Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 10: Missing Marc
Le hall de l’immeuble sentait le moisi et la bougie éteinte. Nadia se tenait dans l’embrasure de la porte de Marc, le visage pâle. « Ça fait trois jours. Plus personne ne l’a vu. Et son scooter est toujours là, en bas. »
Camille passa devant elle, la lampe torche à la main. La porte céda sous son épaule, le bois sec ayant gonflé dans le cadre. L’appartement de Marc était méticuleux — un pli net sur le canapé, une pile de journaux soigneusement alignée. Mais la poussière sur la table basse formait un film uniforme que ne troublait aucune trace de passage récent.
Derrière elle, Julien fit craquer les lattes du plancher. Son regard balaya la pièce en silence, en professionnel. Il n’eut pas à dire ce qu’il pensait : personne ne quittait trois jours sans ses affaires, trois jours dans un Paris mort.
Léa les rejoignit, la carte militaire roulée sous le bras. « La boîte aux lettres était pleine. Le courrier s’accumule depuis mardi. »
Camille ouvrit la porte de la chambre. Le lit était défait du côté gauche seulement. Un verre d’eau à moitié vide sur la table de nuit. Elle toucha le matelas. Froid. Elle se tourna vers le bureau, où un rectangle de contreplaqué dissimulait une trappe dans le mur. Mal camouflé, si on savait regarder.
Julien souleva le panneau d’un geste sec. À l’intérieur, serré dans un espace étroit : un émetteur-récepteur amateur, une batterie au plomb de 12 volts, un carnet à spirale, et un rouleau de plans. Il sortit l’appareil avec précaution, comme un objet sacré, et en fit jouer la molette.
« Un Kenwood TS-590. Modèle haut de gamme. » Il se figea, les doigts sur le cadran de fréquence. « Il est réglé sur des fréquences militaires. »
Camille s’approcha du rouleau, l’étalant sur le lit d’une main sûre. Les plans du réseau électrique du 12ᵉ arrondissement, avec des annotations manuscrites dans une encre fine. Des dates. Des heures. Un symbole en losange près du poste de transformation du boulevard Diderot — le même poste que la croix rouge sur la carte de Léa.
Sa gorge se serra. « Il savait. Marc savait ce qui allait arriver. »
Léa déroula sa carte militaire à côté des plans, comparant les annotations. Les deux documents se correspondaient, point par point, comme un calque. « Il ne savait pas seulement. Il a préparé ce réseau pour quelqu’un. Regardez ces annotations — le vocabulaire, les abréviations. C’est du génie militaire. »
Julien feuilleta le carnet. Des entrées régulières, datées sur trois mois. Des reports d’écoutes. Des mouvements de troupes. Des listes de livraisons. Puis, à la dernière page, un mot seul, souligné trois fois, l’encre ayant appuyé si fort qu’elle avait traversé le papier : FERRAND.
Il referma le carnet d’un coup sec, comme pour enfermer le nom.
Camille le vit pâlir. « Julien ? »
« Le soldat qu’on a enterré ce matin. Il nous a donné le même nom. » Sa voix était basse, contrôlée, mais sa mâchoire saillait sous la tension. « Marc connaissait Ferrand. Il l’attendait, peut-être. »
« Ou il l’a rejoint », souffla Léa.
Un silence coupa la pièce, aussi soudain qu’un courant d’air.
La radio émit un crachotement soudain. Julien se pencha instinctivement, tourna la molette. Une voix traversa les parasites, hachée, métallique — un code à quatre chiffres répété trois fois, puis le silence. Julien nota les chiffres dans le carnet sans un mot.
« C’est un signal de balise », dit-il enfin. « Un point de rendez-vous d’urgence. »
Camille croisa ses bras. « Marc était notre voisin depuis dix ans. Il bricolait nos radiateurs, il nourrissait les chats quand on partait. Si son nom est sur cette trappe et son absence à trois jours, on ne peut pas l’ignorer. »
Julien releva la tête. Son regard croisa le sien, puis la montre au poignet de Camille — le vieux chronographe de son père. Il hésita une seconde de trop.
« On doit le trouver. Il connaît peut-être le réseau de Ferrand. » Il se tourna vers Léa. « On part dans l’heure. On fait trois à cinq rues, pas plus. On revient avant le couvre-feu. »
« Je viens avec toi », dit Camille.
« Non. Le pharmacien reste ici. C’est trop dangereux — »
« Marc est diabétique, Julien. » Sa voix était plate, factuelle. « Il n’a pas pris son insuline depuis trois jours, le frigo est encore plein de ses flacons. S’il est vivant, il est dans un état critique. S’il est blessé, il a besoin de moi sur place, pas dans une heure quand on l’aura ramené. »
Julien la regarda un long moment. Il ne dit pas oui. Mais il détacha de sa ceinture un talkie-walkie et le lui tendit.
« Tu restes derrière moi. Tu ne t’arrêtes pour personne. Si je tombe, tu rentres, avec ou sans moi. »
Elle prit l’appareil. Il était lourd, chaud du corps de Julien.
« Et Léa », dit-elle. « Sur qui veille-t-elle pendant que nous serons partis ? »
Nadia s’avança de la porte. « Moi, me dit pas que tu comptes partir sans m’avoir confié un flingue et la liste de tes stocks. »
Les rôles se réarrangèrent en quelques secondes — une chimie invisible, presque dangereuse.
À l’autre bout de la rue, au-delà des volets clos, le poste de transformation se dressait dans l’ombre comme une cathédrale mécanique. Et dans le carnet de Marc, au crayon, une dernière ligne inachevée que Léa venait de remarquer, son stylo à la main : *Si je ne reviens pas…*
Elle laissa la phrase en suspens. Tout le monde l’avait vue. Personne ne la compléta.