Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 13: The First Fever
L’enfant avait les yeux révulsés quand Camille poussa la porte du logement. La mère, une femme du troisième que Camille connaissait à peine, tenait son fils contre elle, sa main tremblante posée sur le front brûlant de l’enfant.
« Il a convulsé cette nuit », dit la mère, voix rauque. « Il ne va pas bien. Il ne boit plus rien depuis hier soir. »
Camille s’agenouilla. L’enfant – Lucas, sept ans, elle se souvenait de lui dans la cour – avait la peau sèche et chaude, les lèvres craquelées. Elle sortit le thermomètre de sa sacoche. 40,2°. Trop haut. Trop dangereux pour un enfant de cet âge.
« Ça fait combien de temps ? »
« Trois jours. Ça a commencé par une toux. Hier soir il a eu froid, il a tremblé pendant des heures. »
Camille inspira lentement. Sans antibiotiques. Sans paracétamol pour faire chuter la fièvre – sa réserve fondait à vue d’œil depuis que le boucher avait imposé sa distribution. Elle avait du sirop de sureau, des infusions de thym, la pharmacopée des grands-mères. Mais pour une pneumonie naissante, ça suffirait peut-être… ou pas.
« Il a mal au côté droit ? » demanda-t-elle, ses doigts palpant doucement la cage thoracique de l’enfant.
Lucas geignit, replia les bras sur sa poitrine.
Putain. Pneumonie, sans doute.
« Je vais préparer une décoction. Il faut le maintenir hydraté. Une cuillère toutes les dix minutes, même s’il refuse. Vous avez du sucre ? »
La mère hocha la tête, les yeux brillants.
Camille ressortit dans le couloir, l’estomac noué. Avec la fièvre qui montait, l’enfant avait besoin d’amoxicilline. Des comprimés pas chers, banals. Quelque chose qu’elle aurait prescrite sans y penser, il y avait trois semaines.
« Il y a une autre pharmacie », dit Julien derrière elle.
Elle sursauta, se retourna. Il se tenait dans l’encadrement de la porte d’en face, comme s’il surveillait le couloir depuis un moment. Aussi habituelle que le silence dehors.
« La plus proche du bloc est à huit rues. La pharmacie Darou, avenue Daumesnil. C’est un quartier résidentiel, pas de boucherie sur le trajet. »
Camille baissa la voix. « Tu as entendu les coups de feu hier. Les deux qui nous visaient, c’était pas un hasard. »
« Non. Mais c’est peut-être pour ça qu’ils ne nous attendront pas au même endroit. »
Elle le regarda, cherchant une objection. Il avait raison. Marc avait besoin d’insuline. Lucas avait besoin d’antibiotiques. Les réserves fondaient. Elle passait ses journées à peser des probabilités contre des vies.
« Léa peut rester ici. Elle connaît le fonctionnement. »
Julien marqua une pause. « Le boucher va vouloir savoir pourquoi tu sors. Où tu vas. »
« Donc je ne lui dirai pas. Il a obtenu son armoire de distribution. Mes déplacements, c’est pas son affaire. »
Léa arriva dans le couloir, la main posée sur la crosse de son pistolet – celui récupéré après l’altercation dans l’immeuble. Elle regarda Camille, puis Julien, puis l’enfant malade à travers la porte entrouverte.
« J’organise la garde. Vous serez partis combien de temps ? »
« Deux heures. Trois au plus. » Camille jeta un coup d’œil à Julien. « Selon ce qu’on trouve. »
« Et Nadia ? Elle fait quoi sur la pharmacie ? »
« Elle tiendra. Elle est plus douée que moi pour faire croire aux gens que tout va bien. »
Camille remonta chez elle chercher son sac – le grand, celui qu’elle ne prenait plus depuis la première semaine. Désinfectant, bandages, le stéthoscope de son père qu’elle avait retrouvé dans un carton, la montre qu’il portait encore quand il était mort dans son fauteuil, un carnet de soins qu’elle feuilletait avant chaque mission. Des mains qui ont tenu des milliers de vies, écrivait-il. Continue de les tenir.
Elle referma le sac, chassa l’image. Lucas avait besoin d’elle. Maintenant.
Sortie par la cour, puis par la ruelle qui longeait l’immeuble. Julien marchait deux mètres devant elle, le dos droit, la main gauche jamais loin de la lame qu’il portait à la ceinture depuis que l’arme à feu avait été donnée à Léa. Rue silencieuse. Volets baissés. Sur un balcon, du linge sèchait encore – un drap blanc claquant au vent, dernière marque d’une vie normale.
