Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 3: The List
L’aube n’était qu’une pâleur grise au-dessus des toits quand Camille sortit le cahier à spirale de son sac. Elle l’avait volé dans la réserve de la pharmacie, avec deux stylos, un tensiomètre à pile ( Dieu sait combien de temps il tiendrait ) et un stéthoscope. Le froid du matin lui mordait les doigts tandis qu’elle traçait des colonnes sur la première page : nom, âge, pathologie, traitement en cours.
Elle s’accroupit près du brasero improvisé que les pompiers avaient laissé en partant. Les braises rougeoyaient encore, et quelques résidents s’étaient groupés autour, serrés dans des couvertures de survie argentées. La cour de l’immeuble, pavée, sentait la suie et la cendre humide. L’escalier de secours qui montait vers les étages était barré d’un ruban jaune à hauteur du deuxième palier, là où le feu avait bouffé une partie du plancher de la caviste.
Julien se tenait debout, les mains sur les hanches, scrutant la façade. Il avait retiré son casque et ses cheveux courts étaient plaqués par la transpiration séchée. Il n’avait pas dormi plus qu’elle.
« — Tu veux que je t’aide ? demanda-t-il sans se retourner.
— Je veux que tu montes voir l’état du troisième et du quatrième étage », répondit Camille, les yeux toujours sur son cahier. « Si le plancher de la caviste a cédé, celui du dessous est en danger aussi. Et je dois savoir qui peut bouger et qui doit rester au sol. »
Julien hocha la tête et s’éloigna d’un pas lourd, prenant une lampe torche posée sur une pile de parpaings. Les hommes du bataillon étaient partis deux heures plus tôt vers un autre secteur, laissant derrière eux une réserve d’eau potable et la promesse de revenir « dès qu’ils pourraient ». Camille savait ce que ça voulait dire. Dans une ville entière tombée, chaque heure de silence radio creusait un peu plus l’écart entre les promesses et la réalité.
Elle commença par le groupe du brasero.
« — Vous avez des traitements en cours ? Qui prend des médicaments ? »
Une vieille dame sortie de l’immeuble B, Mme Kessler, 74 ans, anticoagulant. Le petit garçon de la famille Nguyen avait de l’eczéma sévère, mais sa mère avait son tube de crème. M. Perrin, le retraité du sixième, du souffle court et un spray de ventoline quasi vide. Camille nota tout, méthodiquement.
Elle ne vit pas la silhouette arriver derrière elle jusqu’à ce qu’une main plus sèche que du papier se pose sur son épaule.
« — Je vous cherche, dit une voix rauque.
Mme Rousseau se tenait là, droite comme une règle sous un manteau d’hiver qui devait avoir trente ans. Ses cheveux blancs étaient tirés en chignon strict, pas une mèche rebelle, même en pleine apocalypse. Elle habitait le dixième étage, appartement 10B. Veuve. Pompe à lèvres toujours rouge, même à sept heures du matin.
« — J’ai besoin de mon insuline, dit-elle sans préambule. Le frigo est mort depuis hier soir. Il doit en rester un peu, mais… »
Le mot resta suspendu entre elles. Camille sentit son estomac se contracter. Trois flacons. Trois flacons de cent unités chacun, que Julien avait tirés de la glacière de secours de la pharmacie avant que la chaîne du froid ne soit perdue. Elle avait fait les calculs dans sa tête, cette nuit, entre deux inhalations de ventoline. Trois flacons. Un patient diabétique de type 1, c’est une moyenne de quarante à soixante unités par jour. Trois flacons, c’était cinq jours pour un seul patient.
« — Combien d’unités par jour ? demanda-t-elle en fixant la ligne qu’elle venait d’écrire.
— Ma dose habituelle est de trente-deux. Le matin, huit. Le soir, vingt-quatre. »
Camille écrivit le chiffre. Trente-deux. Six jours, à peine, si elle donnait tout à Mme Rousseau. Et puis rien.
« — On parlera de votre rationnement après le recensement, dit-elle d’un ton qu’elle voulait ferme. Il faut que je sache où on en est tous. »
La vieille dame pinça les lèvres, mais une lueur d’intelligence aiguë traversa ses yeux. Elle était du genre à compter les jours, elle aussi. Camille la renvoya au brasero avec la promesse de descendre le flacon « dans l’heure qui suit ». C’était un mensonge, peut-être. Elle n’avait pas encore décidé comment répartir un stock de trois flacons entre une femme de type 1 et un mystère qui ne faisait que commencer : combien d’autres diabétiques dans ce bâtiment, combien de malades chroniques, dont personne n’avait encore parlé ?
