Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 24: The Data Chip
La lumière de la bougie vacillait sur le visage de Victor Moreau, creusant des ombres dures sous ses yeux. Il avait posé le boîtier métallique sur la table de la cuisine, entre les restes d'un repas froid et les bandages roulés en boule. Le petit ordinateur militaire qu'il avait apporté dans son sac à dos – une masse grise et anguleuse que Camille avait prise pour une radio – était branché sur la carte mémoire, ses voyants clignotant d'un vert malade.
— Elle est propre, dit-il enfin. Pas de piège logiciel. Je peux la lire.
Léa était adossée au mur, la main pressée sur son flanc, le visage pâle mais les yeux vifs. Elle avait refusé de rester couchée. Victor lui avait jeté un regard, avait haussé les épaules, et n'avait pas insisté. Julien se tenait derrière Camille, les mains sur ses épaules, et elle sentait la chaleur de ses paumes à travers son pull.
La lumière vacilla encore quand Léa toussa, et Victor releva la tête.
— Tu devrais être immobile.
— Tu devrais décoder plus vite.
Un mince sourire passa sur la bouche du vieil ingénieur. Il tourna l'écran vers eux. La carte mémoire avait livré son contenu : des colonnes de chiffres, des adresses IP, des noms de centrales électriques alignés du Portugal à la Pologne, et au centre de la liste, un mot en lettres majuscules, clignotant comme un curseur : RESTART.
— Voilà, dit Victor. La liste des routeurs. Le réseau de distribution électrique européen. Chaque nœud, chaque transformateur principal, chaque point de contrôle secondaire. Et le mot clé du protocole de rétablissement.
Camille se pencha. Son doigt courut le long des lignes, s'arrêta sur une série de coordonnées en lettres rouges.
— C'est le standard. Le protocole d'urgence de RTE, le gestionnaire du réseau français. J'ai vu des documents similaires à l'hôpital, pour les groupes électrogènes de secours. Mais ça…
— Mais ça remonte à une source non officielle, termina Victor. Les terroristes qui ont coupé le courant n'ont pas détruit l'infrastructure. Ils l'ont commandée. Ils l'ont détournée. La capacité de redémarrer existe toujours, mais elle est verrouillée derrière des codes qu'ils contrôlent.
Julien s'accroupit, étudiant les lignes.
— Et RESTART, c'est le fournisseur ? Le nom de leur système ?
— C'est le protocole lui-même, dit Victor. Le réseau a été conçu pour redémarrer seul après une panne majeure. Les centrales s'auto-alimentent, elles font tourner les turbines à l'essence de secours et renvoient la puissance aux transformateurs. C'est automatique. Les gens qui ont coupé le courant n'ont pas changé ce code-là. Ils l'ont seulement isolé, en prenant le contrôle des postes de commande régionaux.
Léa avait fermé les yeux, mais sa voix sortit nette :
— Donc si on atteint un poste de commande, si on envoie la séquence de redémarrage manuelle, on rallume la lumière.
— Pas tout le réseau. Mais le bassin parisien, probablement. Paris et sa banlieue, si les liaisons sont intactes. Le problème, c'est que ces postes sont des bunkers. Ce ne sont pas des bâtiments qu'on ouvre avec un pied de biche.
Camille sentit son pouls s'accélérer. Depuis trois semaines, ils vivaient dans le noir, dans le froid, dans la peur. Et il y avait une porte de sortie, une vraie, pas un espoir vague de voir les autorités reprendre la main.
— Où ? demanda-t-elle.
Victor fit défiler la carte. Son doigt s'arrêta sur un point au nord de la ville, près d'un canal, à quelques kilomètres de la petite couronne.
— Poste de transformation de Saint-Denis. C'est le cœur de l'alimentation du nord de Paris. Si le courant doit revenir ici, c'est par là qu'il passera. Mais je ne vais pas vous mentir : les gens qui ont fait ça ne laisseront pas ce poste sans surveillance.
Le silence retomba dans la cuisine. Quelque part dans la cour, un chien aboya, deux fois, puis se tut. Camille regarda Julien, qui regardait Léa, qui étudiait le plafond comme si elle pouvait y lire la réponse au problème.
— Combien d'antibiotiques il nous reste ? demanda soudain Léa.
— Quatre jours, dit Camille. Cinq si on rationne.
— Alors on n'a pas le temps d'attendre que la situation se tasse. Si on veut survivre ici, et pas seulement jusqu'à la fin du mois mais après, il faut cette séquence de redémarrage. Et le seul moyen, c'est d'y aller maintenant.
Julien passa une main dans ses cheveux.
— On ne connaît même pas ce poste. On ne sait pas combien ils sont, ce qu'ils ont comme armement, s'il y a des barrages sur la route.
— Alors on apprend. On y va, on observe, et on décide sur place. C'est ce qu'on a fait pour la pharmacie.
