Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 21: The Suburban Contact
Le périphérique était un cimetière de voitures. Certaines portières ouvertes, d’autres calcinées, une file de métal mort qui s’étirait jusqu’à l’horizon gris. Camille marchait entre les épaves, le sac de la pharmacie battant contre sa hanche, et elle avait la désagréable impression de traverser une allée de tombes.
Léa avançait en tête, silhouette nerveuse qui consultait une carte plastifiée qu’elle avait dépliée puis repliée quatre fois. Julien fermait la marche, le regard balayant les fenêtres des tours HLM qui bordaient la rue, leurs baies vitrées aveugles.
« On devrait passer par le petit pont, dit Léa en désignant un chemin qui serpentait le long du canal. La route principale est tenue par les barrages à l’est. »
Ils n’avaient pas fait cent mètres qu’un bruit de moteur déchira le silence.
Camille se jeta contre la portière d’une 208 abandonnée. Julien la rejoignit, accroupi. Léa s’était déjà fondue dans l’ombre d’un conteneur de chantier.
Un 4x4 blanc passa au ralenti, vitres teintées, antenne radio qui semblait chercher une fréquence inexistante. Deux silhouettes à l’avant, casquettes militaires, visages indistincts. Le véhicule s’éloigna sans s’arrêter.
« Des vigiles contractuels, souffla Léa en revenant vers eux. Pas les nôtres. Ceux-là opèrent pour le compte de qui a les moyens de les payer. »
Camille déglutit. À Paris, elle savait lire les signaux. Ici, dans cette banlieue éventrée, chaque détail semblait signifier autre chose.
Le contact s’appelait Roland Moreau, ou du moins c’est le nom que Léa prononça devant la grille du petit atelier de réparation. Une bâtisse de briques rouges coincée entre un garage et un immeuble au toit effondré. Pas de lumière, pas de bruit.
« Il est là, affirma Léa. Il faut juste attendre. »
Julien posa la main sur la grille. Peinture écaillée, mais les gonds étaient propres, récemment huilés. Il échangea un regard avec Camille : quelqu’un habitait ici.
Ils attendirent. Dix minutes. Vingt.
Puis une porte s’ouvrit sur le côté du bâtiment, et un homme apparut. Soixante ans, épaules larges, veste de travail beige maculée de graisse. Il tenait une lampe torche basse, pointée vers le sol, et son autre main restait hors de vue, derrière son dos.
« Qui c’est, Léa ? demanda-t-il d’une voix calme. On ne se présente plus sans siffler trois fois. »
« Le code a changé, Roland. Marc est mort. »
Le nom de Marc fit son effet. L’homme abaissa sa torche et les toisa longuement. Puis il recula d’un pas et ouvrit plus grand la porte.
« Entrez. Vite. »
L’intérieur sentait le métal, l’huile et le café froid. Des étagères croulaient sous des composants électroniques, des manuels techniques, des bobines de câble. Sur un établi, une carte de réseau encore soudée, des fils qui pendaient vers une batterie de camion. C’était un repaire d’ingénieur, pas un salon.
Roland leur fit signe de s’asseoir sur des tabourets métalliques. Lui resta debout, adossé à un mur, les bras croisés.
« Marc vous a parlé ? demanda-t-il.
— Il nous a laissé une carte mémoire dans sa radio, répondit Julien. On n’a pas pu la lire. Le dispositif est crypté. »
Roland plissa les yeux. « Montrez-la. »
Julien tendit la carte. Roland la retourna entre ses doigts épais, la rapprocha d’une loupe fixée à un bras articulé, puis la rendit.
« Cryptage militaire. Pas du matériel de maçon. »
Camille sentit la fatigue monter. Trois jours qu’ils marchaient, dormaient à peine, et chaque réponse générait deux nouvelles questions. Elle serra les poings pour garder la voix ferme.
