Lumen Reads

Obturateur et Silence

Lire le chapitre 6: The Name on the Pass

L’ascenseur sentait le tabac froid et l’after-shave bon marché. Mara se regardait dans la porte en métal brossé, les mains moites autour de la sangle de son sac. Dex se tenait à côté d’elle, l’air détaché, un billet de train froissé dépassant de la poche de sa veste.

— Tu te souviens du nom ? demanda-t-il, sans la regarder.

— Marianne Ellis. Deux n, deux l.

— Bien. Et tu es photographe depuis sept ans. Publiée dans trois magazines français. Tu as travaillé à Paris et à Milan avant de débarquer à Londres.

— Et si elle me demande pourquoi je n’ai pas d’archive à montrer ?

Dex tourna la tête vers elle. Son sourire mince n’atteignait pas ses yeux.

— Elle ne te le demandera pas. C’est une femme, elle saura reconnaître une autre femme qui se fabrique une carrière. Les hommes n’ont jamais besoin d’archive, ma chère. Une paire de couilles et une Rolleiflex leur suffisent. Toi, tu as besoin d’un nom. C’est ce que je te donne.

L’ascenseur sonna. Les portes s’ouvrirent sur un couloir tapissé de vert bouteille, éclairé par des appliques en laiton. La Virgin Records, en 1974, avait encore l’odeur de neuf d’un bureau qu’on vient de racheter — peinture fraîche, moquette épaisse et ambition mal dissimulée.

À l’accueil, une réceptionniste aux cheveux peroxydés leva les yeux par-dessus ses lunettes en plastique transparent.

— Dex Morrow pour Gillian Price.

— Elle vous attend. Deuxième porte à gauche.

Devant la porte, Dex sortit un paquet de cigarettes, en alluma une sans demander la permission, et expira la fumée dans le couloir. Il tendit le paquet à Mara. Elle en prit une.

— Tu sais ce que je ne supporte pas, dit-il à voix basse. Les gens qui confondent les rôles. Ton agent, c’est moi. Ta carte de visite, c’est moi. Ta version officielle, c’est moi. Si tu improvises, si tu dérailles, si tu t’accordes des libertés créatives avec ta propre biographie…

— Je perds le contrat.

— Tu perds beaucoup plus que ça. Tu perds la garantie. La Virgin, c’est ma roue de secours, pas la tienne. Elle me couvre autant qu’elle te couvre.

Mara écrasa sa cigarette encore fumante contre le mur. Une trace noire resta sur la peinture vert bouteille. Elle poussa la porte.

La pièce était encombrée de façon créative — des piles de vinyles, des affiches déroulées et scotchées au plafond, un bureau couvert de polaroids et de formulaires. Derrière, Gillian Price était tout le contraire de son décor : nette, efficace, vêtue d’un tailleur bleu marine, les cheveux tirés, deux doigts posés sur un sous-main comme si elle comptait l’argent qu’elle faisait attendre. Elle leva les yeux et sourit.

— Marianne Ellis, dit-elle en se levant. Dex m’a envoyé tes travaux. Je dois dire que les tirages du concert à Lyon étaient…

— Merci, coupa Mara. C’était un bon soir.

Sa voix restait ferme, mesurée. Alcool de contrebande. Un ton qu’elle ne soupçonnait pas d’avoir en elle. Gillian ne remarqua pas la différence de trois centimètres entre la vie de Marianne Ellis et celle de Mara Ellis. Elle regarda les mains de Mara, les ongles nets, puis la Leica en bandoulière.

— Il me faut une série de trois prises de vue pour le single qui sort en mars. Un nouveau groupe, très brut, cinq garçons, minuscules. Dex dit que tu sais photographier les hommes sans les rendre beaux.

— Je photographie ce qui est là, dit Mara.

— C’est exactement ça qu’on n’arrive pas à trouver chez les mecs. Ils voient un visage, ils voient une pose. Toi, tu vois la personne derrière. Dex m’a montré les planches-contact des Unknowns.

