Lumen Reads

Obturateur et Silence

Lire le chapitre 7: A Photograph Is a Secret

La chambre noire sentait le vinaigre et le métal froid. Mara suspendit la pellicule à la pince, le temps de séchage encore lointain, et alluma la lampe rouge. Ses doigts tremblaient à peine — le bon genre de tremblement, celui qui précède une révélation.

Elle sortit la première feuille de contact du bain d'arrêt. Les images apparaissaient en gris fumé, une séquence de la session d'Abbey Road. Robbie à la basse, tête baissée, concentré. Dex hors champ, à moitié flou. Encore Robbie, de profil, la mâchoire serrée. Il savait qu'elle photographiait, il posait, il se protégeait.

Puis elle la vit.

Cadre 24. Le seul que Robbie n'avait pas pu contrôler, celui où elle avait baissé l'appareil un instant, croyant la pellicule terminée. Le clic silencieux avait capturé un sourire — un vrai. Robbie riant, la tête rejetée en arrière, la basse encore au cou, une étincelle de jeunesse dans les yeux que Mara ne lui avait jamais vue sur scène ni en dehors.

Elle resta immobile. Dans le rouge de la chambre noire, ce visage semblait volé. Il ne s'était pas donné, il était pris.

— Tu vas le garder pour toi, pas vrai ?

La voix venait de derrière elle. Mara pivota, le cœur dans la gorge. Robbie se tenait dans l'encadrement de la porte, un mégot éteint coincé derrière l'oreille, les mains dans les poches de sa veste en cuir élimée.

— Comment tu sais où je développe ?

— T'as laissé tomber une note dans ta poche hier. J'ai suivi les taches de chimie. Pas la peine d'être un génie.

Elle protégea la feuille de contact d'un geste brusque, la glissa sous une pile de tirages ratés.

— C'est l'heure de la pinte promise, dit-il. Ou tu préfères brûler ici avec tes secrets ?

Mara regarda le cadran de sa montre. La nuit était tombée depuis longtemps. Le développé pouvait attendre.

— Une pinte. Et tu me laisses fumer en paix.

— Deal.

Dehors, l'air d'octobre sentait le diesel et la pluie récente. Ils marchèrent en silence jusqu'à un pub anonyme, celui où les musiciens fatigués ne croisaient pas les producteurs. Robbie choisit la table du fond, près d'une fenêtre embuée. Il commanda deux pintes sans demander son avis, et quand il revint avec les verres, il avait allumé deux cigarettes et lui en tendit une.

Elle la prit. Le tabac brûlait bon entre ses lèvres, après l'odeur acide des fixateurs.

— Pourquoi la photo ? demanda-t-il soudain, la fumée s'échappant de sa bouche en volutes paresseuses.

Mara haussa un sourcil.

— Question de riche. Un gars dont le groupe se fait appeler les Inconnus qui demande pourquoi j'ai choisi de montrer les gens ?

Il ne rit pas. Il la regarda — le regard que les gens posent sur une image qu'ils essaient de déchiffrer.

— La musique, j'y suis tombé parce que c'était le seul endroit où j'étais pas obligé de parler. La photo, c'est l'inverse. Tu choisis de regarder. Tu choisis ce qu'on voit. C'est pas innocent.

Elle aspira une longue bouffée. La fumée dansait autour d'elle.

— Ma mère est morte quand j'avais treize ans. On habitait chez une tante qui n'avait pas de place pour mes souvenirs. Juste une boîte à chaussures. Dedans, des photos que personne n'avait prises le temps de regarder — des moments qu'elle avait vécus avant moi, des visages que je ne connaîtrais jamais. La photo de son mariage. Elle souriait pour de vrai, pas pour l'objectif. Et je me suis dit que quelqu'un un jour avait été là, quelqu'un qui l'avait vue comme ça, heureuse, et que ça avait existé même si je l'avais pas connu.

Robbie écrasa sa cigarette. Ses jointures blanchirent contre le bord du cendrier.

— Tu gardes des morceaux de gens. Contre leur gré, parfois.

— Je garde ce qu'ils ne savent pas encore qu'ils montrent.

Il détourna le regard. Son pouce caressa distraitement l'intérieur de son poignet gauche, sous la couture de la veste. Mara suivit le geste du coin de l'œil.

— La cicatrice, dit-elle. Tu l'as depuis longtemps ?

Le silence s'épaissit entre eux, comme les volutes de fumée dans l'air humide.

— On dirait que la question est réciproque, elle dit doucement. Tu veux savoir qui je suis, mais tu planques tes propres réponses.

Il releva la tête. Ses yeux étaient d'un gris qui semblait changer avec la lumière, comme les tirages sous exposition.

— La cicatrice, dit-il lentement, c'est le prix d'une connerie de jeunesse. J'ai pensé que la musique était une porte de sortie. Elle l'était. Mais elle s'est fermée sur mes doigts une fois. J'ai appris à ne plus m'appuyer sur les portes.

— Et le groupe ?

— Le groupe est une autre porte. Suffit de voir qui tient la poignée.

Il n'en dit pas plus, mais le sous-entendu pesait — Johnny Mayfair, les bruits qui couraient sur le bassiste disparu, l'argent envolé. Mara but une gorgée de bière. La mousse collait à sa lèvre supérieure.

— Tu m'as montré la feuille de contact, reprit-il. C'était le deal. On a dit samedi.

— On a dit samedi pour le groupe. Pour la session. Pas pour une exposition personnelle.

— T'as trouvé quelque chose, dans mes images. Quelque chose que tu veux pas montrer.

Elle ne répondit pas tout de suite. Dans sa tête, le cadre 24 restait suspendu — Robbie souriant, Robbie sans armure. Une image qu'elle voulait garder pour elle, non pour le protéger, mais parce que la montrer aurait été en offrir une part.

— Certaines photos, dit-elle enfin, sont des secrets qu'on se doit à soi-même avant de les devoir au monde.

Il finit sa pinte d'un trait. Ses doigts cessèrent de frôler la couture de sa manche.

— Samedi, j'ai un concert. Le Marquis, à Camden. Si tu viens, t'as intérêt à prendre ton appareil. Mais si tu viens, je veux te montrer quelque chose. Quelque chose qui s'explique pas par des mots.

Mara écrasa sa cigarette. Le marc de bière au fond de son verre dessinait une arabesque.

— Quelque chose comme quoi ?

— Comme une réponse à ta question. Sur qui je suis.

Il se leva, jeta une pièce sur la table. Avant de partir, il lui lança un dernier regard, presque un tirage argentique suspendu dans l'air du pub.

— Et si tu trouves un cadre que t'es pas prête à montrer, faut te demander pourquoi il existe dans ta pellicule, non ?

Il sortit. La porte battit contre le chambranle.

Mara resta assise, le verre vide dans les mains, la question suspendue entre eux comme une image que personne n'avait encore développée. Ce qu'il comptait lui montrer samedi — un objet, un lieu, peut-être la vérité sur ce bassiste disparu — pourrait tout changer. Et elle avait une dette envers Lenny, un nom à livrer, et une feuille de contact cachée dans sa chambre noire comme un secret qu'elle n'était pas encore prête à révéler.

Samedi se rapprochait, et toute sa vie semblait tenir sur une seule pellicule.