Or et Poussière
Lire le chapitre 8: A Shot in the Dark
La nuit avait pris Gold Creek dans sa gueule sombre, avalant les dernières lueurs orangées qui traînaient encore au-dessus des toits. Maeve remonta la rue principale d'un pas rapide, les semelles de ses bottes martelant les planches du trottoir de bois. La visite à l'écurie n'avait rien donné — pas un cheval à vendre à cette heure, pas de réponse à ses questions sur le carré marqué « S ». Elle avait repoussé sa chevauchée à l'aube, comme prévu, mais l'impatience lui rongeait les nerfs comme un rat dans un sac de grain.
Une lampe à pétrole vacillait devant le saloon, projetant des ombres dansantes sur la façade. Maeve pressa le pas, le col de son manteau relevé contre le vent du soir qui charriait l'odeur de pin et de terre fraîche. Derrière elle, les bribes d'une chanson de mineur s'échappaient du saloon, mêlées à des éclats de rire gras. Elle pensa à la pièce contrefaite dans sa poche, au poids du billet à ordre signé sans le lire, aux noms alignés dans le registre de Pemberton.
Le chemin qui menait à son hôtel la fit passer devant la ruelle étroite entre le magasin général et le bureau de l'assayer. Elle y jeta un coup d'œil machinal — et c'est là qu'elle le vit. Un éclat bref, métallique, au fond de la ruelle. Sa respiration se coinça dans sa gorge. Elle ralentit à peine, feignant de chercher quelque chose dans sa poche, et continua son chemin en comptant ses pas.
Un, deux, trois.
Le sifflement la fit plonger instinctivement. La balle fracassa la vitre du magasin général dans une pluie d'éclats argentés. Maeve roula au sol, atterrit sur l'épaule, la douleur irradiant dans son bras. Un second coup de feu claqua, plus proche, et elle entendit un juron étouffé suivi du martèlement de pas précipités.
Puis Eli fut là, surgi de nulle part, son revolver déjà à la main. Il tira dans l'obscurité de la ruelle — une fois, deux fois — et le silence retomba, lourd comme un drap mouillé. Il resta un instant figé, l'oreille tendue, puis rengaina son arme et se précipita vers elle.
— Maeve ! Vous êtes touchée ?
Elle secoua la tête, les mains tremblantes. Il l'aida à se relever, sa main large et ferme sous son coude. Sa carrure masquait presque entièrement la lune pâle derrière lui. Il était en manches de chemise, son gilet déboutonné, comme s'il avait été sur le point de se coucher.
— Qu'est-ce que vous faites ici ? souffla-t-elle, le souffle court.
— Je passais. Heureusement pour vous.
Il ne la lâchait pas, ses yeux balayant la rue plongée dans l'ombre. Des têtes commençaient à apparaître aux fenêtres du saloon, curieuses.
— J'aurais dû raccompagner mes clients plus tôt, murmura Maeve, la voix encore vacillante. Je n'aurais pas dû sortir seule à cette heure.
— Non, vous n'auriez pas dû. Mais ce n'est pas votre faute.
Il la guida vers l'hôtel, gardant son corps entre elle et la rue. Ses doigts s'attardèrent un instant sur son épaule, y cherchant une blessure invisible. Maeve sentit la chaleur de sa main à travers l'étoffe du manteau et détourna le regard, gênée.
— Vous avez vu quelqu'un ? demanda-t-elle en gravissant les marches du perron.
— Une ombre, une forme. Il a filé vers la rivière. J'ai pas pu le suivre sans vous laisser seule.
Il ouvrit la porte de l'hôtel d'un geste autoritaire et la fit entrer dans le hall faiblement éclairé. Elle se laissa tomber sur une chaise, les jambes en coton. La colère montait en elle, chassant peu à peu la peur.
— Quelqu'un veut m'empêcher de creuser. Le carré sur la carte, la pièce contrefaite, l'offre de Price… Tout se tient.
Eli s'accroupit devant elle, ses coudes sur les genoux. Dans la lampe, ses traits étaient creusés de fatigue, des rides qui n'avaient pas l'âge de son visage. Il avait retiré son étoile de shérif et la tenait machinalement dans sa main, la faisant tourner entre ses doigts.
