Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 15: The Hospital's Plea
L’odeur les frappa d’abord. Une senteur âcre, mêlée d’éther et de sang séché, qui collait au palais. Le hall de Saint-Antoine, autrefois brillant de lumière blanche et de sols cirés, n’était plus qu’une caverne sombre où des torches électriques dessinaient des ombres tremblantes. Des brancards alignés contre les murs, certains occupés par des corps immobiles, d’autres vides. Des voix, quelque part, parlaient fort, et l’écho les rendait impossibles à localiser.
Camille avança, la lampe de son père braquée vers le sol pour éviter d’éblouir. Julien marchait à sa droite, Léa fermait la marche, un foulard sur le nez. Trois silhouettes perdues dans un océan de détresse.
— La pharmacie, souffla Camille. C’est là-bas.
Elles descendirent le couloir principal, enjambant des câbles et des débris de verre. Une infirmière les croisa, le regard vide, sans un mot. Des ordres fusèrent d’une salle adjacente. Puis une porte battante, poussée, révéla une pièce encombrée de cartons éventrés et d’étagères nues.
Un comptoir, une chaise. Derrière, une femme se releva.
— Qui êtes-vous ?
Sylvie. Le nom lui revint comme une gifle. Sylvie, la cadre de santé qui avait promis une place de dialyse à la mère de Camille, il y a des années. Une dette que Camille n’avait jamais remboursée. La femme, plus âgée, les cheveux gris tirés en chignon, la reconnut au même instant. Ses yeux, caves, s’étrécirent.
— Camille Laurent.
— Sylvie. Nous avons marché — nous avons vu les fusées. L’insuline. Vous avez besoin d’insuline ?
Sylvie ne répondit pas tout de suite. Elle s’avança, contourna le comptoir, et toisa Camille des pieds à la tête.
— Pourquoi es-tu venue à pied ? demanda-t-elle. Où est le stock ?
Camille avala sa salive. Sa gorge était sèche, sa bouche pâteuse après des heures sur les toits.
— Je ne l’ai pas apporté.
Le silence qui suivit fut plus lourd que cent kilos de béton. Sylvie cligna des yeux, une seule fois, comme si elle venait de recevoir un coup.
— Tu ne l’as pas apporté, répéta-t-elle, lentement, comme pour enregistrer chaque syllabe.
— Les routes — il y a des tirs, des patrouilles. Nous avons été visés. Nous avons perdu le véhicule. Il a fallu choisir.
Le visage de Sylvie se ferma. Ce n’était pas de la colère. C’était pire : une fatigue absolue, un effondrement de l’intérieur qui cherchait un exutoire.
— Tu m’as appelée. Tu m’as dit : j’ai accès à un stock d’insuline, je t’en réserve ce qu’il te faut, tu organises le reste. Je me suis organisée. J’ai envoyé des gens au bâtiment C pour surveiller les huit patients restants. J’ai épuisé la réserve de pointe — les solutés, les cathéters, tout ce qu’on avait mis pour les urgences.
Camille ouvrit la bouche pour parler, mais Sylvie leva la main.
— Regarde-moi, Camille. Regarde ce qui reste de mes équipes sur huit jours. J’ai perdu six infirmières. Trois sont rentrées chez elles. Deux sont mortes. Une a disparu au bloc opératoire hier soir, on n’a pas retrouvé son corps. Et toi, tu débarques, avec un pompier et une ado, et tu me dis que tu n’as rien apporté.
Julien fit un pas en avant.
— Cette décision n’a pas été facile. Nous avons été pris à partie.
Sylvie le toisa, puis reporta son regard sur Camille.
— Je me fiche de facile. Moi, j’ai un patient sous dialyse qui va manquer dans six heures, faute de fluide que tu devais me fournir. Tu me devais une place — je te devais rien. Et tu oses venir ici, les mains vides, et demander quoi ?
Camille sentait le poids des murs. Léa était immobile derrière elle. La lampe de poche tremblait légèrement dans sa main.
— Je ne demande rien, dit Camille. Je suis venue pour aider.
— Aider ? répéta Sylvie. À quoi ? À vider un hôpital qui se meurt ?
Elle s’approcha encore. Son souffle était court, ses narines dilatées.
— Il ne reste que trois flacons d’insuline rapide pour tout l’hôpital, Camille. Trois. Et une trentaine de patients en besoin immédiat. Tu sais ce que ça veut dire dans quarante-huit heures ?
Camille connaissait. Elle connaissait les chiffres. Elle connaissait les corps qui gonflent, les comas, les urgences inutiles que la mort règle d’elle-même.
— Je vais trouver un moyen de te les faire parvenir.
— Il n’y a plus de moyen. Il n’y a plus de routes. Il n’y a plus de véhicules. Il n’y a plus que le noir, et toi, derrière les murs de ton immeuble, avec ton petit royaume.
La phrase laissa une traînée. Camille voulut répliquer, mais rien ne sortit.
Sylvie baissa la tête. Ses épaules retombèrent.
— Ma sœur est au bâtiment C, murmura-t-elle. Diabétique depuis vingt ans. Et j’ai promis à mon neveu qu’elle verrait le printemps.
Camille ferma les yeux. Une seconde. Deux. Elle rouvrit les yeux.
— Je te le promets, Sylvie. Par la dette de ma mère, je te le jure. Dès que je rentre, je trouve une route, un véhicule, un moyen. Et je te l’apporte.
Sylvie rit. Un rire court, sans joie.
— Ta mère est morte, Camille. Sa dette est enterrée avec elle. T’as plus de crédit ici.
Elle tourna les talons, s’éloigna de quelques pas, puis s’arrêta.
— Tu veux aider ? Il y a des corps à descendre à la morgue, au sous-sol. T’as deux bras, t’as un pompier. Commencez par là. Après, on parle.
Camille resta plantée, le cœur serré. Elle venait de traverser une ville morte pour offrir un espoir vide. Et la seule monnaie qu’elle possédait encore, c’était du travail lugubre.
— Allons-y, dit-elle d’une voix rauque.
Julien la regarda, une question silencieuse dans les yeux. Elle hocha la tête. Ils avancèrent ensemble.
L’escalier vers la morgue était noir et froid. Au quatrième marche, Camille s’arrêta, saisit la main de Julien.
— Il faut qu’elle me croie, souffla-t-elle. Il faut que je trouve un moyen.
— On le trouvera.
Mais dans sa voix, même à lui, elle entendait l’écho d’un doute.
Et la promesse qu’elle venait de faire semblait déjà si lourde qu’elle écrasait tout le reste.
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