Or et Poussière
Lire le chapitre 13: Aftermath of the Raid
La poussière s’était à peine posée sur la rue principale que la nouvelle avait déjà traversé Gold Creek comme une traînée de poudre. Un homme mort, un autre brûlé vif dans sa cabane, et le maréchal adjoint qui n’avait ramené que des cendres et des questions.
Maeve n’avait pas dormi. Elle avait vu l’aube se lever sur les toits, les mains encore tremblantes du froid de la nuit et de la chaleur des flammes. Le corps de l’inconnu—celui qui avait murmuré *Price* avant de rendre l’âme—était resté sur la colline, trop lourd à transporter, trop dangereux à ramener. Eli avait dit qu’il reviendrait avec des hommes, des attestations, des cercueils. Elle avait dit qu’elle reviendrait avec du café.
Le café était froid maintenant. Elle le regardait fixement depuis la cuisine de l’hôtel, le monde entier réduit à ce liquide noir et à la nausée qui lui tordait l’estomac.
Un coup discret à la porte de la cuisine. Puis la voix d’Annie, sa fille de cuisine : « Madame O’Donnell ? La veuve Miller est là. Elle demande après vous. »
Maeve se leva, s’essuya les mains sur son tablier—un geste devenu réflexe, aussi inutile qu’un sourire à un enterrement. La veuve. Décidément, ce mot la suivait partout, comme une robe trop longue dans laquelle elle trébuchait sans cesse.
Ruth Miller se tenait dans le hall, serrée dans un châle noir qui semblait avoir été taillé pour une autre, plus large, plus vieille. Une femme de vingt ans à peine, des yeux rouges et secs, comme si elle avait pleuré trop longtemps pour qu’il en reste quelque chose.
« Je suis désolée, Maeve. Je ne savais pas où aller. »
C’était une phrase que Maeve avait entendue cent fois depuis l’ouverture de l’hôtel. Des femmes perdues, des hommes blessés, des familles entières débarquées dans la fièvre de l’or avec rien d’autre qu’un rêve. Mais Ruth Miller n’avait pas de rêve. Elle avait un cadavre.
« Venez », dit Maeve doucement.
Elle la mena dans la salle à manger, ferma les volets à demi pour adoucir la lumière, puis fit chauffer de l’eau pour le thé. Ruth s’assit sans attendre l’invitation, les mains à plat sur la nappe, immobiles. Elle fixa un point sur la table, quelque part entre le sucrier et le poivrier.
« Personne ne me dit les détails, finit-elle par articuler. Les hommes parlent à voix basse, comme si j’étais de verre. Mais je sais qu’il n’est pas mort dans son lit. Je sais que ce n’était pas une maladie. »
Maeve s’installa en face d’elle. Le thé tiède—elle avait oublié l’eau—faisait un bruit déplacé en touchant la tasse.
« Votre mari est mort à côté d’un homme qui brûlait encore. Il tentait probablement de lui porter secours. Nous n’avons pas vu son visage, mais Eli pense qu’il s’agissait d’un des témoins du journal. »
Ruth ferma les yeux. Une respiration profonde, un tremblement de la mâchoire. Puis elle plongea la main dans son corsage, en sortit une chaîne en or au bout de laquelle pendait un médaillon finement ciselé. Deux moitiés s’emboîtaient, comme des coquilles. Elle l’ouvrit, révéla un portrait miniature—une femme, jeune, souriante, manifestement Ruth elle-même il y a trois ou quatre ans.
« Il m’avait dit que je ne devais jamais le porter dehors. Que c’était trop dangereux. Qu’on pouvait le voir briller. » Elle eut un rire sec, cassé. « Il croyait toujours que l’or allait se venger de nous. »
Elle défit la chaîne, puis tira de sa poche une seconde moitié de médaillon, identique mais sans chaîne, l’intérieur vide à part une petite mèche de cheveux bruns. Ruth la posa sur la table, entre eux deux.
« C’était le sien. Il disait qu’on les ouvrirait le jour du mariage pour lire les vœux qu’on y avait cachés. Nous avons retardé les noces trois fois. Il disait que cette saison serait bonne, que l’hiver prochain nous aurions la maison. » Sa voix se brisa. « Vous savez ce qu’il y a dans la chambre, sous le lit ? Une méthode de séchage de linge qu’il avait commandée. Arrivée la semaine dernière. Je ne sais même pas comment ça fonctionne. »
Maeve ne savait pas quoi dire. Elle avait appris que les mots étaient des outils, pas des remèdes. Le silence était souvent plus honnête. Elle tendit la main, mais Ruth fit glisser le médaillon vers elle avant qu’elle puisse le toucher.
« Non. C’est pour vous. Vous êtes la seule personne qui semble vouloir découvrir la vérité. Les autres parlent, mais personne ne bouge. » Elle pressa la moitié de médaillon dans la paume de Maeve, ferma ses doigts dessus. « Quand vous le trouverez, lui, celui qui a fait ça… vous lui donnerez ça. Pas une balle. Ça. Et vous lui direz que c’est de la part du fils de Ruth Miller. »
Elle se leva, rajusta son châle, et quitta la pièce sans un au revoir, avec la dignité raide de ceux qui ont décidé de ne plus tomber.
