Or et Poussière
Lire le chapitre 18: Aftermath of the Storm
La neige s’était calmée à l’aube, mais le vent hurlait encore entre les planches du porche quand Maeve poussa la porte de la pension. Le silence qui l’accueillit était différent de celui de la tempête — un silence creux, habité d’absence.
Jed.
Elle l’appela deux fois avant de monter l’escalier. Sa chambre était vide. Le lit n’avait pas été défait. Sur la table de chevet, une enveloppe au papier jauni, scellée d’un cachet de cire rouge. Maeve la déchira d’un geste sec.
*Si vous voulez revoir le garçon, apportez l’acte à l’entrepôt de Price. Avant la tombée de la nuit. Le prix du silence est plus élevé que vous ne le pensez.*
Elle relut le message trois fois, puis le tendit à Eli, qui se tenait dans l’embrasure, l’épaule encore raidie par le froid de la nuit.
— C’est lui, murmura-t-elle. Jed. Il était l’acolyte de Price depuis le début.
Eli baissa les yeux sur le papier, puis les releva vers elle.
— Qu’est-ce qui vous le fait dire ?
— Personne d’autre ne savait que j’avais l’acte. Nous ne l’avons montré à personne, à part Provost. Et le seul qui a pu voir le document entre mes mains…
— Le gamin qui balaie la boutique, acheva Eli.
Maeve s’adossa au mur, les bras croisés. Elle revoyait Jed, les six derniers mois. Un orphelin arrivé de nulle part à la fin de l’été, engagé pour le bois et l’eau. Il avait quinze ans, peut-être seize. Elle lui avait donné un lit, des repas chauds. Une chance.
— Price l’a payé, dit-elle tout bas. Il l’a retourné. Ils ont dû l’envoyer chercher le document pendant que nous étions dans la montagne.
— Ou plus tôt, corrigea Eli. Vous avez montré l’acte à Provost au cabanon. Vous l’aviez déjà dans la poche à la pension. Jed aurait pu fouiller votre chambre n’importe quelle nuit.
Un frisson la parcourut. La trahison ne venait pas d’un envers du décor, mais de sous son propre toit.
La suite était claire dans le message. Price voulait le document — la preuve qui la liait à la concession, à Silas Provost, à la fraude. Sans lui, elle n’avait plus de levier. Avec lui, Price la faisait chanter.
— On ne va pas à l’entrepôt, dit Eli, comme s’il lisait dans ses pensées. C’est un piège. Price vous tuera et prendra l’acte de toute façon.
— Et Jed ?
— Le garçon est perdu. Il a choisi son camp. Si on le sauve, il servira encore à Price. Peut-être contre nous.
Maeve savait qu’il avait raison. Raison, mais aussi dur comme cette terre gelée qui craquait sous leurs bottes. Elle ne se résignait pas.
— Je veux voir le joueur de cartes, dit-elle soudain. Celui qui tient la table de l’Hôtel Nevada.
— Smiley?
— Il voit passer tout l’or, tous les secrets d’un bout à l’autre de ce territoire. S’il y a une information sur où Price garde Provost, Smiley la connaît. Mais il ne parle pas pour rien.
Elle sortit de son corsage une liasse de billets soigneusement pliés — son épargne de l’hiver, amassée jour après jour depuis la mort de Daniel. Vingt-huit dollars. Elle les étala sur la table de la cuisine.
Eli ne posa aucune question. Il s’assit, et elle fit de même. Le silence n’était pas gêné ; il avait la texture d’une décision partagée.
L’Hôtel Nevada puait le tabac froid et la bière éventée. À midi, seuls quelques mineurs éreintés traînaient autour des tables, leurs verres posés sur des marques circulaires creusées dans le chêne. Smiley était à sa place habituelle, au fond, une carte retournée devant lui, son sourire gras vissé sur le visage comme une enseigne de magasin.
— Madame Maeve, une femme qui entre dans un tripot à cette heure-ci, ça attire l’attention.
— C’est précisément pour cette raison que je viens à cette heure-ci, dit-elle en s’asseyant face à lui.
Elle poussa les billets sur la table, sans les compter. Smiley y jeta un œil, un seul, et hocha la tête à peine.
— Vous voulez savoir où on garde le vieux Provost.
— Le prix d’abord.
— C’est déjà sur la table, dit-il en glissant la liasse dans sa poche avec une rapidité de prestidigitateur. D’autant plus que le sujet est devenu brûlant. Price est nerveux. Il a fait sortir deux hommes de la ville cette nuit. Allez, je vous donne ce que je sais.
Il se pencha en avant, baissant le ton, et Maeve fit de même, leurs fronts presque proches sous la lampe à huile basse.
