Or et Poussière
Lire le chapitre 16: The Snowed-In
La bourrasque frappa la vitre avec une violence qui fit vibrer les gonds de la porte. Maeve se raidit, les mains encore engourdies par le froid qui s'était engouffré dans la cabine du trappeur abandonné. La neige tombait en rideaux blancs et opaques, effaçant toute trace des deux chevaux qu'ils avaient dû laisser derrière eux, à un quart de lieue de là.
– On ne sortira pas d'ici avant demain, dit Eli en secouant la neige de son manteau.
Sa voix était calme, mais Maeve vit ses yeux balayer la pièce, cherchant les issues, les armes, les risques. Un réflexe de chasseur, ou d'homme traqué.
Elle s'approcha du poêle en fonte, dont le tuyau traversait le toit de planches disjointes. Elle y fourra quelques bûches trouvées dans un coin, rangea soigneusement le coffre à bois près de la porte, et frappa le métal de sa paume pour en tester la solidité.
– Le poêle tiendra le coup, dit-elle. Le toit, à peu près. On a de la chance.
– La chance, répéta Eli avec un sourire en coin, c'est une denrée rare en hiver.
Il s'assit sur un tabouret bancal, posa ses avant-bras sur ses genoux et la regarda un long moment. Maeve sentit le poids de son regard, plus lourd que le froid, plus insistant que la tempête. Elle s'affaira à suspendre leurs manteaux près du poêle, à préparer la cafetière ébréchée trouvée sur une étagère, à tout faire pour ne pas croiser ses yeux.
– Maeve, dit-il enfin. On a le temps. Et je crois qu'il est temps.
Elle se retourna, la cafetière à la main.
– Temps pour quoi ?
– Pour la vérité. La vraie.
Le silence entre eux fut plus bruyant que le vent. Maeve posa la cafetière avec soin, comme si elle manipulait une chose fragile, et s'assit en face de lui, les mains sur les genoux.
– La vérité, dit-elle lentement, c'est que depuis la mort de Saxon, tout ce qu'on touche meurt ou disparaît. Et que Price a un pouvoir sur moi que je n'ai pas encore compris.
– Pas ça, dit Eli. Une autre vérité. La mienne.
Elle leva les yeux, et il soutint son regard sans fléchir.
– Je m'appelle Eli Hart, c'est vrai. Mais je ne suis pas le marshal de Gold Creek. Il est mort il y a trois mois, quatre-vingts kilomètres plus au nord, dans une embuscade tendue par des hommes qui ne voulaient pas qu'il révise certaines concessions minières.
Le cœur de Maeve se serra. Elle n'ouvrit pas la bouche.
– Je suis un agent de Pinkerton, continua Eli, la voix basse et posée, comme s'il racontait l'histoire d'un autre. Je suis ici pour traquer une organisation criminelle qui a étendu ses ramifications à travers tout le territoire de l'Ouest, de San Francisco à Denver. Des fausses concessions, des certificats forgés, des témoins éliminés. Et au cœur de cette toile, un nom : Silas Provost.
Maeve retint son souffle. Silas. Encore lui. Le cadavre vivant, le fil qui tirait toutes les mailles de cette tapisserie sanglante.
– J'ai été envoyé, continua Eli, pour retrouver Silas Provost. Il n'est pas un criminel, Maeve. Du moins, pas au sens où tu l'entends. Il est un agent fédéral infiltré, disparu depuis dix-huit mois. Mon travail, c'est de le trouver et de démanteler ce qu'il a découvert.
– Tu mentais depuis le début, souffla Maeve.
– Je protégeais une enquête, dit-il. Et je te protégeais. Mais je suis fatigué de mentir.
Il s'approcha d'elle, s'agenouilla devant le banc où elle était assise. Il prit ses mains dans les siennes, et le contact, malgré l'heure et la tempête, fut étrangement chaud.
– Maeve, je crois que tu as quelque chose. Quelque chose que tu me caches.
Ses yeux bleus plongèrent dans les siens, et elle sentit ses résolutions fondre comme glace sur une langue de feu. Depuis combien de temps portait-elle ce secret, ce poids, cette ancre de fer autour de son cou ? Depuis la mort de Saxon. Depuis le journal. Depuis l'acte de propriété trouvé dans le compas de Price.
Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, elle plongea la main dans le col de sa robe, où pendait une chaîne discrète. Elle tira dessus et en rattacha une petite bourse de cuir, usée par le frottement. Elle l'ouvrit et en sortit un papier plié en huit.
– Le cadavre du vieux mineur, celui que Provost prétendait être mort, murmura-t-elle. J'ai trouvé ceci dans son manteau, la nuit où on l'a enterré.
