Or et Poussière
Lire le chapitre 14: The Compass
La boussole était lourde dans la paume de Maeve, son laiton terni par des années de doigts anonymes. Elle l’avait trouvée dans le tiroir du bas du comptoir de la boutique de Price, glissée sous un registre poussiéreux, presque cachée à dessein. Cornwall Price s’affairait à l’autre bout, servant un mineur bredouille avec une générosité feinte.
— Vous cherchez quelque chose, madame O’Donnell ?
Sa voix était trop polie. Maeve sursauta, referma le tiroir d’un geste trop vif.
— Des clous, pour la clôture de l’écurie. Hayes m’a dit que vous en teniez.
Price la dévisageait, ses yeux pâles comme de l’eau de vaisselle. Il savait. Il savait toujours. Il lui avait vendu ce tiroir, cette boussole, peut-être même la curiosité qui la rongeait. Elle sentit le poids de l’objet dans sa poche, contre sa cuisse. Il n’était pas à elle. Mais le laisser ici, c’était laisser une preuve.
— Prenez votre temps, dit-il en se tournant vers le mineur. Je reviens.
Dès qu’il fut occupé, Maeve sortit la boussole. La glissant sous la lumière de la fenêtre, elle en étudia le cadran – un Nord mal dessiné, une aiguille tremblante qui ne pointait rien d’utile. Mais le boîtier était épais, trop épais. Elle pressa un côté, puis l’autre. Rien. Elle fit tourner le cadran d’un quart de tour, un demi, trois quarts, jusqu’à ce qu’un déclic sourd répondît. Le fond se détacha.
À l’intérieur, un parchemin plié en quatre. Du papier huilé, presque intact. Maeve le déplia sous le bord du comptoir. Une écriture fine, régulière, avec un sceau de notaire en bas de page. *Acte de concession, claim n° 14 du ravin Baldrock*. Et au-dessus de la ligne du propriétaire, un nom, écrit à l’encre noire, ferme : *Cornwall Price*.
Le sol trembla sous ses pieds. Littéralement. Une roue de chariot geignit dehors, et Maeve se figea. Price revenait vers elle, un sac de clous à la main.
— Voilà. Désolé pour l’attente. La livraison du vendredi est arrivée en retard.
Il posa le sac sur le comptoir, et son regard tomba sur la boussole ouverte, sur le parchemin dans ses mains. Son sourire resta, mais ses yeux se vidèrent de toute chaleur.
— Ah. Je me demandais quand vous la trouveriez.
Maeve remit le parchemin dans le boîtier d’un geste rapide, comme si elle pouvait effacer ce qu’elle avait vu. Price ne bougeait pas. Le mineur était sorti. Ils étaient seuls dans la boutique, entre les sacs de farine et les tonneaux de clous.
— Un acte, murmura-t-elle. Un claim entier. Vous l’avez caché dans une boussole.
— Je collectionne les boussoles, dit Price d’un ton léger. Celle-ci est ancienne. Une pièce de chineur.
— Ne me prenez pas pour une sotte, monsieur Price. Vous savez ce que c’est. Vous savez ce que ça signifie.
Le visage de Price se ferma lentement, comme une porte qu’on pousse. Il croisa les bras sur son gilet.
— Que voulez-vous, madame O’Donnell ? Vous êtes venue ici pour des clous. Prenez-les, payez, et partez. Nous avons tous des secrets à garder.
— Ce claim est inscrit au nom de la veuve Saxon, dit Maeve en posant la boussole sur le comptoir, le cadran face à lui. Le dossier de la banque Pemberton le confirme. Mais vous avez un double acte, daté d’un mois avant la mort de Saxon. Vous avez falsifié les registres. Vous avez volé cette concession à la veuve avant même que le corps froid.
Le silence dura trop longtemps. Un cheval hennit dehors. Price se pencha, les mains à plat sur le bois.
— Vous n’avez rien prouvé, dit-il. Ce parchemin peut être faux. Je peux être un collectionneur de boussoles. Qui vous croira, madame ? Une veuve qui tient un hôtel, sans témoin, sans juge, sans preuve tangible ?
— Le sceau du notaire, dit-elle. Le papier huilé, la date. Et ce claim produit de l’or, n’est-ce pas ? C’est pour ça que vous avez fait passer Saxon pour mort, pour que le partage légal vous épargne.
Price rit – un petit rire sec, sans joie.
— Vous vous aventurez sur une pente glissante, madame O’Donnell. Vous êtes venue ici pour des clous. Vous repartez avec une boussole et des accusations. C’est dangereux, ce genre de promenade.
— Je ne repars pas avec une boussole, dit-elle. Je repars avec une preuve. Et j’irai à la banque, devant le juge, devant le nouveau marshall.