« Qu’est-ce qui se passe, monsieur Moreau ? On nous a dit que c’était un accident de gaz. Un acte de sabotage local. Mais on a vu un pompier tué, une carte qui parle d’un Plan Barrage. Et un lot d’insuline de recherche avec un numéro de série qui ne correspond à rien. On a besoin de comprendre. »
Roland la regarda longuement. Il semblait peser quelque chose – son silence contre sa confiance.
« Vous avez un nom ? demanda-t-il.
— Camille Laurent. Pharmacienne à l’hôpital Saint-Antoine. Avant la coupure, j’étais chef de service adjoint. »
Un silence. Puis Roland hocha lentement la tête.
« Je travaille sur les réseaux électriques européens depuis vingt ans. D’abord pour l’armée, ensuite comme consultant indépendant. Ce que vous appelez le Plan Barrage, ce n’est pas une opération militaire française. C’est une signature. »
Il décrocha d’un clou une tablette épaisse, protégée par une coque blindée. L’écran s’alluma – il devait disposer d’une réserve d’énergie quelque part.
« Regardez. »
La carte affichait un graphe de propagation. Une série de points rouges qui s’étendait depuis Paris, comme des cercles dans l’eau, dépassant la France pour toucher Francfort, Madrid, Milan. Chaque nœud avait un horodatage.
« Le Plan Barrage, ce n’est pas la France qui a coupé votre courant. C’est un cyber-terrorisme coordonné. Ils ont frappé tous les hubs électriques interconnectés d’Europe dans les mêmes trente-six heures. Paris n’était qu’un des points d’entrée. »
Camille sentit ses jambes faiblir. Elle s’assit, le dos contre une étagère.
« Pourquoi ? demanda Julien. Pourquoi s’attaquer au réseau électrique de tout un continent ? »
Roland posa la tablette. Il les regarda tour à tour, puis dit, d’une voix qu’il n’avait pas encore employée – plus douce, presque triste :
« Pas pour détruire. Pour préparer le terrain. Le blackout n’est pas la fin. C’est le préambule. Dans quelques semaines, quand les réserves seront épuisées et les gouvernements occupés à la crise, ils pousseront une nouvelle infrastructure. Un réseau privatisé, contrôlé, qui ne se rallumera qu’à leurs conditions. »
Le silence qui suivit fut lourd. On n’entendait que le souffle de la batterie de secours.
Léa fut la première à réagir. « Vous avez des preuves ? »
Roland retourna sa tablette et tira d’un tiroir un petit boîtier noir, de la taille d’une clé USB, avec une prise propriétaire.
« Une puce de données. Copies des journaux de maintenance de tous les postes clés, datées de six mois avant la coupure. Y compris des ordres de transfert de propriété vers une holding enregistrée aux Émirats. J’ai essayé de la remettre aux autorités avant le blackout. Personne n’a pris mes appels. »
Il leur tendit la puce.
« À vous de faire le travail à ma place. »
Camille tendit la main, hésitante. Une puce minuscule, qui pesait presque rien. Pourtant, au creux de sa paume, il lui sembla tenir le poids de tout ce qui allait suivre.
Julien s’approcha, la regarda, puis dit doucement à Roland : « Pourquoi nous ? Vous ne nous connaissez pas. »
Roland sourit – un sourire fatigué.
« Marc vous connaissait. Il m’a envoyé un message codé il y a trois jours, avant de disparaître. “Trouve la petite pharmacienne. Elle tient les autres debout.” Alors je vous attends. »
Camille fixa la puce, puis leva les yeux vers l’homme.
« Et qu’est-ce que vous voulez, en échange ? »
Roland haussa les sourcils, comme si la réponse allait de soi.
« Un toit. Dès que vous aurez livré cette puce, je ne suis plus en sécurité ici. Votre immeuble, celui dont Marc m’a parlé, il a des murs solides. Je veux une place là-bas. »
Camille regarda Julien. Il était impossible de lire son expression, mais il donna un infime signe de tête.
« Marché conclu », dit-elle.
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