Le cœur de Mara fit un bond irrégulier. Elle n’avait montré ses tirages de l’Abbey Road à personne.

— Les planches-contact errantes, corrigea Dex, entrant comme s’il possédait la pièce. Levy chez MCA me les a refilées. Il n’a rien voulu faire avec — il dit qu’ils sont trop agressifs, pas assez propre pour le top 40.

— L’A&R atroce, dit Gillian avec un hochement de tête entendu. Ils n’écoutent plus rien. Ils achètent des hits et des chansons d’amour. Un bassiste avec du venin dans le regard, ça ne rentre pas dans leurs cases.

— Et pourtant on en a discuté, dit Mara, s’accrochant au fil ténu de sa réputation nouvelle. Il y a un marché pour le venin.

Gillian sourit. Un sourire complice, de femme à femme, qui traversait la pièce comme une main qu’on serre.

— Marché conclu. Je faxe le contrat à l’agent de Dex. Tu les photographies la semaine prochaine au Marquee. C’est un bon test.

— Ce sera fait.

Dex fit un léger pas en avant, redevenant maître du jeu.

— Et Gillian — l’album des Unknowns ? Tout est dans la rumeur maintenant. Je plains ton fax pour la première, dit-il en riant, pour que tout sonne léger.

Gillian ne rit pas.

— Dex, tu me prends pour une imbécile ? Je sais très bien que Marianne Ellis, c’est un nom de fiction. Je sais que tu manufactures des carrières comme d’autres impriment des billets. Mais tant que la photo est vraie, je m’en fous de la signature. Donc ne joue pas à l’homme d’affaires avec moi. J’ai traversé le label entier quand ils pensaient qu’une femme ne pouvait pas signer des artistes de rock dans une pièce où on fumait des cigares. Je te repère à cent mètres de distance.

Il y eut un silence de trois secondes. Mara regarda Dex se décomposer puis se recomposer, le masque poli qui remonte.

— Vous êtes directe, dit-il.

— Je suis occupée. Marianne, tu as le travail. Mes potes du label gardent leurs secrets. Toi, tu gardes le mien.

Le couloir bleu-bouteille avait pris un éclat verdâtre lorsqu’ils en ressortirent. L’ascenseur redescendit dans un bourdonnement, et Mara retint son souffle jusqu’aux portes du rez-de-chaussée.

De l’autre côté de la rue, adossé au mur de briques humides, Robbie Parker fumait. Le contraste était violent — il avait l’air d’un livreur que la gravité aurait échoué sur ce trottoir ensoleillé, ses bottes éculées sur le ciment, son cuir élimé aux coudes, ses cheveux trop longs tombant dans ses yeux. Il ne la vit pas tout de suite. Il regardait la façade de Virgin, ce qu’elle signifiait.

Lorsqu’il la vit sortir avec Dex, il écrasa sa cigarette du pied et leva les yeux. Mara vit qu’il avait compris — qu’elle n’était pas là pour le plaisir.

— Ils vont signer qui ? demanda Robbie.

Sa voix était basse, dangereuse. Elle se souvint du studio, de l’électricité d’un Robbie tendu au point de casser ; elle se souvint comment il avait exigé ses dix poses comme un contrat notarié, alors qu’elle ne voulait qu’une seule photo franche.

— Personne pour toi, dit-elle en passant. On cherche un producteur pour la démo.

Dex la dépassa d’un pas, plus loin dans la rue, allumant une nouvelle cigarette, saluant d’un geste vague un chauffeur de taxi.

— Démo pour qui ? demanda Robbie, marchant à côté d’elle.

— Ce n’est pas ton affaire.

— Tout est mon affaire, Mara. Tu photographies. Je joue. Même jargon, même bordel du milieu. Sauf que toi tu traverses la ville avec un faux nom pour rencontrer des gens que moi je ne peux même pas payer à boire un verre.

Elle s’arrêta. Lui s’arrêta. Dix secondes de regard — les mêmes dix secondes qu’elle avait volées une fois, avant qu’il ne l’empêche de photographier les autres neuf cent soixante et onze secondes de la session d’Abbey Road.

