Obturateur et Silence
Lire le chapitre 8: The Wrong Angle
La foule du Marquis était une bête humide et chaude, pressée contre les murs de brique noirs de suie. Mara se fraya un chemin à coups d'épaules, son Leica contre la poitrine comme un bouclier, l'objectif déjà réglé à 1600 ISO pour capter la pénombre épaisse du club. L'air sentait la bière renversée et le cuir chauffé par cent corps en mouvement.
Robbie était sur scène, dos courbé sur sa basse, les doigts glissant sur le manche avec une économie qui hypnotisait. Elle leva l'appareil, chercha le cadre. Mais il bougeait sans cesse, refusant de se laisser saisir — comme toujours, pensa-t-elle en abaissant le boîtier. Il lui devait bien ça, pourtant : ce vendredi soir, c'était sa réponse à sa question, sa promesse de lui montrer qui il était.
La basse attaqua les premières notes d'un riff lent, presque blues, et Robbie releva la tête. Ses yeux balayèrent la foule et s'arrêtèrent sur elle. Un demi-sourire. Mara ne put s'empêcher de lever l'appareil, mais cette fois il la laissa faire. Le déclic captura l'instant — lui, vulnérable, devant une salle qu'il ne voyait pas. Elle baissa le boîtier, le cœur battant plus vite qu'il n'aurait dû.
C'est à ce moment précis que la main surgit.
Une pression contre sa hanche, un frottement trop rapide. Puis la sangle de son Leica céda d'un coup sec. Elle se retourna, mais un adolescent au crâne rasé filait déjà entre les corps, son appareil serré sous le bras de travers. Le temps qu'elle crie, il avait atteint la sortie de secours.
« Merde ! »
Elle fonça derrière lui, bousculant un type à blouson qui jura, ignorant les regards. La porte claqua contre le mur extérieur, et elle déboula dans une ruelle étroite qui sentait l'urine et la pluie récente. Le gamin courait vite, trop vite, ses baskets claquant sur le pavé mouillé.
« Arrête-toi ! » cria-t-elle.
Il jeta un coup d'œil derrière lui — assez pour trébucher sur une caisse de bouteilles vides qui explosa dans un tintamarre de verre. Mara glissa, se rattrapa à un tuyau d'évacuation rouillé, le métal lui lacérant la paume. Le garçon se releva, un filet de sang sur le front, et la regarda avec une terreur animale avant de disparaître dans l'embranchement sombre de la ruelle. Ses pas s'évanouirent comme avalés par la nuit londonienne.
Elle s'adossa au mur, la main saignant, les poumons en feu. Son appareil. Ses pellicules. La bobine d'Abbey Road — non, celle-là était déjà en sécurité dans son appartement, mais les vingt-quatre vues qu'elle venait de prendre du concert, l'image de Robbie sur scène, tout ça venait de s'échapper vers on ne savait où.
« Bordel de merde. »
— T'as l'air en mieux que je l'aurais craint.
Elle releva la tête. Robbie se tenait à l'entrée de la ruelle, sa basse encore en bandoulière, la cigarette éteinte coincée derrière l'oreille. La lumière blafarde du lampadaire creusait les ombres de son visage, lui donnant un air plus jeune que ses trente ans.
« Il a pris mon Leica », dit-elle, la voix plate. « Toute la pellicule. »
Robbie s'approcha lentement, les mains ouvertes comme pour approcher un animal blessé. Il s'accroupit devant elle, lui prit la main — la paume écorchée, striée de rouge et de rouille — et la retourna doucement.
« Ça va saigner un moment. »
« Je m'en fous, de ma main. », Elle retira sa main, la serra contre elle. « C'était un M3. Mon père l'avait acheté en 1954 chez un soldat américain. »
Robbie se releva, s'accroupit à nouveau pour examiner son propre équipement posé contre le mur, puis revint vers elle, les mains dans les poches.
« Il y a dix ans, j'avais une guitare qui valait trois mois de loyer. Une Gibson ES-335. Une beauté noire, brillante comme un miroir d'eau la nuit. Je l'avais achetée avec l'argent de mon premier vrai boulot — trois mois à décharger des camions au marché de Billingsgate, les mains gelées à cinq heures du matin. »
Il marqua une pause, son regard perdu quelque part entre les murs de brique.
