Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 17: The Doctor's Bag
L’appartement sentait le renfermé et la poussière chaude. Camille n’y était pas revenue depuis le début du blackout, trop occupée à soigner les autres pour affronter les fantômes de son père. Mais la clé de l’armoire à pharmacie du rez-de-chaussée ne fonctionnait plus, et elle avait besoin d’un scalpel stérile pour recoudre la main d’un livreur tombé d’un vélo. Elle savait que son père en gardait un jeu dans sa sacoche de médecin de ville.
La sacoche était là, sous le lit défait, dans la poussière que la lumière grise du jour filtrait à travers les volets. Un vieux cuir noir, fatigué, avec la fermeture éclair qui grinçait. Elle l’ouvrit et l’odeur monta, un mélange de cuir, d’iode et de tabac froid. Son père fumait encore en cachette, même après l’infarctus. Camille ferma les yeux une seconde, puis se força à fouiller.
Scalpels, compresses, un garrot, un stéthoscope. Et sous le compartiment du fond, une pochette en toile qu’elle ne se souvenait pas avoir jamais vue. À l’intérieur, une petite plaque solaire pliante, pas plus grande qu’un carnet, d’un modèle récent et coûteux. Et un flacon. Un frisson lui parcourut la nuque.
Elle le sortit. Insuline rapide. Il restait une dizaine de millilitres dans le flacon. Elle regarda la date de péremption. Dix-huit mois avant le début du blackout. Inutilisable, surtout pour Sylvie’s sister. Mais la présence de ce flacon, caché ici, disait quelque chose. Son père n’était pas un homme de survie—il croyait aux institutions. Pourquoi aurait-il caché de l’insuline périmée ?
Elle glissa le flacon dans sa poche. La plaque solaire était plus prometteuse. Le building avait une batterie de secours pour le système d’alarme, mais elle était morte depuis deux semaines. Avec le soleil qui brillait fort sur les toits, elle pouvait peut-être charger une radio et capter les fréquences de la préfecture. Une heure ou deux d’exposition. Il valait mieux que de tourner en rond dans le noir.
Elle sortit sur le palier, la sacoche sous le bras, et trouva Julien dans l’escalier, qui montait vers elle. Il s’arrêta, la regarda, vit le visage. Il avait ce don de lire les silences.
« Tu as trouvé quoi ? »
« La sacoche de mon père. Et un truc qu’il n’aurait pas dû avoir. »
Elle lui montra le flacon. Julien le prit, le tourna dans ses doigts, examina l’étiquette. Il haussa un sourcil. « C’est pas de l’insuline standard. C’est du matériel de recherche. Regarde le numéro de lot. » Il pointa une suite de chiffres en dessous de la date. « Ça correspond pas aux codes de l’ANSM. »
Camille n’était pas sûre de ce que ça voulait dire. Mais plusieurs personnes dans le building avaient des compétences qu’ils cachaient. Julien semblait en connaître plus que la moyenne. Ils passèrent par l’escalier de service, puis par une fenêtre sur le toit-terrasse qui servait à la buanderie. Léa était là, assise en tailleur près du parapet, une radio à transistor entre les mains, l’antenne déployée.
« Rien. Le chantier à l’ouest continue de brouiller les fréquences civiles. »
Camille s’assit à côté d’elle, posa la plaque solaire sur une dalle de béton en plein soleil. Elle la connecta à la prise d’alimentation de la radio. Léa la regarda faire, les yeux ronds.
« Tu as ça dans ta manche depuis le début ? »
« Je viens de le retrouver. Il appartenait à mon père. »
Le silence retomba. Le soleil tapait fort sur les tuiles. Camille sentait la chaleur à travers la semelle de ses chaussures déjà fatiguées par des semaines de marche. Dans le lointain, à la lisière nord de Paris, une colonne de fumée noire s’était épaissie depuis leur retour de l’hôpital. Elle essayait de ne pas y penser.
Dix minutes passèrent. La radio cliqueta, émit un sifflement puis une voix, métallique, répétitive. Un enregistrement en boucle, sans doute diffusé sur une fréquence technique.
« … en cas d’urgence, rappel aux opérateurs. Le plan Barrage est en cours. Répétition : le plan Barrage est en cours. Toute interruption du réseau électrique sera gérée par les consignes de sécurité liées à la maintenance régulée. La reprise du courant n’est pas attendue avant la fin de la période désignée. Veuillez coordonner vos actions avec les centres de régulation locaux. »
Le message se répéta, identique, même tonalité.
Julien se pencha, coupa le son d’un geste sec. « Barrage ? C’est un nom de code. »
« Tu connais ? »
« Je connais le mot. Mais pas ce qu’il recouvre. Et moi non plus je n’ai jamais entendu parler d’une "interruption gérée". C’est quoi, "la période désignée" ? »
Camille secoua la tête. « Le boucher dit que c’est un accident. Une défaillance du réseau. Le message dit le contraire. Il dit que c’est contrôlé. Volontaire. »
« Et le mot barrage, ça peut vouloir dire deux choses. Un barrage électrique, ou un barrage routier. Pour bloquer les mouvements. »
Un long silence. Léa se mit debout, tendit le dos. Elle regardait la fumée au nord. « Personne n’annonce un blackout planifié avec trois semaines de retard. À moins que… »
« À moins que ce ne soit pas un blackout accidentel, dit Camille. Mais un arrêt décidé. Et que quelqu’un en haut mente encore. »
Julien plissa les yeux. « Marc savait. Il avait raison. Le réseau a été attaqué. Et si on attaque le réseau, on attaque la ville. On coupe les vivres, l’eau, l’insuline, les hôpitaux. »
Camille pensa au flacon dans sa poche et à la dette qu’elle avait envers Sylvie. Et elle pensa à son père, mort un an avant le blackout, et à la plaque solaire cachée dans sa sacoche. Lui qui prétendait ne jamais anticiper. Il avait anticipé. Et il ne lui avait rien dit.
À l’autre bout du toit, près d’une antenne morte, un vautour—un grand oiseau brun, plus au nord que d’habitude—se posa sur le rebord. Il tourna la tête vers eux, une seconde. Puis il s’envola vers la fumée. Léa le suivit du regard.
« Le nord brûle. Le message dit qu’on reste confinés et qu’on attend. »
Julien regarda Camille, le visage fermé.
« Il nous faut quelqu’un qui sait lire ces codes. Marc est mort, mais ses contacts sont peut-être encore là. Le flacon, le numéro de lot, la mémoire de la radio. Il y a une piste qu’on n’a pas encore suivie. »
Camille rangea la radio et la plaque dans la sacoche de son père. Elle sentait le poids du cuir sur son épaule. Il lui avait laissé plus que des outils. Il lui avait laissé des questions. Et les réponses, ces questions, menaient peut-être à un endroit qu’elle n’était pas prête à regarder en face.
Mais le toit, la fumée, et le silence radio de la ville morte l’attendaient. Elle descendit l’escalier sans un mot.
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