Or et Poussière
Lire le chapitre 31: The Chase
La poussière dorée du matin s’accrochait aux crêtes des foothills quand Eli et Maeve lancèrent leurs chevaux sur la piste fraîche. Des sabots frais, pas plus d’une heure. L’investisseur Whitmore, ou du moins l’homme qui se faisait appeler ainsi, filait vers le nord-est en longeant la crête de Granite Ridge, là où la forêt s’épaississait avant de tomber dans les canyons aveugles.
« Il ne passera pas par Dead Man’s Gulch, lança Maeve en tirant sur les rênes pour sauter une souche. C’est un cul-de-sac. Il doit connaître la passe de l’Ours. »
Eli la regarda. Son visage était tendu, des mèches folles s’échappant de son chignon. Elle était belle dans la lumière crue, belle et terrible, avec le revolver de son mari à la ceinture.
« Tu connais bien cette région, fit-il.
— J’y ai enterré mon mari, Eli. Je connais chaque pierre qui porte son ombre. »
Ils bifurquèrent à travers un bosquet de pins ponderosa, les aiguilles étouffant le bruit de leur passage. Le terrain montait, se couvrait de rocailles grises. Maeve ralentit, la main levée.
« Là. » Elle pointa une silhouette – deux silhouettes – à contre-jour sur la crête est.
Sa gorge se serra. Les deux ombres de la veille, celles qu’elle avait vues depuis le toit de la pension, debout à regarder la vallée comme des vautours patientant un cadavre. L’une d’elles tenait une longue-vue. Elles ne bougèrent pas quand Maeve et Eli s’approchèrent.
« On ne les rattrape pas, dit Eli. On les coupe. »
Il éperonna son cheval, descendant le flanc de la colline à travers les arbres en une volée de gravier et d’écorce. Maeve le suivit, l’instinct de la chasse remplaçant la peur. Le souffle des chevaux rythmait leurs pensées. La passe de l’Ours se dessinait entre deux escarpements quartzitiques, un entonnoir naturel qui menait à un plateau sans issue.
Ils arrivèrent en même temps que l’homme.
L’investisseur Whitmore – ou Finch, le fuyard du canyon, réapparu sous une autre identité – tenta de faire tourner sa monture, mais le passage était trop étroit. Son cheval hennit, se cabra, et il tomba lourdement dans la poussière, une malle de cuir lui échappant des mains.
Eli sauta à terre, le pistolet armé.
« Vous n’êtes pas Whitmore », dit-il.
L’homme, un quinquagénaire à la barbe taillée en pointe, à la veste de brocart maintenant salie, ricana et cracha.
« Whitmore est mort il y a dix ans. Je suis son ombre. Je suis ce qu’il a laissé derrière lui.
— Votre nom, exigea Maeve en s’avançant, le revolver braqué.
— Price. Henry Price. L’avocat de Pemberton, ouais, on peut dire ça. »
Le vrai Henry Price était mort étranglé dans sa cellule trois semaines plus tôt. Maeve l’avait vu de ses yeux. Cette révélation la frappa comme une onde de choc.
« Price est mort dans ma prison », dit Eli lentement.
L’homme sur le sol ricana.
« Alors qui, à votre avis, l’a remplacé ? Qui a tout orchestré depuis le début ? La chute du prix des concessions, la dépression du marché évalué par le claim, le sabotage de la mine Grisonnante, le vote du conseil contre la fermeture de la banque ? Qui, dans cette ville, n’a jamais vraiment bougé parce qu’il n’a jamais eu à le faire ? »
Maeve baissa son arme d’un pouce. Son esprit allait vite, trop vite, passant en revue les visages : Eli, l’aubergiste fatigué, le conseil, les notables. Puis, comme une porte s’ouvrant dans sa mémoire, une image s’imposa : celle du maire Whitfield, debout derrière son bureau, les mains croisées, souriant de bonté trompeuse chaque fois qu’elle venait plaider pour les veuves ou les mineurs sans travail. Toujours à l’écoute. Toujours du côté des petits. Et pourtant jamais un seul instant il n’avait proposé un centime de sa propre fortune pour aider la ville. Il gérait. Il orchestré.
« Whitfield », souffla Maeve.
L’homme, Price ou quel que soit son nom, hocha la tête avec une sorte de férocité satisfaite.