La réponse arriva de la porte, et tout le monde se retourna. La voix était sèche, fatiguée. Une voix qui n'avait pas été invitée à la conversation.
Yacine se tenait là, appuyé au chambranle, dans la lumière fumeuse de la bougie. Il avait le visage fermé, les mains dans les poches d'un manteau trop grand pour lui. Derrière lui, dans le couloir sombre, Camille distingua la forme trapue de Nourredine.
— La pharmacie, tu l'as eue parce que ma fille t'a sauvé le cul, dit Yacine. Et cette fois, le cul à sauver, c'est celui de tout le monde. Alors on vient. Ou vous ne sortez pas d'ici.
Victor Moreau le dévisagea lentement, comme s'il évaluait une nouvelle pièce sur un échiquier.
— Vous étiez dans le jardin, à Montreuil ? demanda-t-il.
— J'étais le mec qui couvrait la sortie, oued. C'est moi qui ai allumé les fusées pour vous donner de l'air quand les autres vous ont encerclés. Vous n'étiez pas là, vous. Vous étiez à l'intérieur de votre voiture blindée à calculer vos pourcentages.
Le visage de Victor resta impassible, mais Camille vit les mâchoires se serrer. Léa rit doucement, un rire qui se termina en grimace quand sa plaie protesta.
— Il marque un point, dit-elle.
Yacine fit deux pas dans la cuisine. Il était plus mince qu'avant la panne, comme tout le monde, mais il y avait encore de la dureté dans ses épaules.
— Saint-Denis, c'est le territoire de mon cousin. Il connaissait les gardiens du poste avant que tout ça commence. Si quelqu'un peut nous faire entrer par l'arrière sans qu'on se fasse tirer dessus, c'est lui. Mais il faut y aller avant que le froid et la faim fassent de tous ces quartiers des champs de bataille.
Camille regarda la carte sur l'écran. Le point rouge au nord de Paris pulsait comme un cœur. Elle pensa à Sylvie, à sa sœur, à l'insuline qui fondait et aux morts qui s'accumulaient au sous-sol de la mairie, à la femme du troisième qui avait perdu son bébé la semaine passée, à tout ce qui continuerait à mourir si le courant ne revenait pas.
— Demain, dit-elle. Au lever du jour. On y va.
— Vous n'avez pas de transport. Le metro est mort, les ponts sont bloqués.
C'était Julien qui parlait. Yacine sourit, d'un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— On a des vélos. Trois, avec des remorques pour les courses. Ça suffira.
Il se tourna vers Victor Moreau.
— Et vous, l'ingénieur ? Vous restez ici à garder les murs, ou vous venez voir votre machine remise en marche ?
Victor regarda longuement la carte, puis la fenêtre noire derrière laquelle s'étendait Paris, invisible, sans vie.
— Je viendrai, dit-il. Quelqu'un devra envoyer la commande pendant que vous tiendrez les couloirs.
La bougie crachota et faillit s'éteindre. Camille la protégea de sa main, sentant la cire chaude couler entre ses doigts. Elle pensa aux mots que Marc avait envoyés avant disparaître, au lien qu'il avait tracé entre elle et ce vieil homme, à la sensation désagréable que ce qu'ils décidaient ce soir les dépassait tous.
— Il y a autre chose, dit-elle. Julien, tu te souviens de ce que Marc disait ? Que la bibliothèque contenait plus que ce que les gens voyaient ?
Léa ouvrit les yeux. Dans la pénombre, sous la douleur qui tirait ses traits, son regard prit une intensité soudaine.
— Les bibliothèques, c'était le réseau. Le réseau qu'ils ont tué en premier.
Camille se tourna vers Victor.
— Le jour où tout s'est éteint, Marc a essayé de me prévenir. Il connaissait le nom de l'opération. Le plan ne prévoyait pas seulement de couper l'Europe. Il prévoyait de repartir à neuf, avec des actionnaires. Et ce ne sont pas des terroristes. C'est une entreprise. Les terroristes, on sait comment les arrêter. Les entreprises savent comment durer.
Victor Moreau croisa ses mains sur la table. Pour la première fois depuis qu'ils l'avaient sorti de son bunker, il regarda Camille non pas comme une survivante ordinaire, mais comme une interlocutrice.
— Vous avez raison, dit-il lentement. Et il y a une pièce que j'ai gardée pour la fin. La carte mémoire ne contient pas seulement la liste des routeurs. Elle contient le nom de la société qui a orchestré toute l'opération.
Il tapa sur le clavier. Un document s'ouvrit, et dans la lumière tremblante de l'écran, Camille lut le nom.
Son visage se figea.
— Je connais ce nom, dit-elle. C'est écrit sur les blouses du personnel de l'hôpital. La société qui gérait notre système informatique depuis dix ans.
Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les nuits noires qu'ils avaient traversées.
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