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Paris Sans Lumière

Lire le chapitre 9: The Fire Station

Le toit de l’immeuble sentait le goudron chaud et la poussière. Julien avançait en tête, le sac de sport contenant l’outillage rudimentaire — corde, mousquetons, lampe frontale — battant contre sa hanche. Léa le suivait à trois pas, silencieuse, son petit sac à dos d’où dépassait une antenne télescopique artisanale qu’elle avait bricolée la veille. Elle ne posait plus de questions. Camille leur avait fait promettre de revenir avant midi, et elle avait dit cela comme on annonce une marée.

Ils traversèrent les toits en zinc du 12e arrondissement, passant d’un immeuble à l’autre par des passerelles improvisées — planches, échelles de pompiers volées dans les cours, parfois un simple saut au-dessus d’une ruelle étroite où le vide semblait plus profond que la ville entière. Julien connaissait ce trajet. Il l’avait fait une fois, en entraînement, avec un équipage complet et des ordres clairs. Aujourd’hui, il n’avait que Léa, un marteau, et une intuition.

La caserne se dressait à l’angle de la rue de Charonne et du boulevard Davout, un bâtiment de briques rouges aux fenêtres noires. D’en haut, elle ressemblait à un animal mort.

— On y va, murmura Julien.

Ils descendirent par une échelle de secours rouillée qui vibra sous leur poids. Léa atterrit la première, souple comme un chat, et scruta la cour déserte. Les portes du garage étaient grandes ouvertes. À l’intérieur, les camions étaient là — mais vidés de leurs tuyaux, leurs gyrophares arrachés, leurs moteurs éventrés comme si quelqu’un avait voulu les rendre inutiles.

— C’est pas une panne, dit Léa, la voix presque neutre.

Julien acquiesça. Il connaissait ce genre de sabotage. Il l’avait vu sur les lieux d’incendies volontaires, quand on veut empêcher les secours d’arriver. Mais ici, c’était une caserne. Qui sabote une caserne ?

Ils entrèrent par le poste de garde. L’intérieur sentait le brûlé, un mélange d’électronique fondue et de plastique noirci. Les radios murales étaient des cratères de suie. Les écrans des ordinateurs étaient des surfaces vitreuses fendues, leurs circuits exposés comme des organes. Léa s’accroupit devant une armoire métallique ouverte, ses doigts suivant des traces de combustion.

— Ils ont tout frité. Volontairement. Pas un incendie accidentel — un pulse électromagnétique localisé. Regarde.

Elle désigna un boîtier téléphonique dont le circuit imprimé avait fondu en une vague figée, les pistes éclatées radialement.

— Ça, c’est pas la foudre. Ni une surtension. C’est ciblé.

Julien s’approcha, son front plissé. Il avait vu des photos d’essais militaires. Il savait reconnaître une signature.

— Les batteries de secours aussi ?

— Aussi. Ils ont même grillé les portes blindées électroniques. Mais c’est bizarre... Pourquoi tout détruire ici ? Une caserne, c’est pas une cible prioritaire. Sauf si...

— Sauf si quelqu’un voulait qu’on ne puisse pas communiquer, compléta Julien. Qu’on ne puisse pas coordonner les secours. Comme au rooftop.

Léa hocha la tête. Elle sortit de son sac une radio à manivelle, la fit fonctionner quelques secondes pour scanner les fréquences mortes, puis la rangea. Ils avancèrent dans le couloir principal, enjambant des chaises renversées, des tasses cassées. La salle de repos était un chaos de matelas éventrés et de casiers forcés. Quelqu’un avait cherché quelque chose. Méthodiquement.

La salle des cartes — le petit bureau où les chefs de garde planifiaient les interventions — était à moitié épargnée. Sur la grande table, une carte de Paris était étalée, les axes d’intervention tracés au feutre orange. Mais quelqu’un avait ajouté des marques en rouge, récentes, au stylo à bille.

Un X rouge sur la sous-station électrique de la rue de la Roquette, à l’ouest du quartier.

Un autre X sur le central téléphonique de l’avenue Ledru-Rollin.

Et un troisième, presque appuyé — le stylo avait déchiré le papier — sur le relais militaire abandonné de la forêt de Sénart, à l’ouest de Paris.

— T’avais dit que le signal du rooftop venait de là, dit Julien.

Léa fixa la carte. Ses lèvres remuèrent sans produire de son. Puis elle pointa l’X sur la sous-station.

— Et ça, c’est le cœur du réseau du 12e. Si on le coupe, tout le quartier tombe. Tous les autres arrondissements sont alimentés par des stations distinctes. Quelqu’un a cartographié les points faibles. C’est pas un accident. C’est une frappe chirurgicale.

Un bruit sourd résonna depuis le fond du bâtiment. Un bruit d’acier qui tombe, ou d’un corps qui se heurte au sol. Julien leva la main, suspendit la conversation. Il sortit sa lampe frontale, l’alluma, projeta un faisceau étroit dans le couloir sombre.

