Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 20: Aftermath of the Raid
La lumière du jour était grise et sale quand Camille poussa la porte du hall. Ses baskets crissaient sur le gravier que quelqu’un avait balayé en travers des carreaux fêlés de l’entrée. L’air sentait l’encaustique et la sueur aigre de douze heures de tension.
Elle tenait le sac de toile de son père serré contre son flanc. Ici, dans ce bâtiment, il pesait plus lourd que son contenu. Le démonstrateur solaire plié, la bouteille expirée, le carnet de notes de son père. Tout ça formait une masse qu’elle sentait au bout de ses doigts engourdis.
Léa était restée derrière, à discuter à voix basse avec un homme du cinquième, un retraité qui tenait le poste de vigile de nuit depuis que la lumière avait disparu. Il avait insisté pour organiser des tours. Le genre d’initiative que Camille aurait saluée il y a trois semaines. Maintenant, elle se demandait juste combien de factions différentes leur petit monde comptait.
Julien la rattrapa dans l’escalier.
— Ça a bardé pendant que tu montais. Les gars de la réserve nous taxent une part plus grosse pour la “protection”. Nous. Même les étages qui n’avaient pas encore payé.
— Le vigile de Léa les soutient ?
— Il les soutient. Il a dit qu’on devait payer pour que personne n’aille plus loin. “Les quartiers au nord, ils font pas de détail.”
Sa mâchoire se serra. Quelque part entre la pharmacie qu’ils avaient pillée et son débit de dette à Sylvie, elle avait oublié que la violence avait un tarif et que, sans elle, la violence ne coûtait rien du tout.
Elle entra dans son appartement. Léa y était déjà, assise sur la chaise près de la fenêtre, ses jambes nues étendues devant elle. Le bandage qu’on lui avait fait au retour de la pharmacie dépassait de sa manche au coude. Il était recouvert de poussière noire.
— Le sous-station, dit Léa sans préambule. C’est là qu’ils veulent aller maintenant. Parce que si les flammes montent la rue jusqu’au transformateur, il y a des chances que le bâtiment saute tout entier. Mais personne dit ça tout haut parce que personne veut que la panique fasse tomber le système qu’on a monté.
— Le système qu’on a monté consiste à se faire racketter par deux virés du troisième, fit Camille.
— Ça marche presque, répondit Léa.
Elle détourna les yeux. C’était à ce moment-là qu’elle était la plus vulnérable. Pas quand elle chargeait, pas quand elle étalait un adversaire sur un carrelage de pharmacie. Quand elle reconnaissait que ce système précaire lui semblait presque viable.
Camille déposa le sac de son père sur la table. Elle en tira le carnet marron et le démonstrateur plié.
— Quelqu’un doit trouver la vérité. Tant qu’on n’aura pas accès au pourquoi — au vrai pourquoi — les rumeurs nous mangeront de l’intérieur. Les vigiles deviendront une armée, les armées des seigneurs de guerre, et on finira par payer notre oxygène en litres de sang.
— Beau discours, fit Julien depuis le pas de la porte. Tu t’es entraînée pour les comités d’entreprise ?
— Non, j’ai appris à lire un bilan.
Il la regarda. Son regard avait la couleur des bâtiments qui brûlent loin, à l’ouest, à travers la vitre souillée.
— On part à Montreuil, dit-il. Toi, moi, Léa. On trouve l’Atelier Moreau et on ramène des faits, pas des hypothèses.
— Et le bâtiment ? demanda Léa.
Il y eut un silence. Puis Camille se tourna vers la fenêtre. En bas, dans la cour, des gens tiraient de l’eau d’un tonneau qu’ils ravitaillaient au canal voisin. Leurs visages étaient levés, attentifs. Ils savaient, sans qu’on leur dise, que chaque départ de ce petit bloc pouvait être le dernier qu’ils voyaient de quelqu’un qu’ils aimaient.
— Ils survivront une journée sans nous, dit Camille. Deux si Sylvie envoie quelqu’un pour les calmants. Trois, peut-être, si le feu remonte pas jusqu’ici.
Elle avait dit trois jours. Personne ne releva que c’était peut-être déjà trop long.
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Ils descendirent sur les pavés de la cour où un cercle s’était formé autour de deux hommes qui traînaient quelque chose vers le porche. Camille avança à travers la foule. Un pied chaussé émergeait d’une couverture bleue. Un pare-chocs blanc aux reflets ternis. Des pompiers, sans doute. L’uniforme dépassait sous la toile.
— On l’a trouvé en rasant le muret de la sous-station, dit l’un des porteurs, un homme au torse nu sous une veste ouverte. Les casernes sont en ruine depuis trois jours. Personne l’a réclamé. Alors on l’a ramené pour lui donner un minimum.
Camille s’approcha. Le visage de l’homme était pâle, jeune, les joues lisses. Peut-être vingt-deux ans. Ses tempes étaient maculées de cendre.
— Il est pas mort de quoi, ce gars ? demanda Léa, accroupie près du corps.
— Les gars du terrain disent qu’il a été poignardé. Mais le sang avait des traces de brûlure. Comme s’il avait été laissé là après un tir.
Julien s’accroupit à son tour. Il souleva délicatement le poignet mort. Les doigts étaient crispés autour d’un objet noir et fissuré.
— Une calebasse d’incendie, fit-il. Cassée. Et pas par accident.
Il tendit l’objet à Camille. Elle le retourna. La base plastique portait une gravure laser au pochoir, minuscule : “R. GARNIER, 4e COMPAGNIE, PARIS-OUEST.”