« Le maire Obadiah Whitfield est le cerveau de cette opération. Il a financé Pemberton pour acheter les claims, et quand Pemberton est devenu trop gourmand, il l’a fait tomber. Il m’a appointé comme homme de paille parce que je savais plaider et me taire. Mais je me tais plus. Je déteste les hommes qui se croient invisibles. »
Eli avança, saisit Price par le col et le releva d’un geste sec.
« Vous mentez pour sauver votre peau.
— Je mens ? Regardez la selle de son cheval. »
Eli inspecta la selle que l’homme n’avait pas encore dessellée. Sous le cuir, une enveloppe de cire portait le sceau de la ville de Gold Creek. À l’intérieur, une lettre manuscrite à l’encre noir intense, signée du paraphe caractéristique du maire, ordonnant la destruction de la passerelle ouest pour coincer les mineurs dans le canyon après la prétendue « catastrophe naturelle ».
Maeve lut la lettre deux fois. La signature était authentique. Elle reconnaissait le geste large, le « W » extravagante qu’elle avait vu cent fois en bas des ordonnances municipales.
« Il nous a joué depuis le début, murmura-t-elle. Il a offert le salon de la Pension aux réunions des mineurs, il a pris le thé avec moi en parlant de son défunt fils, il a nommé les freineurs de poussière… et pendant ce temps il organisait l’étranglement de la vallée. »
Eli ne dit rien. Ses mâchoires se contractaient.
« Quand Whitmore est arrivé, reprit Maeve en fourrant la lettre dans son corsage, Whitfield l’a présenté comme une chance pour la ville. Il l’a invité à dîner chez lui. Il a loué ses bureaux. Ils étaient associés.
— Ils l’étaient, répondit Price, avant que la cupidité du maire ne dépasse celle de son partenaire. Le filon d’argent, vous comprenez ? La carte. Whitfield l’a cherchée pendant des années. James la détenait dans son coffre, et James ne savait même pas ce qu’il avait. Il croyait que c’était vieux papier. »
Maeve sentit une lame froide dans la poitrine. James. Son James. S’il avait su…
« Emmenez-moi à la ville, dit Price. Je témoignerai. Whitfield vous tuera tous les deux, sinon. Vous êtes seuls à connaître cette lettre. Et une fois Eli parti pour Denver avec la carte… »
Il laissa la phrase en suspens.
Maeve et Eli se regardèrent. Le soleil avait monté, frappant la roche grise d’une lumière sans ombre. Le vent transportait l’odeur de la résine et de la poussière.
« On le ramène », dit Eli, et Maeve hocha la tête, mais elle ne remontait pas encore à cheval.
Elle s’approcha de Price, le regarda dans les yeux.
« Whitfield sait-il qu’Eli part à Denver aujourd’hui ?
— S’il ne le sait pas, il se doute, dit Price. Il a des yeux partout. Deux silhouettes, souvent, sur la crête est. Ça, c’est ses sentinelles. »
Maeve sentit son sang se glacer. Les deux ombres.
« Vous voulez dire que les deux hommes sur la crête étaient de son côté ?
— Étaient ? » Price rit d’un rire sans joie. « S’ils vous ont vus partir à ma poursuite, ils sont déjà rentrés prévenir le maire. Il sait que vous avez la carte. Et si vous ne la lui donnez pas, il prendra ce qu’il peut. Votre pension. Votre personnel. Vos amis. Obadiah Whitfield ne bluffe jamais. »
Eli jura entre ses dents.
« On force le rythme, Maeve. Il n’a qu’une heure d’avance sur nous, et la piste est raide. »
Ils chargèrent Price sur son cheval, les mains liées au pommeau. Maeve regarda une dernière fois vers la crête est, désormais vide. Mais elle savait que les yeux invisibles du maire étaient déjà en train de compter leurs pas.
Alors qu’ils descendaient vers la vallée de Gold Creek, elle comprit que la partie venait de changer. Ce n’était plus un investisseur qu’ils pourchassaient dans les collines. C’était l’homme qui les gouvernait tout en les ruinant.
Le maire de la ville tenait les cartes.
Mais Maeve tenait la seule qui comptait : la lettre de sa trahison.
Tout, désormais, dépendait de ce qu’Obadiah Whitfield ferait quand il comprendrait que son secret n’était plus dans une malle, mais dans le corsage d’une veuve qui ne pliait pas.
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