Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 16: The Return
L’escalier les avala un par un, la lampe torche de Camille balayant les marches dans un cône frémissant. Quatre étages. Les odeurs leur parvenaient avant le bruit : rouille, humidité, sueur. Puis des voix. Plusieurs voix. Le grondement de la dispute filtrait à travers la porte palière du troisième, épaissi par la tension.
— Je dis qu’on les vire, point final.
La porte s’ouvrit sur un couloir saturé de monde. Une vingtaine de visages, des corps serrés contre les murs. Au centre, deux hommes se tenaient face à face, le boucher et le Père Masurel. Près d’eux, Léa, les bras croisés, le menton levé, tenait tête à un type que Camille ne reconnut pas tout de suite – les cheveux ras, un t-shirt déchiré aux épaules, une matraque de police passée dans la ceinture. Le nouveau, celui du cinquième, l’ancien vigile.
— Ils ramènent rien, grogna le vigile. Ils partent, ils reviennent les mains vides, et pendant ce temps-là on partage nos réserves pour des gens qu’on a même pas vus.
Léa le fusilla du regard.
— Il fallait y aller. On avait un signal de détresse. Toi t’aurais laissé crever des gosses à l’hôpital ?
— On n’est pas des services sociaux, répliqua-t-il. On est un immeuble qui survit.
Camille posa son sac sur le sol. Le bruit de la fermeture éclair dans le silence provoqua un petit mouvement de têtes.
— On n’est pas revenus les mains vides.
Elle ouvrit le rabat et commença à sortir les médicaments un à un : des boîtes de paracétamol, un flacon d’amoxicilline, deux poches de sérum physiologique, un tube de crème antibiotique. Pas grand-chose, mais quelque chose. Le visage du boucher se détendit imperceptiblement.
— Où ça ? demanda-t-il.
— Pharmacie rue de Charonne. La neuvième qu’on visitait était vide. Il reste rien à l’est, murmura Julien.
Le vigile ricana.
— C’est ça, votre exploit ? Une boîte d’aspirine et deux pansements ? On vous a vus partir à trois et revenir à trois. Vous êtes même pas capables de ramener un chargement entier.
Léa fit un pas vers lui.
— T’étais où, toi, quand on a traversé les toits avec des tirs à nos trousses ? À compter tes cartouches ?
— Léa, coupa Camille. On pose les médicaments, on répartit. On discutera après.
Sa propre voix lui sembla étrangère. Ferme, mais fatiguée. Elle avait mal aux épaules, les doigts écorchés par les garde-corps, et le sifflement des balles dans sa tête n’était toujours pas retombé. Le visage de la surveillante Sylvie, méprisant, les yeux rouges, se superposait encore à celui des voisins.
Elle se demanda ce que son père aurait fait à sa place.
Le boucher prit le sac d’un geste autoritaire et commença à distribuer le contenu à l’assistance. La foule se resserra autour de lui, comme des poussins. Camille recula dans l’ombre de la porte. Personne ne la remercia. Personne ne croisa son regard, sauf Léa, qui comprit.
— Viens, on remonte, souffla la jeune fille.
Elles laissèrent Julien négocier les termes du partage avec le boucher. Il avait un talent pour ça, savait trouver les mots qui calmaient, minimiser l’urgence pour éviter la panique. Camille, elle, se sentait vidée, comme après une garde de vingt-quatre heures, tous les muscles en compote, le cerveau encore en train de traiter les images de l’hôpital.
L’appartement familial à l’étage lui parut plus petit qu’avant. Plus froid, malgré la fournaise de la fin de journée. Le couloir sentait le renfermé. Sur la table, elle trouva le talkie-walkie de Marc, positionné dans son étui, la batterie presque morte. Le bip-bip-bip revenait toutes les deux minutes. Les quatre impulsions, attendues, précises.
Léa s’installa à la fenêtre, le regard tourné vers le nord, où une colonne de fumée s’étirait comme un doigt accusateur dans le ciel orangé.
— Elle se rapproche, dit-elle simplement.
Camille s’assit à la table. Ses mains tremblaient légèrement. Elle les plaqua contre ses cuisses, comme pour les punir.