Price haussa un sourcil.
— Le nouveau marshall ? Vous parlez d’Eli Grant ? L’homme qui s’est fait renverser par un cheval le mois dernier ? L’homme dont le bureau est aussi étanche qu’une passoire ? Il ne tiendra pas deux semaines.
— Il tient moins que ça, peut-être. Mais c’est un homme honorable. Il saura lire un acte.
Elle saisit la boussole, la glissa dans sa poche. Price ne fit pas un geste pour la retenir.
— Allez-y, dit-il. Faites ce que vous voulez. Mais avant, souvenez-vous d’une chose, madame O’Donnell.
Il tira une feuille du registre, la retourna vers elle. Une reconnaissance de dette. Signée Maeve O’Donnell, datée de trois mois plus tôt. Pour la réparation du toit, l’achat de farine en gros, la fourniture de linge. La somme était ronde, étouffante.
— Vous me devez quatre-vingt-dix dollars, madame. Intérêts compris. Vous avez signé le registre la semaine dernière, quand vous avez pris un crédit pour le nouvel hiver. Je peux exiger le remboursement immédiat. Ou je peux l’ignorer, si nous sommes de bons voisins.
Le sang de Maeve se glaça. Elle l’avait oubliée. Cette dette-là était réelle, écrite de sa main. Le toit pourrissait, l’hiver approchait. Quatre-vingt-dix dollars, c’était la moitié de ses réserves, l’argent qu’elle économisait pour le bois, le fourrage, les salaires.
— C’est une menace.
— Ce n’est pas une menace, madame O’Donnell. C’est une réalité commerciale. Vous voulez m’accuser de vol ? Allez-y. Mais montrez au juge une femme qui doit de l’argent à son accusateur, une femme qui a menti sur ses sorties nocturnes, une femme dont l’alibi est un marshall incompétent. Voyez à qui on croit.
Il reprit la feuille, la glissa dans sa poche intérieure.
— Rendez-moi la boussole, dit-il doucement. Et on oublie tout.
Maeve se tenait droite, mais une partie d’elle vacillait. Elle entendait le souffle du vent sous la porte, le craquement du bois gelé. Elle sentait la chaleur de la boussole dans sa poche, un petit cœur de métal qui battait contre sa jambe.
— Non, dit-elle.
Le mot sortit avant même qu’elle le décide. Price cligna des yeux.
— Pardon ?
— Non, répéta-t-elle. Cette preuve vaut plus que ma dette. Et vous le savez. Si vous me poussez, vous perdrez une chose que vous tenez plus que quatre-vingt-dix dollars. Votre réputation dans cette ville. La confiance des mineurs qui achètent ici. Et le marshall, même incompétent, commencera à se poser des questions.
Price la regarda longuement. Dans ses yeux, quelque chose se passa – pas de la peur, pas de la colère, mais une estimation froide, comme un commerçant qui pèse un sac de farine.
— Vous êtes plus dangereuse que je ne le croyais, dit-il. Je vous ai sous-estimée.
Il lui tourna le dos, releva le registre.
— Partez. Et priez que votre prudence soit aussi bonne que votre audace.
Maeve sortit dans la rue, le cœur battant. La boussole pesait contre sa cuisse. Le soleil de l’après-midi frappait les façades de bois, et quelques mineurs traînaient près du saloon. Elle marcha vite, sans se retourner.
Mais une pensée lui mordait l’esprit. Price n’avait pas essayé de reprendre la boussole par la force. Il avait offert la paix, puis il l’avait laissée partir. Un homme qui cache un acte volé ne se sépare pas d’une telle preuve sans raison.
À moins que la preuve ne soit pas vraiment contre lui.
Elle s’arrêta au coin de la rue et rouvrit la boussole. Le parchemin, le sceau, la date – tout semblait en ordre. Mais elle n’avait vu que le nom du propriétaire. Elle n’avait pas lu la ligne du bas, celle qui indiquait le revendicateur originel, le mineur qui avait creusé la concession.
Elle déplia le papier. Ses yeux glissèrent sur le texte, cherchèrent le nom.
Là, écrit d’une main plus hâtive, presque brouillée, comme par un homme pressé ou effrayé :
*Silas Provost.*
Maeve leva les yeux vers le ciel. La boussole lui échappa presque.
Price ne volait pas le claim de la veuve Saxon – ou pas seulement. Le claim était issu d’une concession originelle faite à Silas Provost. Et Eli avait cru Provost mort. Le ministre avait dit l’avoir vu vivant dans les montagnes.
Quelque part entre Provost, Price et Saxon, il manquait un fil.
Elle glissa la boussole dans sa poche et se mit à courir vers l’hôtel.
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