— La grange derrière les entrepôts de Price, pas le bâtiment principal, l’autre, au bout de la jetée. Il n’y a pas de fenêtre à l’est mais il y a une trappe dans le sol, dissimulée sous une couche de foin. Cette trappe mène à une cave voûtée en brique qui servait au vieux marchand de fourrures avant Price. L’homme y garde ses prisonniers quand il veut qu’on ne les retrouve pas. J’ai vu des fournitures y descendre, deux fois par semaine. Bois, eau, bandages.
Il y avait une nuance dans ce dernier mot. Maeve la saisit.
— Depuis quand ces livraisons ont commencé ?
— Depuis un peu avant la tempête. Le temps que les chemins se ferment, il est resté là-dessous. Si ce qu’on dit est vrai, il n’est pas en grande forme.
Maeve la vit. Le vieil homme, la barbe embrouillée, blanchie par la misère, enchaîné dans une cave humide sous les entrepôts, le souvenir de sa dernière fourniture de nourriture datant du jour où il leur avait parlé de la carte. La détention n’était pas récente. Le voyage en montagne de Provost, sa réapparition, la carte — tout cela avait été suivi. Price l’avait capturé après leur visite.
Elle se leva, mais Smiley tendit la main, arrêtant son geste.
— Une chose de plus, dit-il à voix basse. Vous n’êtes pas la seule que Price fait chanter. Vous n’êtes pas non plus la seule à tenir une partie du puzzle. Une femme de ce ton, en ce moment, à cet endroit, il y a des oreilles partout.
Il se réinstalla lentement, retournant sa carte face visible. C’était le roi de pique. Un avertissement venu du bout de la table, flottant dans l’air épais entre eux.
Maeve sortit dans cette lumière grise de l’après-midi, gifflée par le froid. Eli l’attendait à l’angle de la rue, col remonté, épaules rondes. Elle lui rapporta les informations, vite, les mots courts comme des bris de glace.
— On peut y aller, dit-il. Avant la nuit. Pendant que Price croit qu’on prépare l’échange à l’entrepôt principal, on entre par le côté est de la grange, par la trappe. Deux hommes de garde, peut-être trois. C’est jouable.
— Et Jed ?
Eli hésita, puis parla d’une voix douce qu’elle ne lui connaissait pas :
— Si on libere Provost, on a une arme. Une preuve. L’acte, votre témoignage, la carte — tout cela devient public. Price s’effondre, et il n’a plus aucune raison de tenir Jed. Si le garçon n’est pas mort, il le laissera partir ou l’enverra loin. Ce sera sa seule issue.
Maeve releva la tête. Elle ignora ce que l’instinct lui soufflait au creux du ventre — cette chaleur étrange qui n’avait rien à voir avec le froid.
— On va le faire, dit-elle. On va le faire ce soir.
Sa main trouva l’acte plié dans sa poche, toujours là. Elle le sortit, le déplia, et relut le nom imprimé au-dessus du sien : *Silas Provost*. Puis, dans une écriture plus serrée, en bas de page, un nom qu’elle n’avait pas remarqué avant, gravé à l’encre pâle : *O. Pemberton*.
Le banquier. Pemberton. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était lui qui tenait les comptes, les prêts, la fondation des concessions. Price était l’outil, le bras armé. Pemberton était la tête.
— Il faut y aller, dit Eli. Avant que la nuit tombe.
Elle plia l’acte, le recompta, le glissa dans son manteau.
— Oui.
Ils marchèrent à travers la rue principale. Les volets étaient clos ; la tempête avait sauvé le calme. Quelques rares lampes à huile luisaient derrière les vitres. Maeve sentait sous ses bottes la terre encore tendre, la promesse d’une trêve précaire. Le soleil déclinait, pâle et inoffensif derrière les crêtes blanches.
Elle pensa au geste de Provost dans le cabanon, quand il avait poussé la carte vers eux sans un mot, comme un homme qui confie plus que des directions : sa confiance, sa dernière carte à jouer. Elle pensa aux mains de Jed, qui avait tenu la scie à bois. Elle pensa à Daniel, une ombre familière qui ne s’éloignait jamais complètement.
Puis elle pensa à Eli, l’étranger. Pas tout à fait étranger désormais. Un homme debout dans la lumière grise, prêt à la suivre, encore une fois, dans le piège. Elle chercha son regard, et il ne détourna pas le sien.
— Ce soir, nous avons une chance, dit-elle, et c’était autant une déclaration qu’une question.
Il hocha la tête. Ils traversèrent la rue ensemble, dans un pas commun, et le silence entre eux avait la solidité des réparations conclues sous le toit d’une maison qui attend.
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