« — Madame Laurent ? »
Le gamin était maigre, dix ans à tout casser, torse nu sous un blouson trop grand. Il sortait du bâtiment A, au fond.
« — Vous voulez voir l’appartement 7 ? Maud m’a dit que vous cherchez les gens qui manquent. »
Camille ne se souvenait pas d’avoir dit ça. Elle n’avait encore rien dit à personne, sauf à Julien, qui était parti monter les étages. Mais elle laissa le gamin la guider, le long de la rue intérieure pavée, sous le porche où l’air sentait encore l’âcreté du plastique brûlé, et dans l’escalier du bâtiment A qui, Dieu merci, tenait debout.
L’appartement 7 était au troisième.
La porte était ouverte. Pas forcée, ouverte, avec une clé posée sur le paillasson, à l’ancienne, comme si quelqu’un était sorti en sachant qu’il allait revenir. Le gamin tenait la clé dans sa main, mais il la remit soigneusement sur le paillasson après avoir ouvert.
« — C’est l’appartement de Marc, dit-il. Il est électricien. Il avait une boîte à outils, toujours. Et des batteries plein son salon. Mais il n’est pas descendu dans la cour, hier soir. Et ce matin, personne ne l’a vu. »
Camille entra. Le salon était rangé, propre, trop propre pour un homme seul. Des plantes en pot sur le rebord de la fenêtre, pas encore fanées. Une table basse avec une tasse de café encore pleine, une pellicule de crème figée à la surface. Et sur le mur, au-dessus du canapé, une collection de montres à l’arrêt. Toutes réglées sur des temps différents.
Elle ne sut pas pourquoi, mais sa main remonta machinalement vers le col de son manteau, glissa sous le tissu, et ses doigts trouvèrent l’objet métallique posé contre sa poitrine. La montre de son père. Celle qu’elle portait depuis des années à son poignet, et que cette nuit, avant de plonger dans la pharmacie obscure avec Julien, elle avait glissée dans une poche intérieure, comme un talisman, ou comme quelqu’un qui craint de perdre aux cartes la seule chose qu’il aime.
Elle attendait que le verre rentre dans sa paume. C’était idiot. La montre n’avait pas tourné depuis douze ans. Son père était mort six ans avant la panne. Et pourtant, dans ce salon d’électricien disparu, devant une tasse de café qui n’avait jamais été bue, elle serra la montre jusqu’à ce que le remontoir lui rentre dans la chair.
« — Marc travaille où, d’habitude ? demanda-t-elle au gamin.
— Il fait les fenêtres qui ferment plus, les prises qui grillent. Il dit qu’il vient à pied. Il connaît tout le monde dans le quartier, même les gens du dernier étage . »
Un électricien qui connaissait l’immeuble. Un électricien qui n’était pas redescendu pendant un incendie et une panne complète. Camille regarda par la fenêtre le ciel délavé au-dessus de Paris, sans aucune lumière de plus que la veille, sans un seul avion, sans une seule traînée.
« — Il est peut-être monté réparer le disjoncteur général, dit le gamin. Celui de la toiture. J’ai entendu sonner hier, juste avant le feu. Et j’ai vu quelqu’un monter les dernières marches pendant que tout le monde regardait la rue. »
Elle referma doucement la porte de l’appartement 7, remit la clé sur le paillasson.
En bas, dans la cour, elle trouva Julien qui descendait l’escalier de secours, un pli d’inquiétude entre les sourcils.
« — Le quatrième tient, dit-il. Le troisième aussi. Des fissures, mais rien qui menace dans les prochaines heures. Tu me dis si tu veux qu’on installe les vieux plus haut que le rez-de-chaussée. »
Elle le regarda, le visage fermé.
« — Il manque quelqu’un. Marc, l’électricien. Un gamin de l’immeuble dit qu’il est monté sur la toiture juste avant que le feu prenne. »
Julien devint immobile, très vite.
« — Ce n’est pas l’incendie qui a fait sauter le courant, alors. Ou peut-être que… »
Il laissa la phrase en l’air.
« — Peut-être qu’il a réparé le réseau dans tout le quartier, dit Camille. Ou peut-être qu’il a tenté et qu’il est bloqué là-haut. »
Elle se tourna vers la cage d’escalier qui grimpait aveuglément vers la toiture, une porte métallique qu’on n’ouvrait jamais d’habitude.
« — On va voir. »