Maeve resta seule. Le médaillon semblait peser le poids d’un homme entier. Elle le glissa dans sa poche, contre le journal.
* * *
La rue était presque vide à cette heure. Les hommes étaient aux fosses, les femmes dans leurs cuisines, et les morts dans leurs bois. Maeve avait besoin de marcher, de réfléchir, de ne pas penser.
Elle arriva devant le bureau du marshall sans l’avoir décidé. La porte était entrouverte, et la voix d’Eli en sortait—calme, usée, mais tenace.
«—vous comprenez que je fais ce que je peux. Ce que je peux, pas ce que je voudrais. »
Une autre voix. Cinglante, pleine d’assurance. « Ce que vous pouvez, marshal. Voilà ce que nous dit la loi. Ce que la ville peut, monsieur Price, c’est payer pour vos erreurs. »
Price. Maeve ralentit. Elle s’approcha de l’embrasure sans faire de bruit, se pressant contre le mur pour ne pas se trahir. À l’intérieur, Cornwall Price se tenait face à Eli, les mains dans les poches de son veston noir, un sourire de banquier aux lèvres. Le crâne luisait, le ventre posé sur sa ceinture comme une forteresse.
« Nous avons deux corps, marshal. Un homme mort dans une cabane incendiée que vous êtes allé inspecter—sans résultats. Un autre mort sur une colline dont vous ne pouvez même pas nommer le propriétaire. Et vous voulez que la ville vous paie un salaire ? », dit Price.
Eli garda son calme, mais Maeve vit ses jointures blanchir sur le bord du bureau. « Nous avons un témoignage. Saxon nous a nommé un homme. »
« Un nom. Vous avez un nom. » Price ricana. « Nous avons tous des noms, marshal. Ce que nous n’avons pas, c’est un sentiment de sécurité. Les gens ferment leurs portes à double tour. Les claim-writers se demandent si leur titre vaut le papier sur lequel il est imprimé. Vous êtes ici depuis à peine un mois et la ville compte déjà plus de cadavres que de nouvelles concessions. »
Eli se leva lentement, de toute sa hauteur. Son calme était un poids, une chose palpable qui descendait sur la pièce.
« Si vous avez des preuves contre moi, déposez-les. Si vous avez des doutes, dites-les-moi en face. Mais si vous êtes simplement en train de remuer la boue pour faire remonter quelque chose qui vous serait utile, monsieur Price, alors permettez-moi de vous suggérer de faire vos affaires ailleurs. »
Price sourit, un plissement de lèvres qui n’atteignait pas ses yeux. « Je fais mes affaires où je veux. Et là où je veux, c’est ma banque, et mon commerce, et le bien-être de cette ville qui me remplit les poches. Vous n’êtes qu’une dépense, marshal. Et on finit toujours par couper les dépenses inutiles. »
Il tourna les talons et sortit. Il passa à quelques centimètres de Maeve sans la voir, trop occupé à ajuster sa cravate et à sourire à une humiliation qu’il venait à peine de servir.
Maeve resta un long moment immobile, puis poussa la porte du bureau. Eli leva les yeux, la surprise traversant son visage avant de laisser place à la fatigue.
« Vous avez entendu.
— Chaque mot.
— Il n’a pas tort sur un point. Nous avons un nom. Price. Une carte. Une jolie somme de questions et pas une seule réponse. »
Maeve s’approcha du bureau, sortit la moitié de médaillon de sa poche et la posa devant lui. « Ruth Miller est venue. Elle m’a donné ça. Elle dit que c’est à donner à celui qui a tué son mari. »
Eli prit la chaîne, l’examina. « Si Price est coupable, elle veut que vous lui donniez ça en face ?
— Je pense qu’elle veut qu’il sache que quelqu’un, quelque part, n’a pas oublié. » Elle reprit le médaillon. « Je vais rendre une visite à Price. Une visite polie. Tenant de boutique. Il ne saura pas pourquoi. »
Eli fronça les sourcils. « Vous êtes sûre ? Il vient à peine de me menacer, il vous déchirera comme il a déchiré mes arguments.
— Les maréchaux négocient avec des fusils. Les femmes négocient avec des tasses de thé. » Elle sourit, sans chaleur. « J’ai l’audace, le journal dans ma poche et la mémoire de Saxon dans mes oreilles. Et maintenant, j’ai le médaillon. Apparemment, c’est tout ce qu’il me faut. »
Elle sortit sans ajouter un mot, laissant Eli avec le silence et la poussière qui dansait dans la lumière.
* * *
La boutique de Cornwall Price se trouvait au bout de la rue principale, à côté de sa banque, plus propre que le reste de la ville. Panneau doré : PRODUITS GÉNÉRAUX ET FOURNITURES. Derrière la vitre, des bocaux de bonbons, des rouleaux de tissu, un mannequin de couturière en bois qui semblait regarder les passants avec un air de jugement.
