Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 18: Léa's Secret
Le chargement solaire était encore déployé sur la table de la cuisine, ses cellules captant la faible lumière grise qui filtrait à travers les volets. Camille rangeait le vieux sac médical de son père quand Léa entra sans frapper, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, le visage fermé.
« Il faut que je te dise quelque chose. »
Camille leva les yeux. Quelque chose dans la voix de Léa, une tension inhabituelle, fit ralentir son geste. « Je t'écoute. »
Léa s'assit en face d'elle, sans la regarder. Ses doigts tripotèrent la fermeture éclair de son manteau. Julien approcha, s'appuyant contre le chambranle, les bras croisés. Depuis la révélation sur la carte mémoire de Marc, il était plus silencieux, plus vigilant.
« Marc. » Léa prononça le nom comme on touche une plaie. « Je le connaissais. Avant. »
Camille s'immobilisa. « Vous étiez proches ? »
« Pas comme tu penses. Je veux dire… je savais qui il était. » Léa prit une inspiration. « C'était un électricien. Mon père travaillait avec lui sur des chantiers. Quand il a disparu, je me suis dit que j'avais des informations. J'ai attendu que quelqu'un me pose la question. »
« Pourquoi tu n'en as jamais parlé ? » demanda Camille, la voix prudente.
« Parce que je n'étais pas sûre que ça vaille quelque chose. Marc m'avait appelée deux jours avant de disparaître, il avait l'air… inquiet. Pas pour lui. Pour le réseau. »
Julien se redressa. « Qu'est-ce qu'il t'a dit exactement ? »
« Il m'a dit qu'il avait repéré des anomalies sur le réseau. Des coupures de courant sélectives, des tests, des simulations. Des heures où certains quartiers étaient délestés sans raison apparente. Il avait un contact dans les sous-stations, un type qui lui envoyait des relevés officiels… et des relevés parallèles. » Léa sortit de sa poche un morceau de papier plié en quatre, froissé. « Je l'ai gardé. Je savais pas si ça servirait. »
Elle le poussa sur la table. Camille le déplia. C'était une liste de noms, de lieux, de dates. Des séries de codes alphanumériques qu'elle ne comprenait pas. Au bas de la page, une adresse écrite à la main : « Atelier Moreau, rue des Francs-Bourgeois, Montreuil. »
« C'est lui, le contact », dit Léa. « Marc me l'a donné avant de disparaître. Il m'a dit que si jamais quelque chose arrivait, ce type pourrait nous aider à comprendre ce qui se passait. Je ne l'ai jamais contacté. »
Camille leva les yeux du papier. « Pourquoi ? »
Léa haussa les épaules, un geste las. « Peur, peut-être. Ou se sentir inutile. On m'a apprise à regarder les choses, pas à les changer. » Elle marqua une pause. « Et puis quand le réseau a lâché pour de bon, j'ai compris que Marc était sérieux. Ce qu'il avait repéré, c'était pas des tests. »
Julien s'approcha, prit le papier, l'examina à la lumière. Son visage se ferma. « Plan Barrage, dit-il doucement. Tu savais que ça existait avant le message radio. »
Léa acquiesça. « Marc avait ce mot. Il l'avait entendu dans une des sous-stations, un technicien qui parlait d'une réunion confidentielle. C'est pour ça qu'il était parti avec son kit radio, je suppose. Pour pouvoir transmettre. »
Camille sentit un frisson lui parcourir le dos. Marc n'était pas un simple gardien de immeuble. Il avait découvert quelque chose, avait essayé de le transmettre, et avait disparu. Tout ça s'emboîtait, mais les pièces étaient encore floues.
« Montreuil, c'est loin », dit-elle lentement. « À pied, avec les barrages et les fumées… deux jours, peut-être trois. »
« Je sais », dit Léa. « C'est pour ça que je ne l'ai jamais fait. Mais tout le monde parle de ce qui se passe ici. On ne peut pas rester à attendre une explication qui ne viendra jamais. »
Julien posa le papier. « Ce type pourrait savoir ce qu'est réellement Plan Barrage. Et peut-être ce que Marc avait découvert sur les réseaux de revente de médicaments. Ça pourrait tout relier. » Il regarda Camille. « On aurait des réponses. »
Camille resta silencieuse un long moment. Son père avait tracé des routes sur les toits, avait planqué du matériel solaire, avait gardé de l'insuline expérimentale. Il préparait quelque chose. Et Marc, avant lui, avait vu venir le noir.
« Ta dette », dit Léa doucement. « Tu l'as toujours pas payée. Les gens d'ici te font confiance parce que tu tiens tes promesses. Si tu disparais maintenant… »
Camille replia le papier avec soin. « Tu as raison. »
Elle se tourna vers la fenêtre. À travers les volets, une lueur orangée dansait à l'horizon nord. Les fumées, plus proches qu'avant, montaient en spirales épaisses. Demain, le feu pourrait être là. Dans trois jours, l'îlot serait peut-être une zone de cendres.
« On n'a pas le temps de couper », dit-elle, la voix ferme. « On prend le minimum vital. De l'eau, du pansement, le chargeur solaire. Et le sac de mon père. »
Julien acquiesça. « Je connais les itinéraires. Les rues étroites les couvrent des regards. »
« Et si on se sépare ? » demanda Léa.
« On ne se sépare pas. » Camille enfila son manteau. « Cette fois, je ne refais pas l'erreur de partir seule. »
Elle attrapa le sac médical, vérifia que l'insuline était toujours à l'intérieur, puis le referma. Le poids du cuir contre sa hanche lui fit du bien, un ancrage dans le réel.
« Il y a l'assemblée générale ce soir », dit doucement Léa. « Le boucher va vouloir des réponses. Il saura que tu repars. »
Camille passa la bandoulière par-dessus sa tête. « Alors on part avant qu'il ne pose des questions. »
Elle glissa le papier dans sa poche intérieure, contre son cœur. Montreuil, atelier Moreau. Un nom de plus dans une liste de visages disparus. Mais celui-ci, peut-être, était encore vivant.
Dehors, un cri s'éleva dans la cour. Puis un autre, plus proche. La voix de la vigile, paniquée : « Le feu ! Le feu est dans la rue Béranger ! »
Camille échangea un regard avec Julien. La fumée n'était plus une colonne lointaine. Elle venait de franchir les murs.
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