Or et Poussière
Lire le chapitre 15: The Minister's Visit
Le révérend Whitmore arriva en ville sur un mulet efflanché, coiffé d’un chapeau noir aux bords fatigués, et il parlait de Silas Provost avant même d’avoir mis pied à terre.
Maeve l’entendit depuis la véranda de la pension, sa serpillère encore à la main. L’homme était monté sur une caisse à savon, devant l’écurie de Cornwall Price, et sa voix portait comme une cloche fêlée.
« … et je l’ai vu, frères et sœurs, de mes propres yeux ! Un homme brisé, vivant comme un ermite dans les hauteurs, qui se nomme Silas Provost ! »
Elle lâcha la serpillère.
Le révérend Whitmore était un homme maigre aux yeux fiévreux, vêtu d’une soutane maculée de boue séchée. Il parlait de visions, de péchés, de rédemption, et surtout de l’homme qu’il disait avoir rencontré à trois jours de marche au nord-est, dans une cabane de trappeur adossée à un pic sans nom.
« Il porte une croix en fer autour du cou, et il prie pour ceux qui l’ont trahi ! »
Eli sortit de son bureau au même moment, le visage fermé. Il croisa le regard de Maeve à travers la rue poussiéreuse, et elle sut qu’il avait entendu la même chose.
Ils rejoignirent le révérend après son sermon, dans l’ombre fraîche derrière l’église provisoire. Whitmore sentait le whisky frelaté et la fumée de camp, mais ses yeux étaient clairs lorsqu’il les regarda.
« Vous cherchez cet homme, dit-il. Je le sais. Toute la ville le sait. »
Eli resta planté, les bras croisés. « Vous l’avez vraiment vu ? »
« Je l’ai nourri, monsieur le marshal. Il avait une fièvre de cheval, des plaies qui ne guérissaient pas. Il m’a demandé de ne dire à personne qu’il était vivant. » Le révérend sourit, révélant des dents jaunies. « Mais un homme d’église ne peut garder un tel secret quand la justice est en jeu. »
Maeve s’avança. « Pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ? »
Whitmore la détailla, puis haussa les épaules. « Parce que votre réputation vous précède, madame O’Donnell. On dit que vous êtes la seule personne de ce comté à qui l’on peut confier une vérité sans qu’elle vous trahisse. »
Un compliment qui sonnait faux, mais Maeve ne s’y attarda pas.
« Il a dit autre chose ? insista-t-elle. Sur ce qui lui est arrivé ? Sur les gens qui l’ont fait disparaître ? »
Le révérend baissa la voix. « Il a parlé d’une liste. De noms. Il m’a dit que si jamais je croisais une femme aux cheveux sombres qui tient une pension, je devais lui dire que la montagne garde ses secrets, mais que la vallée, elle, les avale. »
Maeve sentit un frisson lui remonter le long de la nuque.
« Il faut y aller, dit-elle à Eli. Cette nuit. Pendant que la piste est fraîche. »
Eli hésita, son regard balayant la place du village, les fenêtres allumées, les ombres. « On a déjà été suivis une fois. »
« Alors on ne sera pas suivis cette fois. »
Ils partirent deux heures avant l’aube, sans lanternes, à cheval, sur des chemins que même les mineurs évitaient. Maeve avait laissé une lettre à Bessie, sa cuisinière, avec des instructions pour tenir la pension trois jours, pas plus. Si elle ne revenait pas dans ce délai, Bessie devait brûler la lettre et ne jamais dire qu’elle l’avait reçue.
Le révérend Whitmore les guidait, perché sur son mulet, psalmodiant des prières à voix basse. Le froid mordait les doigts de Maeve malgré ses gants de laine. La neige commençait à tomber vers midi, fine d’abord, puis dense, effaçant les traces derrière eux.
Ils atteignirent la cabane au crépuscule.
Une construction basse en rondins, adossée à une paroi rocheuse, un toit de tourbe affaissé par les années de neige. Une fumée mince s’élevait de la cheminée.
« Il y est, murmura Whitmore. Je lui ai dit que je reviendrais. »
Eli mit pied à terre, la main sur son revolver. Il fit signe à Maeve de rester en arrière, mais elle ignorait ce genre de signes depuis que son mari était mort sous un éboulement, et elle le suivit à trois pas.
La porte s’ouvrit avant qu’ils ne frappent.
Silas Provost n’était plus l’homme robuste dont parlait la légende du camp. C’était un vieillard prématuré, la barbe en broussaille grise, les yeux caves d’un homme qui n’avait pas dormi paisiblement depuis des années. Il tenait un fusil à canon scié dans ses mains tremblantes.
« Whitmore, grogna-t-il. Je t’avais dit de te taire. »
« Je n’ai pas pu, Silas. Il fallait que quelqu’un sache. »
Les yeux de Provost se posèrent sur Maeve, puis sur Eli. Il abaissa le canon.
« Vous êtes venus pour l’histoire. Tout le monde veut l’histoire. Mais personne ne veut payer le prix qu’elle coûte. »
Il les fit entrer. L’intérieur sentait le bouillon d’herbes et le moisi. Il leur servit une soupe maigre dans des écuelles ébréchées, et il parla.
