Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 22: The Bargain
Le vieil homme avait refermé son sac à dos d’une main ferme, mais son regard restait vissé sur le trio. Dans la pénombre de l’atelier, ses yeux brillaient comme ceux d’un oiseau de proie. Camille sentit le poids du silence avant même qu’il ne parle.
« Vous voulez la puce, dit Roland Moreau. Très bien. Mais rien n’est gratuit, mademoiselle Laurent. »
Julien se tenait près de la porte, un pied déjà vers la sortie, mais il s’immobilisa. Léa, adossée à l’établi poussiéreux, croisa les bras.
« On a marché jusqu’ici pour ça, dit Camille. On a traversé les jardins, on a risqué nos vies. Vous nous avez dit que la puce contenait la preuve du Plan Barrage. »
« Elle la contient », confirma Moreau. Il souleva la clé USB entre deux doigts, comme une hostie. « Et vous voulez la vérité. Moi, je veux une chose plus simple. J’ai soixante-dix ans, mes genoux sont morts et mon atelier est une cible. Les hommes qui ont coupé Paris ne laisseront pas un témoin en banlieue. Je veux une place dans votre immeuble. »
Le silence s’épaissit.
Camille échangea un regard avec Julien. Un immeuble entier, déjà à cran, déjà menacé par les vigiles, déjà fragilisé par la peur. Et maintenant un vieil ingénieur militaire qui exigeait l’asile.
« On ne peut pas décider seuls », dit-elle.
« Vous décidez maintenant », dit Moreau. Il rangea la puce dans la poche de sa veste. « Ou vous rentrez les mains vides, et vous racontez à vos gens que vous avez échoué. »
Léa s’avança. Son visage était pâle, mais sa voix resta dure. « Vous avez des compétences ? »
« J’ai été ingénieur de maintenance sur le réseau électrique européen pendant trente ans, dit Moreau. Je sais lire une sous-station, réparer une turbine, et improviser un circuit avec une boîte de conserve et de la ficelle. En cas de coup dur, je peux servir à quelque chose. »
Julien fit un pas. « Et si les gens refusent ? »
« Vous leur direz que c’est la condition. Vous leur direz que je sais des choses qui peuvent les sauver. Et que je ne travaillerai pas pour des gens qui me rejettent. »
Camille regarda la poussière qui dansait dans les rares rais de lumière. Trois jours. Elle avait promis à son immeuble trois jours. Elle reviendrait avec une puce, une vérité, et un vieil homme encombrant.
« Marché conclu », dit-elle.
La main de Moreau serra la sienne, sèche et calleuse. La puce changea de propriétaire.
Ils partirent à la tombée du jour. Les jardins de Montreuil s’étendaient en friche, sillonnés d’allées envahies par les ronces et de murets effondrés. Le chemin que Léa connaissait serpentait entre des potagers abandonnés et des serres brisées. Le vent charriait une odeur de fumée lointaine.
Ils avançaient en silence. Moreau peinait – ses jambes le trahissaient – mais il refusait toute aide, avançant avec un bâton de marche improvisé.
Camille tenait la puce dans sa poche, pressée contre la chargeur solaire de son père. Une preuve. Enfin une preuve.
Ce fut Léa qui entendit le bruit la première. Elle s’arrêta net, la main levée. Dans le crépuscule, le silence était presque absolu.
« Vous avez entendu ? »
Rien. Puis, un froissement de gravier. Sur le côté.
Ils étaient déjà entourés.
Trois silhouettes sortirent des serres, puis deux autres derrière. Des visages sombres, des gourdins, une barre de fer. Leur chef, un homme maigre à la casquette baissée, avança de deux pas.
« Vous êtes sur notre territoire. Vous posez ce que vous portez, vous repartez à pied. »
Léa glissa la main sous sa veste. Camille la vit hésiter – le dernier coup de poing américain, celui qu’elle gardait en réserve. Trois contre cinq. Peut-être plus dans les ombres.
Julien fit un pas devant Camille. « On n’a rien qui vaille le coup. »
« Menteur », dit l’homme. Il désigna le sac de Moreau. « Le vieux porte un sac d’équipement. Posez tout. »
Léa bougea la première. Elle brisa la mâchoire de l’homme à la casquette d’un coup sec, puis pivota pour frapper le deuxième. La bousculade explosa. Camille recula, protégeant le sac où reposait la puce, tandis que Moreau abattait son bâton sur un agresseur avec une précision militaire.
Julien engagea deux hommes à la fois, utilisant son poids et sa formation de pompier pour les tenir à distance. Un coup sourd. Un craquement. Puis un cri de douleur – un cri qu’elle connaissait.
Léa tomba en arrière, les deux mains serrées sur son flanc gauche. Quelque chose de brillant, une lame de cutter, tomba par terre.
« Léa ! » Camille la rejoignit. La plaie saignait abondamment, un filet sombre qui s’élargissait entre les doigts de Léa.
Les agresseurs hésitèrent, voyant le sang. Julien se dégagea d’un dernier coup d’épaule, ramassa la lame et la projeta dans leur direction. « Foutez le camp. »
Ils se dispersèrent dans l’obscurité, laissant derrière eux le silence et le souffle rauque de Léa.
Julien s’agenouilla. Il souleva Léa avec précaution, un bras sous les épaules, l’autre sous les genoux. Elle pesait peu. Sa tête retomba contre son épaule.
« Je peux marcher », murmura-t-elle.
« Non. »
Il la porta. Il marcha ainsi sans s’arrêter jusqu’aux limites des jardins, sous les étoiles émergentes, tandis que Camille guidait Moreau par le coude et que le bâtiment de la rue des Vignoles apparaissait à l’horizon comme une proue de navire noyé.
Camille sentait le poids de la puce contre sa hanche, et le sang de Léa qui séchait sur le col de sa veste – la première fois qu’elle comprenait à quel point le prix de la vérité pouvait être élevé, à quel point on pouvait aimer quelqu’un qu’on ne connaissait que depuis quelques semaines.
La tour se rapprocha. Derrière eux, Moreau murmurait une prière. Devant, une fenêtre s’éclaira – un signe de vie fragile dans la panne générale.
Arriveraient-ils à temps ?
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