Il marcha sans bruit, Léa collée derrière lui. La porte de la réserve d’outils était entrouverte, une lueur humide — de la lumière naturelle, par une fenêtre brisée — éclairant un sol de béton jonché d’objets. Et là, au milieu, une silhouette étendue.

Un homme en tenue de camouflage, le treillis sombre, le gilet pare-éclats ouvert. Il respirait par à-coups, des respirations rauques, sifflantes. Du sang noir séché maculait son flanc droit, formant une auréole sur le béton.

Julien s’approcha, s’accroupit. Léa resta en arrière, sa main sur la pince qu’elle portait à la ceinture.

Le soldat ouvrit les yeux. Des yeux jeunes, terrifiés. Il fixa Julien, puis son uniforme de sapeur-pompier dépareillé, puis l’absence de tout autre signe de menace. Sa mâchoire bougea.

— Vous... vous êtes pas des leurs.

— Des leurs ? répéta Julien. Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Qui vous a fait ça ?

Le soldat toussa. Une fine traînée de sang coula au coin de ses lèvres.

— Y z’ont su... qu’on avait des infos. On était postés au relais de Sénart. Petite équipe de surveillance. On a capté les échanges. C’est pas un accident. C’est pas un... un gaz. C’est un EMP. Une arme électromagnétique. Ils l’ont fait exploser dans la haute atmosphère, au-dessus du bassin parisien. Ça a tout grillé. Tout ce qui était branché. Et ils ont attendu que le chaos s’installe.

Il chercha son souffle. Julien lui souleva doucement la tête, improvisa un appui avec sa veste pliée.

— Qui, ils ? demanda Léa, brisant son silence.

— Le... le Groupe. Y z’ont des gens dans l’armée. Dans le gouvernement. Ils veulent... réinitialiser. Reprendre le contrôle. Nous, on devait pas témoigner. Y z’ont envoyé une patrouille pour nous nettoyer. Moi j’ai... j’ai fui. J’ai marché trois jours. Jusqu’ici. Je connaissais la caserne. Je pensais que...

Sa voix s’étrangla. Sa main chercha celle de Julien, agrippa son poignet comme un noyé s’accroche à une branche.

— Vous pouvez pas aller à Sénart. C’est un piège. Leur QG est déplacé. Ils... ils ont un bunker sous la forêt. Mais y a pas que ça.

Il ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, ils étaient plus clairs, plus focalisés.

— Ils sont pas tous avec eux. Dans la garnison de l’Est. Y a des types qui savent. Des soldats qui refusent l’ordre de tirer sur les civils. Si vous trouvez un commandant appelé... appelé Ferrand, au Fort de Nogent... il peut vous aider. Il a une radio militaire encore en état. Il vous écoutera. Dites-lui que... dites-lui que le sergent Maurel vous envoie.

Sa voix s’éteignit comme une flamme privée d’air. Sa main retomba. Léa s’approcha, posa deux doigts sur son cou, puis retira sa main, le visage soudain plus grave que ses seize ans.

— Il est mort, dit-elle.

Julien resta immobile, à genoux, le poignet encore marqué par la force de l’étreinte. Puis il se releva, ferma les yeux du soldat d’un geste doux, et rajusta sa veste.

— Il faut rentrer, dit-il. Léa, prends la carte. Et ce stylo.

Elle plia soigneusement la carte de la sous-station, la glissa dans une poche intérieure de son blouson. Dans le couloir, elle s’arrêta, se retourna une dernière fois vers le corps.

— On l’enterre ? demanda-t-elle sans détour.

Julien regarda sa montre. Il était dix heures vingt. Camille les attendait avant midi. Ils avaient la carte, le message, le nom. Mais emporter un mort dans les toits était impossible.

— La bouche d’incendie au milieu de la cour. On le mettra là, derrière, à l’ombre. On reviendra. Je le promets.

Léa acquiesça d’un hochement sec. Ensemble, ils soulevèrent le corps du sergent Maurel et le déposèrent dans le recoin le plus discret de la réserve. Julien trouva une bâche militaire, la déplia, la posa sur lui.

— Il vaudrait mieux qu’il se soit trompé, dit Léa alors qu’ils remontaient l’échelle, le soleil froid du matin éclairant leurs visages. Sur le bunker. Sur Ferrand.

— Il s’est pas trompé, répliqua Julien.

Il ralentit en atteignant le toit, se retourna vers elle.

— Mais on va pas à Sénart. On va rentrer, on va dire à Camille ce qu’on a vu, et on va oublier ce nom.

Léa fixa la ligne d’horizon, là-bas, à l’ouest, où la forêt s’étirait en une masse sombre sans fin.

— On pourra pas l’oublier. Maintenant qu’on sait, il faudra choisir.

Julien ne répondit pas. Il se remit en marche, plus vite, et elle suivit.