Il parla de la mine, de son claim légitime, volé par des hommes qui avaient acheté des juges et des shérifs avant même que Gold Creek n’existe. Il parla du journal, de la liste des témoins que son associé d’autrefois tenait. Il parla de Price, de Sullivan, et d’un troisième homme, qu’il n’avait jamais identifié mais qui portait toujours des gants blancs de banquier.
« Ce journal que vous avez, dit-il à Maeve, il ne vaut rien sans les cartes. Elles sont là-haut, dans la grotte derrière la chute. C’est là que se trouve la vraie preuve : l’acte initial de la mine, avec les signatures de tous ceux qui ont touché de l’argent pour se taire. »
Maeve sentit son cœur battre plus fort. « Price. Il a un acte orné dans sa boutique. Il prétend qu’il est le propriétaire légitime. »
Provost éclata d’un rire sans joie. « Price ? Ce pisse-froid a vendu son âme pour un comptoir en bois. Il ne possède rien. Il ne possède pas même sa propre ombre depuis que Sullivan a acquis sa dette. »
Il y eut un silence. Le poêle ronflait.
« Il me faut ces cartes, dit Eli. Où exactement ? »
Provost décrivit l’emplacement : une chute d’eau gelée à un quart de lieue au nord, une fissure derrière la glace, une caisse en métal rouillée. Il dessina une carte approximative sur la table avec son doigt trempé dans la soupe.
« Soyez prudents, dit-il. La dernière fois que j’ai vu les gants blancs, il avait deux hommes avec lui. Des chasseurs de primes. »
Ils dormirent à tour de rôle près du feu. Maeve ne ferma pas l’œil ; elle écouta le vent hurler contre les murs, et les murmures du révérend Whitmore qui priait dans son sommeil. Quelque chose le gênait chez cet homme, quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer.
Ils repartirent à l’aube, emportant la carte. Whitmore dit qu’il resterait auprès de Provost pour le soigner encore un jour ou deux.
« Je le ramènerai à Gold Creek, dit-il. Il mérite de témoigner. »
Huit heures plus tard, ils atteignirent la pension. Le soleil était déjà couché, et une lampe brûlait dans la cuisine. Bessie sortit sur le seuil en les voyant.
« Ils l’ont trouvé ce matin, dit-elle, la voix blanche. Au pied du ravin qui longe le cimetière. Le révérend Whitmore. »
Maeve se figea, sa main sur le pommeau de la selle.
« Comment ? »
« Une chute, à ce qu’il paraît. Le pasteur disait qu’il avait vu le révérend partir seul avant l’aube, et que son mulet était revenu sans lui. Ils l’ont descendu dans la fosse avant midi. »
Eli échangea un regard avec Maeve.
« Une chute », répéta-t-elle.
Le lendemain matin, alors que le corbillard de fortune attendait devant l’église, Maeve se faufila derrière la sacristie. Le corps de Whitmore était exposé, les mains jointes sur un livre de psaumes. Il semblait presque paisible. Elle souleva le col de sa chemise, poussant un souffle court.
La plaie était nette, profonde, oblique. Une lame longue, enfoncée sous la clavicule et tirée vers le cœur. Le travail d’un homme qui savait exactement où frapper pour que la mort ne fasse pas de bruit.
Maeve recula, baissant le col. Le visage du révérend avait été lavé, arrangé, la blessure dissimulée par le tissu.
Quelqu’un avait voulu que cela ressemble à un accident. Quelqu’un savait qu’il avait parlé.
Elle sortit de la sacristie et trouva Eli qui l’attendait, adossé au mur de l’église.
« Ce n’était pas une chute, dit-elle. On l’a tué. Après nous avoir parlé. »
Eli serra les mâchoires. « Alors Provost est en danger. S’ils savaient que Whitmore avait parlé à quelqu’un… »
« Ou alors Whitmore était un pigeon d’appel, dit Maeve lentement. Et Provost n’a jamais existé. »
La pensée était glaciale, mais elle s’imposait avec une logique cruelle. Le révérend était arrivé en ville en proclamation, avait attiré précisément les deux personnes qui cherchaient la vérité, et les avait conduits dans les montagnes pendant qu’un autre assassin s’assurait qu’il ne pourrait pas répéter son discours.
« Où est Provost ? » demanda Eli.
Maeve regarda vers les montagnes, où des nuages gris s’amoncelaient déjà autour des pics enneigés.
« Si les hommes de Sullivan l’ont trouvé après notre départ… » Elle n’acheva pas la phrase.
Elle sortit de son manteau la carte froissée que Provost avait dessinée dans la soupe. Les contours de la chute, de la fissure derrière la glace.
« Il faut y aller avant la neige. Nous avons la carte. Nous avons peut-être encore une chance. »
Eli regarda la carte, puis le visage de Maeve. Il prit une profonde inspiration.
« On fera une halte à la vieille cabane du col, dit-il. On repartira à l’aube. Ensemble. »
Maeve hocha la tête, mais une partie d’elle savait que chaque heure de délai était une heure accordée à l’ennemi.
Le ciel, au nord, était déjà blanc.
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