— Ça veut dire quoi ? murmura le torse-nu.
— Ça veut dire que la mort d’un pompier est pas un accident, dit Julien. Quelqu’un a eu le temps d’aller jusqu’au transformateur et de revenir. Les cendres étaient froides quand on l’a trouvé. Sans traces de bagarre sur lui, il a été frappé par surprise.
— Un tireur ? demanda Léa.
— Un pros, dit Camille. Quelqu’un qui savait que la sous-station est le cœur qui peut sauver ou tuer un quartier entier. Il a laissé le corps pour qu’on sache.
Une femme cria quelque part dans les étages. La rumeur circula dans le cercle : “On a trouvé un flic mort aussi, dans le 11e.” Et plus bas, presque un murmure : “Le monde est en train de s’organiser en meute.”
Camille se releva. Les yeux de Julien la trouvèrent, à travers la lumière charbonneuse. Il ne dit rien, mais elle sut ce qu’il pensait.
— Les gars qui ont fait ça, ils connaissaient la grille. Ils connaissaient le plan. Ça veut dire qu’on pouvait savoir avant, cette mise à l’arrêt. Et le pompier est mort parce qu’il a été là quand ils ont effacé leurs traces.
— Plan Barrage, dit Léa dans le silence.
Le mot tomba. Elle l’avait prononcé une seule fois depuis le toit, mais il avait désormais un poids concret. Un plan d’attaque sur les réseaux. Un coup électrique sur toute la ville. Des morts choisis pour leur position plus que pour leur action.
— Et Marc savait, dit doucement Julien. Il a pas été arrêté parce qu’il avait violé un couvre-feu. Il a été effacé parce qu’il était une trace.
Il sortit la carte mémoire de la poche intérieure de sa veste. Il ne la montra pas à la foule. Il la retourna entre ses doigts, une fois, deux fois, comme une hostie.
Les vigiles s’approchèrent, poussant les curieux. Le torse-nu se redressa.
— Vous partez, les trois ? Le corps va vous attendre ?
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle prit la couverture et la rabattit doucement sur le visage du pompier. Puis elle se tourna vers le bâtiment.
Elle le parcourut du regard — les fenêtres où des visages se tenaient, les lits de camp installés dans la cour, les balcons où pendaient des lignes de linge rapiécées. Des gens qui n’avaient jamais voulu être un quartier. Et qui pourtant ne tenaient que par ça.
— On part avant la tombée de la nuit, dit-elle. Léa, tu sais trouver la route jusqu’à Montreuil sans toucher aux grands axes ?
— J’ai grandi dans les rues à l’ouest de Bagnolet. Y a un passage par les jardins ouvriers. On arrivera avant minuit si les flammes n’ont pas bouffé les allées.
Camille acquiesça. Elle ouvrit la sacoche en toile et en tira un sachet de bandes de gaze propre. Elle s’accroupit. Avec des gestes précis, elle pansa la blessure superficielle d’un enfant assis contre le mur, qui avait ouvert sa main en cherchant des éclats de verre pour le poêle de sa mère.
— On part car on doit revenir avec une réponse, dit-elle sans se lever. Pas une hypothèse. Une réponse.
L’enfant la regarda fixer le bandage. Il cligna des yeux.
— Et si tu reviens pas ?
Camille leva les yeux vers lui. Elle avait dit cela des centaines de fois à des patients sur le point d’être opérés, à leurs familles, à des infirmières effrayées. Toujours une promesse plus grande que ce qu’elle pouvait garantir.
— Alors tu diras qu’on a essayé.
Le torse-nu ricana. Julien ne rit pas. Léa se leva, régla la ceinture de son sac en bandoulière et dit, comme si c’était la suite naturelle de ce que Camille venait de dire :
— Je vais chercher une carte routière au rez-de-chaussée. On part dans une heure.
Les vigiles échangèrent un regard. L’un d’eux sortit une cigarette d’une poche de vestige, l’alluma au briquet de fortune, et souffla la fumée vers le plafond de courbe.
— Si le feu essaie de monter jusqu’à la sous-station pendant que vous êtes partis, dit-il, on les arrêtera avec des seaux. Mais reviens vite. Le temps qu’on attire les braises, c’est tout ce qu’on a.
Camille hocha la tête et se releva. Elle parlait à tous, mais son regard restait accroché au corps sous la couverture bleue, à la preuve que quelque chose était orchestré, précis, sans accident.
— C’est noté.
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Ils se retrouvèrent une heure plus tard, à la lisière de la cour, près du portail arrière qui s’ouvrait sur une ruelle étroite. Le démonstrateur solaire était fixé à la bandoulière de son sac. La carte mémoire était dans une poche hermétique à l’intérieur de la veste de Julien. La poche de sa veste contenait le carnet de son père.
Léa pointa l’extrémité de la ruelle, où la lumière orange semblait monter comme des braises entre les toits.
— Par ici. Ça sera pas joli. Mais ça sera rapide.
Camille jeta un dernier regard en arrière. Dans la cour, quelqu’un chantait. Une chanson lente, française, un air qu’elle ne connaissait pas mais qui portait. Le visage du pompier mort était désormais couvert d’un drap blanc, posé sans solennité mais avec respect, au centre de la cour où les poulies de linge tintaient à bas bruit.
— On revient, murmura-t-elle pour elle-même.
Puis elle suivit Léa dans l’ombre de la ruelle.
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