Maeve entra. Une clochette tinta au-dessus de la porte. Price était derrière un comptoir de chêne massif, occupé à ranger des carnets de comptes dans un tiroir. Il leva la tête, le sourire de banquier déjà en place, puis le laissa tomber en la reconnaissant.
« Madame O’Donnell. Quel honneur. Une livraison, un problème avec vos comptes ?
— Un problème, non. Plutôt une affaire à discuter, monsieur Price. »
Elle s’approcha du comptoir, les yeux balayant le magasin. Richement fourni. Farine, sucre, clous, lampes à pétrole, et toute une rangée d’instruments de précision sur un présentoir capitonné : boussoles, sextants, longues-vues pliables. Des objets chers, soigneusement entretenus, que la plupart des chercheurs d’or ne pouvaient pas s’offrir.
« Votre commerce prospère », dit-elle, sur le ton de la conversation.
« La ville prospère. Je m’arrange pour prospérer avec elle. C’est bon pour tout le monde. »
Maeve passa le doigt sur le bord du comptoir. Le bois était ciré, brillant sous la lumière.
« Les affaires prospèrent aussi dans les mines, je suppose. Les claim-writers viennent vous voir pour les fournitures. Les prospecteurs, pour les outils. Les banquiers, pour les dépôts d’or. Vous touchez à toutes les extrémités de la chaîne. »
Price cessa de sourire. « Je crois que vous êtes venue pour autre chose que discuter de mes étagères, madame.
— Oh, dit-elle en feignant la surprise, vous êtes observateur. C’est une qualité utile quand on fait affaire avec des gens qui ne vous disent pas tout. »
Elle sortit le médaillon de sa poche sans se presser, le posa sur le comptoir entre eux. Le métal fit un bruit délicat. Price baissa les yeux, haussa les sourcils, puis fit glisser une main vers lui.
« Ah, un médaillon. Sympathique. De l’or, apparemment. Vous cherchez à le vendre ? Je connais une personne à Dry Fork qui les évalue à… »
« Non », coupa Maeve. « C’est à vous que je viens de l’apporter, monsieur Price. Je me demandais seulement si vous ne l’aviez jamais vu. S’il vous rappelait quelque chose. S’il vous rappelait quelqu’un. »
Price le retourna entre ses doigts. Ses yeux parcouraient les motifs sans faire de lien. Mais son corps, lui, avait réagi. Cette façon qu’il avait de verrouiller ses épaules, de tirer le menton contre le cou.
« Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Je ne l’ai jamais vu. »
« C’est dommage. Parce qu’il a une moitié jumelle, et que dans l’autre moitié, il y a une mèche de cheveux et l’intérieur d’un médaillon où l’on a gravé la date de la mort. La date, pas celle du mariage. »
Le mensonge était gros comme une maison. Mais Price n’avait aucun moyen de le vérifier, et la façon dont il reposa le médaillon sur le comptoir, avec précaution, comme s’il était encore chaud, disait tout ce que Maeve avait besoin de savoir.
« Je suis sûr, dit-il lentement, que vous avez raison, que cela signifie quelque chose. Mais si vous cherchez à m’accuser de quelque chose, madame O’Donnell, vous vous trompez de porte. Je ne suis qu’un commerçant. »
« Je sais. C’est exactement ce qu’ils disent tous, ceux qui finissent gouverner cette ville avec de l’encre et des papiers. Mais nous savons, vous et moi, ce que l’encre cache parfois : des noms, des signatures. Des ordres. »
Bruits de pas dans la rue, mais le regard de Price ne quitta pas le sien. Il y avait quelque chose de dur dans ses yeux maintenant, quelque chose qui avait abandonné la politesse du commerçant pour laisser transparaître le calculateur.
« Rentrez chez vous, madame. N’allez pas vous fourrer là où les affaires des autres ne vous concernent pas. Vous pourriez vous brûler. Une veuve qui ne fait pas attention, ça finit par rester veuve.»
Maeve ne répondit pas. Elle reprit le médaillon, le glissa lentement dans sa poche, comme si elle le remettait en sûreté. Puis elle tourna les talons et sortit dans la lumière crue de deux heures de l’après-midi, dans l’odeur de chien qui dort et de bois mouillé. Elle ne se retourna pas, ne ralentit pas.
Elle marcha jusqu’à l’hôtel, monta les escaliers, ferma la porte de sa chambre à clé. Puis elle ouvrit sa paume et regarda le médaillon, à la lumière de la fenêtre.
Les motifs semblaient former une roue, des rayons partant d’un centre. Une roue à six branches.
Maeve sortit une loupe de son tiroir, celle que son mari avait utilisée pour les contrats. Elle fit tourner lentement le médaillon, la loupe presque collée au métal. Le centre de la roue était une petite bosse, à peine perceptible. Une pointe, peut-être. Elle appuya dessus du bout de l’ongle
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