vieille blessure est toujours là. Puis il releva les yeux, et quelque chose changea. Un adoucissement imperceptible. Une trêve.
« Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il soudain.
— Mon métier ?
— Non. Pourquoi tu t’accroches à ce groupe ? À ce monde ? Une fille comme toi, elle pourrait… je sais pas. Travailler dans une galerie. Photographier des mariages. Vivre tranquille.
— Vivre tranquille ? répéta Mara. Tu sais ce que ça veut dire, « vivre tranquille » ? C’est abandonner. C’est s’excuser d’exister. Moi je veux pas m’excuser.
Robbie la regarda longuement. Pour la première fois, il sembla ne pas chercher à la tester, ni à la repousser. Juste à la voir.
« Dix clichés, dit-il en se redressant. On a fini.
— Presque. Un dernier.
Elle leva l’appareil. Robbie resta immobile, sa basse au bout de son bras, sa silhouette contre la lumière laiteuse des fenêtres. Quelque chose dans son maintien disait : je te montre ce que je veux, pas plus, pas moins. Mais dans ses yeux, pour un fragment de seconde, Mara crut voir autre chose. De la fatigue. De la peur. Une question sans réponse.
Elle appuya.
Le clic sembla résonner dans le silence du studio. Robbie détourna la tête, prit sa veste, et quitta la pièce sans un mot. Les autres échangèrent des regards mais ne dirent rien.
Mara regarda son appareil. Elle ne savait pas encore ce qu’elle avait capturé. Mais elle sentait, dans ses doigts, cette vibration particulière qui annonçait une image importante. Quelque chose venait d’être révélé, même si elle ne savait pas encore quoi.
Au moment où elle rangeait son matériel, Dex entra dans le studio, un sourire commercial plaqué sur le visage.
« Alors ? Comment ça s’est passé ?
— Bien, dit Mara. Très bien.
— Parfait. Parce que j’ai une bonne nouvelle. Le label veut vous voir lundi. Toi et toute l’équipe. Pour parler de l’album. Mais avant ça, je te présente à quelqu’un demain. Un type important. Il travaille chez Virgin.
— Pourquoi toi ? t’es pas censé me produire ?
— Je te produis, oui. Mais hier soir j’ai rencontré ce type, il cherche un nouveau photographe pour leurs pochettes. Il a vu ton travail. Il a demandé à te rencontrer.
L’espoir surgit dans la poitrine de Mara. Une vraie chance. Une porte qui s’ouvrait.
« Il s’appelle comment ?
— Julian Cross. Il dirige le département artistique. Et il a une condition.
— Laquelle ?
Dex marqua une pause. Il sortit une carte de visite de sa poche et la tendit à Mara. Le nom dessus était imprimé en lettres dorées : JULIAN CROSS, VIRGIN RECORDS.
« Il aime les noms accrocheurs. Qui vendent. Alors pour demain, tu seras « Marianne Ellis ». Plus glamour. Plus vendeur.
Mara fixa la carte. « Marianne ». Quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Quelqu’un qu’elle était censée devenir pour réussir.
« Et mon nom à moi, il est pas assez bien ?
— C’est pas une question de bien ou de mal. C’est une question de marché.
Elle rangea la carte dans sa poche, sans répondre. Dehors, la nuit tombait sur Londres. Dans son sac, son Leica pesait comme un témoin silencieux de toutes les vérités qu’elle capturait — et de toutes celles qu’on l’obligeait à dissimuler.
Elle pensa à Robbie, à sa cicatrice, à son silence. Elle pensa à Lenny, à sa dette. Elle pensa à Johnny Mayfair, le fantôme qu’elle devait retrouver avant samedi.
Et elle se demanda — pour la première fois de la soirée — qui elle était vraiment, entre « Mara » et « Marianne », entre la photographe et la menteuse, entre la fille qui voulait révéler les choses et celle que les choses commençaient à révéler.