« Mon père l'a vendue pour payer un pari aux courses. Il m'a dit que c'était un prix juste pour un gamin qui passait son temps à faire du bruit avec des inconnus dans un garage. »
Mara le regarda. La cigarette derrière son oreille, le pli amer de la bouche. Elle n'avait jamais pensé à lui en ces termes — comme à un homme qui avait perdu des choses aussi, qui avait eu une vie avant le succès, avant les scènes et les salles de bains de studio.
« Qu'est-ce que tu as fait ? » demanda-t-elle.
« J'ai volé sa montre. Une Rolex qu'il avait gagnée à un poker à Soho. Il l'a cherchée pendant des mois. Moi, je l'avais planquée dans une boîte à chaussures sous mon lit. Je me suis juré de la lui rendre le jour où je pourrais lui acheter une guitare pour remplacer la mienne. », Il rit, un son court et sans joie. « Il est mort l'année d'après. J'ai gardé la montre. Je la porte encore parfois, quand j'ai besoin de me rappeler que les objets ne sont que des objets. »
Il releva la manche gauche de sa chemise. La montre était là, discrète, un cadran doré usé par les années. Mais ce que vit Mara, c'est la cicatrice blanche qui zébrait son poignet — celle qu'elle avait photographiée à Abbey Road, celle qu'il avait appelée « une erreur de jeunesse ».
« Et ça ? » demanda-t-elle, la voix plus douce qu'elle ne l'aurait voulu.
Robbie laissa retomber sa manche. « L'autre partie de l'histoire. Un autre objet perdu — ma première basse, cassée en deux sur un coin de table un soir que je valais moins que le sol sur lequel je marchais. La cicatrice est venue en essayant de la recoller avec mes mains. »
Mara hocha lentement la tête. Il ne s'agissait pas de ce qu'on perdait. Il s'agissait de ce qu'on faisait après.
« Je ne vais pas laisser ce gamin garder mon appareil », dit-elle, retrouvant la colère comme un manteau familier.
« On ne sait même pas qui c'est. »
« Je me fous de savoir qui c'est. Je vais le retrouver. Et je vais récupérer ma pellicule. »
Robbie la considéra un long moment, les yeux éclairés d'une lueur qu'elle ne savait pas déchiffrer — amusement, peut-être, ou reconnaissance.
« Le Marquis connaît tous les gamins du quartier qui traînent pour chaparder. Danny, le videur, pourrait savoir qui c'est. Il est de service demain soir. », Il haussa une épaule. « À condition que tu sois prête à revenir. »
Mara regarda sa main ensanglantée, la poche vide à sa ceinture où son Leica aurait dû se trouver. La piqûre de l'échec était aiguë, presque agréable dans sa familiarité. Elle avait passé sa vie à ce que les hommes ne lui prennent pas ses choses. Il était temps de se rappeler comment on les reprenait.
« J'y serai », dit-elle.
Robbie lui tendit son paquet de cigarettes à moitié écrasé. « Prends-en une. On rentre par l'arrière. La foule va pas se calmer avant minuit. »
Elle prit une cigarette, se pencha vers sa main tendue qui craquait une allumette, et inspira la fumée dans ses poumons comme une promesse. Demain, elle retrouverait le gamin. Elle récupérerait son Leica, la pellicule du concert, peut-être la seule image valable qu'elle avait jamais prise de Robbie sur scène. Et peut-être, en chemin, elle apprendrait encore un peu qui il était vraiment.
Mais ce qui rongeait au fond d'elle-même, plus profondément encore que le vol, c'était une pensée froide : Lenny voulait des informations sur Johnny Mayfair. Johnny, le bassiste porté disparu qui avait filé avec l'argent de son label. Johnny, qui aurait pu jouer cette basse à la place de Robbie. Et si le garçon à la casquette n'était pas un simple voleur à la tire ? Et si quelqu'un avait envoyé un message ?
Elle jeta sa cigarette à moitié consumée sur le pavé, l'écrasa du talon, et suivit Robbie le long du couloir sombre du Marquis, les néons éteints de la salle de concert clignotant au-dessus de leurs têtes comme des lanternes jalouses.