— Qu’est-ce qu’ils disent d’autre, en bas ? demanda-t-elle.
— Le vigile veut former des rondes armées. Le boucher hésite. Il est persuadé que tu prépares ta fuite.
— Et toi ?
Léa haussa les épaules.
— Tu es là. T’es revenue. Ça suffit.
— Ça suffit pour toi. Pas pour eux.
Un silence s’installa, troublé par le glissement des pas de Julien dans l’escalier. Il entra sans frapper, les cheveux en bataille, une tache de cambouis sur la joue. Il referma la porte derrière lui, puis s’adossa contre elle, les bras croisés.
— Le boucher tient encore, dit-il. Mais c’est l’épée de Damoclès. À la prochaine expédition qui tourne mal, il lâche. Et tous ceux qui te soutenaient te tourneront le dos.
Camille releva la tête.
— Merci, Julien. Tu sais remonter le moral.
— Je dis la vérité.
Il décroisa les bras, s’approcha de la table, et pour la première fois, elle vit autre chose que de l’assurance dans ses yeux. Quelque chose de lézardé. Il déposa un carnet sur la table, ouvert.
— C’est le carnet de Marc. Je l’ai trouvé dans sa trousse à outils, avant que le boucher ne mette la main dessus.
Camille regarda les notes, les pages couvertes de tracés, le même style que les carnets de son père. des intersections marquées d’une croix, des heures annotées, des lieux soulignés. Au milieu, un nom : Passy Média. Souligné trois fois.
— Tu penses que Marc fouillait quoi ? demanda-t-il.
— La même chose que toi. Le réseau. Les médecines qui disparaissent.
Julien hocha la tête, le regard baissé. Il s’assit en face d’elle, sans la regarder. Quand il parla, sa voix était déserte.
— Avant la coupure, j’étais sage. Consolidé. Enquêteur sur les filières de matériel médical volé. J’étais sur une piste, une grosse prise. Un réseau qui détournait des fortunes en insuline et en antirétroviraux vers des circuits officiels. J’avais un dossier de quatre-vingts pages. Et une semaine avant le blackout, on me l’a volé. Effacé. Toutes les copies. Mon supérieur m’a dit de laisser tomber. Que c’était au-dessus de ma tête.
Il passa une main sur sa mâchoire, laissant une traînée plus sombre.
— Je pensais être seul. Marc, c’est pas un hasard s’il connaissait ces routes. Le bâtiment. Le nom sur la carte. J’ai commencé à croire que c’était lui le contact, celui qui devait me filer les derniers éléments. On ne s’est jamais croisés, jusqu’au premier jour de la panne.
Camille le regarda. La poussière flottait dans la lumière chaude du soir qui filtrait par la fenêtre.
— Vous vous êtes croisés, dit-elle doucement. Vous cherchiez la même chose. Et moi, je cherche quoi, exactement ?
Le silence retomba. Léa se tourna vers eux, les mains sur le rebord de la fenêtre.
— On cherche Marc, dit-elle. Et après, on cherche la vérité.
— Non, Léa, murmura Camille. Marc est mort ou entre les mains de gens qu’on ne peut pas affronter. On le cherche parce qu’on lui doit. Mais la vérité, elle, personne ne nous la donnera.
Elle sortit de sa poche le talkie-walkie de Marc, le posa sur la table. Les vibrations sourdes des quatre bips firent trembler le bois. Un message codé. Une répétition.
— Quatre bips, dit Julien. C’est pas un signal de détresse. C’est un appel. Quelqu’un sait qu’on écoute, et il essaie de nous dire quelque chose.
Il saisit le talkie, le retourna, fit jouer le compartiment arrière. Au dos, sous la pile, une petite carte mémoire se détacha, tombant sur la table avec un déclic sec.
Camille la ramassa, la tourna entre ses doigts.
— Il l’a cachée là, souffla-t-elle.
— Pour qu’on la trouve, dit Julien.
Le nord brûlait. Le talkie bipait. Et quelque part dans cet immeuble, le boucher se demandait s’il pouvait encore lui faire confiance.
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