Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 14: Rooftop Signals
L’air du toit était froid, chargé d’une odeur de suie et de métal brûlé. Camille resserra son blouson et s’accroupit derrière la rambarde, les yeux plissés vers l’horizon. La ville s’étendait en contrebas, masse sombre striée de rares lueurs de bougies et de lampes à huile. Paris n’était plus qu’un astre mort.
Julien se tenait à côté d’elle, le fusil en bandoulière, le regard balayant les toits voisins. Léa avait posé les jumelles sur le bord du parapet et scrutait le sud-ouest, là où se dressait la silhouette massive de l’hôpital Saint-Antoine.
— Là, dit-elle soudain.
Elle tendit les jumelles à Camille. Le verre froid contre son œil révéla une tache rouge incandescente qui montait en spirale au-dessus du bâtiment, brisée par le vent, retombant en pluie de braises.
— C’est un signal, murmura Camille. Une fusée éclairante.
— Ou un appel à l’aide, dit Julien.
Camille baissa les jumelles. Son cœur battait contre ses côtes. La fusée rouge — code médical d’urgence, elle le savait depuis l’internat — se consumait lentement au-dessus de l’hôpital. Une deuxième fusée s’éleva, plus basse, suivie d’une troisième.
— Trois, compta Léa. C’est un code. Trois fusées rouges.
— Situation critique, répondit Camille, la voix serrée. Personnel réduit, patients en danger.
Julien s’approcha d’elle. Il sentait la fumée et la fatigue, une odeur qui lui collait à la peau depuis des jours.
— Tu veux y aller.
— J’y suis obligée. Ils ont du matériel, des générateurs, peut-être de l’insuline. Si Marc est vivant, il pourrait y être.
— Tu ne sais pas ça.
— Non. Mais je sais qu’ils ont besoin d’un pharmacien, là-bas, et que nous avons besoin de leurs réserves.
Elle se tourna vers l’horizon. Des colonnes de fumée s’élevaient au nord, épaisses et noires, étirées par le vent comme des doigts sales. Plus près, vers les Halles, un bâtiment flambait encore. La ville brûlait doucement dans le noir.
— Ce n’est pas qu’un incendie, dit Léa en pointant plus au nord-ouest. Là, tu vois ? Plusieurs foyers qui avancent ensemble. Ça ressemble à une ligne de front.
— Des affrontements ? demanda Camille.
— Ou un quartier qui s’embrase, répondit Julien. Les gens commencent à se battre pour les restes.
Camille resta un long moment sans parler. Le sifflement du vent dans les antennes était le seul bruit. Elle pensa à son père, à ses carnets remplis de plans de contingence, de chemins de fuite possibles. Il avait toujours dit que les villes mouraient par le haut, que les toits seraient les dernières routes libres. Elle regarda ses pieds, le gravier qui crissait sous ses semelles, et comprit qu’elle était exactement là où il avait prévu.
— On y va, dit-elle. À l’hôpital. Mais on passe par les toits.
Julien la regarda, une lueur d’incrédulité dans les yeux.
— Tu veux traverser un quartier entier par les toits ?
— Les rues sont minées, les toits sont surveillés par peu de monde. Mon père avait tracé des routes. Je les connais.
Elle sortit de sa poche intérieure le vieux carnet à couverture de cuir, les pages cornées et jaunies qui sentaient l’encre et le tabac. Elle l’avait lu cent fois, dessinant mentalement chaque itinéraire, chaque escalier de service, chaque passerelle.
— On peut y arriver en deux heures. Il faut passer par la rue de Charenton, puis le long des ateliers de mécanique avant de rejoindre l’hôpital.
— Et si les soldats sont là-bas aussi ? demanda Léa.
— On s’arrangera.
Julien hésita, puis acquiesça. Il savait qu’ils n’avaient pas le choix : si l’hôpital les contactait, c’est que la situation était désespérée. Et s’ils trouvaient le moindre stock d’insuline sur place, ils pourraient peut-être sauver Marc, et sauver les autres.
Camille rangea le carnet. Elle leva les yeux une dernière fois vers la colonne de fumée qui montait au nord. Elle semblait plus épaisse qu’avant, plus proche. Le vent avait tourné.
— Ça se rapproche, dit-elle.
Julien suivit son regard, une ride profonde au front.
— Le vent souffle d’ici deux heures vers les quais. Si ça brûle là-bas, le feu peut atteindre le secteur.
— Alors on n’a pas une minute à perdre.
Ils redescendirent par l’escalier de service qui craquait sous leurs pas. Dans la cour intérieure, un garde monté sur le mur leur fit un signe de main. Camille s’arrêta une seconde, le vit sortir de l’ombre, et reconnut le visage du boucher. Il ne disait rien, mais ses yeux suivaient Camille, accusateurs, calculateurs.
— Vous avez pris une décision ? demanda-t-il.
Camille ne répondit pas. Elle continua vers la porte du bâtiment voisin.
— L’hôpital nous appelle, cria le boucher. Vous allez nous abandonner encore, pharmacienne ?
Julien se retourna, calme mais ferme.
— On revient avec des médicaments. Tu gardes la distribution.
— Vous reviendrez quand il n’y aura plus rien,
dit le boucher. Sa voix était basse, presque rauque. Le regard de Camille resta fixé sur elle, mais elle sentait ses doigts serrer le carnet.
Elle franchit le seuil, monta vers l’escalier de service qui menait au toit du bâtiment suivant. Léa la suivit, puis Julien, qui fermait la marche, le fusil prêt.
L’air des toits la saisit à nouveau, plus fort, chargé d’un froid qui sentait la ferraille et le gaz. Une bande de pigeons s’envola, battant des ailes dans le silence. Camille marcha le long d’un mur de briques, sautilla entre deux cheminées, descendit sur une verrière qu’elle connaissait.
Elle se dit qu’elle faisait son devoir : suivre son père, suivre la carte. Elle se dit qu’elle aimait le silence de la ville morte, les rues qui étaient à eux, les ombres qui étaient leur langage.
Mais au fond, elle savait que la fusée rouge avait dit une vérité plus dure — qu’il y avait une fin, quelque part, à cette route. Et que ce soir, elle avançait vers elle.
Le vent se leva, chargé d’une lumière orange au-dessus du boulevard Diderot. L’hôpital Saint-Antoine se dressait devant eux, une silhouette brisée par où les vitres avaient éclaté, les fenêtres ouvertes comme des cavités.
Une silhouette se dessina à une fenêtre du cinquième étage, agitant un drap blanc. Camille serra le carnet contre sa poitrine et continua d’avancer.
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