— Qui es-tu, vraiment, Mara Ellis ? demanda-t-il doucement.

Sa question portait plus loin que sa voix. Il ne savait rien d’elle, pensa-t-elle. Juste un nom présenté par un agent douteux, une caméra, une arrogance. Pourtant, il venait de poser la seule question que personne d’autre n’avait posée — pas même sa mère avant de mourir, pas même Lenny qui voulait son argent, pas même Dex qui voulait ses négatifs.

— Personne, dit-elle avec un sourire sans joie. C’est bien le problème. Je photographie parce que je veux exister quelque part, même si ce n’est qu’entre les pages d’un format carré noir et blanc.

Il la regarda plus longtemps. La rue était bruyante. Un camion de livraison passa, le soleil abrupt, et dans la lumière crue, le scarabée sur son poignet gauche apparut brièvement — la couture ancienne, la peau plus claire qui se tendit.

— Mois aussi, dit-il enfin. C’est pour ça que je joue. Pour que quelqu’un m’entende avant de me connaître.

Une nuit nouvelle, à la fois pour eux deux. Dans sa tête, elle développait déjà la suite de ses dix poses volées : le cliché de lui derrière la console, les doigts à plat sur la table de mixage, l’œil plissé, incertain. Elle se promit de ne pas le montrer à Dex.

— Ta montre ? demanda-t-il brusquement. Elle était cassée, à l’atelier. Tu l’as récupérée ?

Mara regarda son poignet nu.

— Pas encore. Samedi, je passe chez Abrams. Le réparateur est quasi prêt.

— Après Lenny, ironisa Robbie. Bien rempli, ton samedi. Je ne savais pas qu’une photographe pouvait avoir autant d’affaires.

À ce nom, elle tiqua. Il le vit.

— Ne me regarde pas comme ça, dit-il. Tout le monde se doit à quelqu’un à Londres, même les bassistes. Moi, je me dois à un vieux paon qui me rate pour mon coût de train. Toi, tu te dois à deux prêteurs, un promoteur et une table d’agent qui t’appelle par un nom que tu n’as pas choisi. On se ressemble.

Il alluma une cigarette, tendit la sienne encore allumée. Une habitude qu’il avait, apparemment. Mara prit une longue taffe sur elle, les yeux dans les siens.

— Samedi, dit-elle, c’est aussi le jour où je développe ta pellicule d’Abbey Road. Tu veux voir ce que j’ai réellement volé, en dehors de ta permission ?

Il rit. Un vrai son, cassé, sorti d’une gorge qui riait rarement. La bassiste du Unknowns riait dans la rue sale devant les immeubles de Virgin.

— Je te crois sur parole, dit-il. C’est toi la voleuse. Moi je ne suis qu’un musicien.

Il partit en sens inverse, mains dans les poches. À vingt mètres, il se retourna.

— Mara ? Le nom est moins élégant que Marianne. Mais qui que tu sois quand tu l’entends prononcer par quelqu’un qui le dit pour la première fois, je préfère l’autre.

Il tourna les talons, disparut dans la lumière oblique de quatre heures.

Mara resta immobile sur le trottoir. Elle sentait la chaleur des cigarettes qu’il avait touchées ; la poche de sa veste contenait une carte de visite avec le nom de Gillian Price, et le numéro de fax du contrat qu’elle devrait bientôt signer — celle qui portait le nom Marianne Ellis. Pourtant, ce qui lui brûlait, ce n’était pas la signature. C’était la preuve que Robbie Parker savait lire une légende à cent mètres. Et qu’il existait une autre formule pour la comprendre, elle — sous le nom de naissance de personne, derrière l’objectif.

Elle sortit son carnet. Elle nota : *Dex est un brocanteur. Il vend des noms mais il ne couvre pas les risques. Lenny a doublé la mise. Je ne dois plus jamais prononcer le nom de Robbie devant elle.*

Elle referma le carnet. Samedi arrivait plus vite que les planches-contact ne séchaient.