« On prend la petite avenue », murmura-t-il sans se retourner. « Moins de visibilité. Les tireurs aiment les grands angles. »
Camille suivit. Elle connaissait ces rues par cœur – les pavés disjoints, la vitrine du boulanger avec sa peinture écaillée, le café où elle prenait un expresso avant les gardes de nuit. Tout était figé, sans vie, comme un décor après la fermeture.
À mi-chemin, un bruit. Métallique. Quelques rues devant.
Julien leva le poing, stoppa net. Camille s’accroupit contre un muret. Ils restèrent immobiles, le silence roulant sur eux comme une vague.
Le bruit reprit, puis s’arrêta. Silencieux à nouveau.
Julien lui fit signe de continuer, en contournant par un porche. Elle posa les pieds avec précaution, chaque pas amorti, consciente de son souffle, de la sueur qui dégoulinait dans son dos.
La pharmacie Darou était là. Vitrine intacte – étonnamment. La porte blindée était un vieux modèle, facile à forcer avec le bon levier. Julien sortit un pied-de-biche glissé dans sa veste, travailla la serrure en silence.
Camille surveillait la rue, tendue. La lumière de la fin de journée rendait les ombres longues, dangereuses. Dans une fenêtre au-dessus de la pharmacie, un rideau bougeait.
« Quelqu’un nous regarde », dit-elle, la voix serrée.
Julien hésita, jeta un coup d’œil. Le rideau retomba.
« Tant qu’ils ne sortent pas, on continue. »
La porte céda. Ils entrèrent, refermèrent derrière eux. L’obscurité était totale. Camille sortit sa lampe frontale – une vieille lampe à dynamo, son refuge de garde de nuit. Des étagères poussiéreuses, des cartons éventrés sur le sol. La pharmacie avait déjà été pillée. Boîtes de vitamines éparpillées, présentoirs vidés.
Elle balaya les rayons du faisceau. Antibiotiques, antibiotiques…
Rien. Les étagères du fond étaient vides. Elle descendit le rang, les mains tremblantes. Rien nulle part.
Dans la réserve, elle le trouva : une armoire métallique verrouillée, intacte. Julien inséra le pied-de-biche, fit levier. Céda.
Des comprimés. Amoxicilline en vrac, une boîte de ciprofloxacine, des analgésiques. Elle avait la bouche sèche, les doigts tremblant vers les boîtes, les comptant comme des pièces d’or.
« Ça suffira ? demanda Julien.
— Pour cette fois. » Elle emplit son sac, pesa chaque gramme. « Mais ça ne durera pas. La moitié de ces boîtes expirent dans cinq mois. C’est un fond de réserve, pas une fortune. »
Julien ne dit rien. Il vérifia la rue par la porte entrouverte, puis la referma doucement. Son visage était dans l’ombre. Elle remarqua qu’il n’avait pas sorti la petite carte qu’il portait toujours, celle dont il ne parlait pas.
« On aurait besoin d’un vrai centre médical », dit-il enfin. « Pas une pharmacie de quartier. Un hôpital. »
Camille attacha le sac, se le passa en bandoulière. « L’hôpital, c’est une zone militaire depuis le début. On ne sortira jamais de là avec des médicaments.
— C’est peut-être pas eux qui nous arrêteront, cette fois. »
Elle le regarda, cherchant le sens derrière ses mots évasifs. Il fixait la rue par la fente de la porte, le visage fermé.
« Qu’est-ce que tu sais, Julien ? »
Il se tourna vers elle. Dans la lampe, ses yeux étaient durs.
« Avant l’extinction, je suivais une affaire. Des hommes qui volaient du matériel médical, des insulin-like proteins, pour les revendre sur un réseau privé. Des gens très haut placés, avec accès aux stocks. Mon service enquêtait sans pouvoir à personne nommer. »
Il fit une pause.
« Quand je suis arrivé à la caserne, la semaine dernière, il n’y avait pas trace de ces dossiers. Quelqu’un les avait effacés. Quelqu’un savait que je vérifierais. »
Camille sentit le vide se creuser en elle. Marc. Le carnet de Marc. Les noms qu’il avait notés.
« Marc était maître de réseau », murmura-t-elle. « Les noms qu’il récoltait… »
Julien hocha lentement la tête.
« Marc en savait trop. Et ils le savent aussi. »
Dans la pharmacie vide, le silence pesait comme un couvercle. Camille serra le sac contre sa poitrine, le poids des médicaments – et d’une vérité qui la dépassait – soudain intolérable.
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