— Vous devriez peut-être rester tranquille quelque temps, dit-il doucement. Laisser les choses se tasser.
— Me cacher ? Jamais.
— Je dis pas vous cacher. Je dis vivre assez longtemps pour voir une autre aube. C'est une vertu trop sous-estimée.
Il y avait quelque chose dans sa voix, une lassitude qui n'appartenait pas à un simple shérif de canton. Maeve le regarda mieux, cherchant à lire à travers les années de poussière et de silence qu'il portait comme une seconde peau.
— Vous n'êtes pas venu à Gold Creek par hasard, n'est-ce pas ?
Eli cessa de faire tourner l'étoile. Il la fixa un long moment, comme s'il hésitait à lui confier un secret trop lourd.
— J'ai connu un homme, une fois, qui pensait que rester tranquille était une vertu. Il avait une femme, deux enfants, une concession qui promettait bien. Et un soir, il est pas rentré.
La voix d'Eli s'étréci, se fit grave comme une terre retournée.
— On l'a retrouvé trois jours plus tard, au fond d'un puits de mine abandonné. Sa concession ? Tout le monde s'en était approprié. Sa femme, ses enfants ? Personne en a parlé.
— Vous étiez là ?
— J'étais pas assez. C'est bien le problème.
Il se releva, remit son étoile d'un geste précis, comme on rassemble des morceaux de soi.
— Je suis pas venu à Gold Creek pour arrêter des voleurs de chevaux, Maeve. Je suis venu parce que des hommes comme ceux qui tuent pour de l'or et disparaissent dans la nuit, je les connais. Je les ai vus faire. Et je sais une chose : ils arrêtent jamais de leur plein gré.
Le silence s'étira entre eux, chargé de tout ce qu'ils ne disaient pas. Maeve pensa à Joseph, son mari, à sa concession fragile, à la dette qu'elle découvrait chaque jour un peu plus. Elle pensa à la balle qui venait de siffler à ses oreilles.
— Merci, dit-elle finalement, sobrement. Pour ce soir. Pour ce que vous faites.
— Vous avez pas à me remercier. Mon travail, c'est de protéger les gens de cette ville.
— Et le reste ? La vérité, sur ce qui se passe dans ces collines ?
Il la regarda, et dans ses yeux passa quelque chose de plus profond qu'un simple devoir. Une blessure ancienne, presque familière.
— Le reste, je le fais parce que quelqu'un doit le faire. Et parce que j'ai des comptes à régler.
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, la main sur la poignée.
— Restez demain à l'hôtel. Je mènerai l'enquête sur ce coup de feu.
— Je ne peux pas. J'ai quelque chose à faire.
— Quoi donc ?
Elle hésita. La carte brûlait dans sa poche, contre sa cuisse. Le petit carré marqué « S » sur la terre de son mari. Elle n'avait pas encore dit à Eli qu'elle possédait des terres, qu'elle allait les inspecter à l'aube.
— Des affaires de la maison, mentit-elle. Des comptes à régler.
Il la fixa un instant, devinant le mensonge, choisissant de ne pas le percer.
— Alors laissez-moi au moins vous accompagner, à l'aube. Pas comme shérif. Comme homme qui sait écouter.
Il sortit avant qu'elle ne puisse répondre. La porte se referma avec un cliquetis sec. Maeve resta seule dans le hall, le cœur battant la chamade.
Il avait dit « comme homme qui sait écouter ». Mais dans sa voix, elle avait entendu autre chose. Un écho de son propre chagrin. Une promesse à demi tue.
Elle sortit la carte de sa poche et la déplia sur la table. Son doigt courut jusqu'au carré marqué « S ». Quelque chose lui disait que cette parcelle de terre allait répondre à toutes ses questions — et en poser mille autres.
Et quelque chose lui disait aussi qu'Eli n'était pas venu à Gold Creek pour l'argent, ni pour la justice. Il était venu pour un fantôme.
Elle souffla la lampe. Dans l'obscurité, elle entendit encore le sifflement de la balle, sentit encore la main ferme d'Eli sous son coude.
Demain, à l'aube, elle saurait qui. Et pourquoi.