Elle déplia le papier. C'était un acte de propriété, au nom de Silas Provost, pour la concession n°12 de la rivière Gold Creek. La même mine que Price se disputait, la mine dont Maeve avait découvert la trace dans le compas caché sous son comptoir.
– J'avais peur, dit-elle. Peur que tu sois comme les autres. Peur que Price découvre que je l'avais trouvé. Peur que mes dettes me condamnent avant que je puisse faire quoi que ce soit.
Eli prit l'acte avec des gestes délicats, comme déposant une relique dans un sanctuaire. Il le parcourut, puis leva les yeux vers elle.
– La véritable concession de Provost, dit-il, à voix basse. C'est le document qui manquait. Je le cherchais depuis des mois.
– Et Price ?
– Price est un pion, dit Eli. Il a été mis en place pour gérer les affaires locales de l'organisation. Mais les véritables maîtres sont ailleurs. Et si Provost était encore vivant, s'il a des preuves cachées dans cette grotte gelée, c'est celui que je cherche depuis le début.
La tempête hurla contre le toit, comme si une meute de loups s'acharnait sur les planches. Maeve resserra ses mains autour de la sienne.
– Tu crois que Provost est toujours vivant ?
Eli hésita. Un silence qui en disait long.
– Je crois que quelqu'un veut que nous le croyions mort depuis longtemps, dit-il. Et je crois que ce quelqu'un n'a pas fini avec nous.
Il désigna l'acte du menton.
– Tu sais ce que dit ce document, Maeve ? La concession n°12 n'est pas accordée à Provost en son nom propre. Elle est accordée à une société, dont les parts sont nominatives. En bas de page.
Elle se pencha, suivit son doigt. Il y avait, écrit dans une encre qui avait pâli mais demeurait lisible, une liste de noms. Des noms qu'elle ne connaissait pas, à l'exception d'un seul.
Le sien. Maeve O'Donnell.
Le sang se retira de son visage.
– Le contrat que j'ai signé avec Price, dit-elle, la voix cassée. Quand est mort Michael, j'avais besoin d'argent pour payer les dettes de l'hôtel. Il m'a offert un prêt. J'ai signé sans lire, en entier. Il m'a dit que c'était une formalité.
Eli hocha lentement la tête, le regard grave.
– Tu ne dois pas seulement de l'argent à Price, Maeve. Tu lui as vendu une part de la concession n°12. Une part que tu détenais sans le savoir, en tant qu'héritière de la fortune de feu ton mari – qui la tenait lui-même de son propre père, associé de Provost il y a vingt ans.
La terreur monta en elle, glaciale et précise comme un poignard.
– Price aurait tout pouvoir sur moi, murmura-t-elle. L'hôtel, mes biens… tout.
– Pire, dit Eli. Il peut te faire passer pour complice du meurtre de Saxon, du faux témoin du ministre, de toute la chaîne des disparitions. Et personne ne croira une veuve ruinée, recherchée pour fraude, quand elle accusera l'homme qui l'a mise au pied du mur.
Dehors, la tempête sembla redoubler d'intensité. Une planche mal clouée, quelque part sur la toiture, céda sous la pression du vent, et une rafale s'engouffra dans la cabine, éteignant la flamme vacillante de la lampe à pétrole.
Ils restèrent un instant dans l'obscurité, immobiles, les mains unies dans le noir.
– Alors, dit Maeve, la voix à peine audible par-dessus le vent, qu'est-ce qu'on fait ?
Elle sentit Eli lâcher une main, puis l'autre. Elle entendit le crépitement d'une allumette – trois fois, il dut la frotter avant qu'elle ne prenne – et soudain la lampe s'alluma à nouveau, projetant des ombres dansantes sur les murs de bois.
Son visage était dur, mais ses yeux brillaient d'une détermination calme.
– La grotte, dit-il. On ira demain, même si la tempête n'est pas finie. Si Provost a caché quelque chose là-bas, et si ce quelque chose est assez important pour que l'organisation ait tué pour l'empêcher d'arriver entre nos mains, alors c'est notre seule chance de retourner le jeu.
Il plia soigneusement l'acte, le remit dans sa bourse, et la rendit à Maeve.
– Et nous le ferons ensemble, ajouta-t-il. Pas comme marshal et suspecte. Comme deux personnes qui se doivent la vérité.
Maeve glissa la bourse sous sa robe, contre sa peau, là où son secret se logeait depuis si longtemps. Elle sentit la chaleur du document contre son cœur, et il lui sembla soudain que ce n'était plus un poids, mais une épée.
– Demain, dit-elle, en s'entendant répondre avec une fermeté qui la surprit elle-même, on va mettre Price au pied du mur.
Le vent hurla, et pour la première fois depuis des semaines, Maeve n'eut pas peur du bruit.
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