Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 28: The Final Storm
La première rafale pulvérisa les vitres du hall comme un coup de poing de verre. Camille était à genoux devant la caisse de fournitures médicales quand le mur d’à côté vomit de la brique pulvérisée. Le bruit n’avait rien d’humain. C’était mécanique, sec, sans appel.
— Descendez ! hurla Victor depuis la mezzanine. Ils viennent pour la puce !
Camille rampa vers l’escalier, les mains plaquées sur les oreilles tandis qu’une deuxième salve creusait le plafond du couloir. Des éclats de plâtre tombaient en pluie fine, saupoudrant les visages terrorisés des occupants qui se pressaient dans la cage d’escalier. Mme Bonnet poussait deux enfants devant elle, son poste radio coincé sous le bras comme un nouveau-né.
Le rez-de-chaussée s’embrasa. Une explosion lointaine, puis le souffle chaud qui court dans les veines d’un bâtiment condamné.
— Le garage ! cria Mariam. Ils ont percé le rideau de fer !
Bruno apparut en haut de l’escalier, un vieux fusil de chasse dans les mains — celui qui avait appartenu à son père, celui qu’il n’avait jamais tiré. Ses yeux étaient sauvages.
— Ils sont dix, peut-être quinze. Armés comme une armée.
Victor dévala l’escalier, la sacoche de Camille sur l’épaule, son pouls visible dans sa mâchoire.
— Où est Julien ?
— Toit. Il équipe le fumigène de secours des pompiers.
Une détonation sourde ébranla la structure. Le plafond de la salle commune s’affaissa d’un coup, avalant l’autel improvisé où Camille avait installé son poste de soins. Un litre de sérum tomba sur le sol et se brisa.
Camille serra les dents, les yeux fixés sur la flaque qui se répandait sous les gravats.
— La puce est sur toi, Victor ?
— Double épaisseur contre la poitrine. Tu veux que je parte seul ?
— Et laisser les habitants se faire égorger pendant que tu cours ? Non.
Un nouvel assaut. Des bruits de pas lourds dans le couloir principal, ponctués de commandements en anglais. Camille reconnut le grognement d’un fusil d’assaut qui s’enraye, puis la voix d’un homme qui jure. Un étage. Elle compta les secondes.
— Ils montent.
Julien surgit par la fenêtre du palier, noir de suie, son casque des sapeurs-pompiers vissé sur la tête. Dans son sillage, un panache de fumée grise déferlait dans l’escalier.
— La gaine technique est ouverte. Ça les tiendra deux, peut-être trois minutes.
Il attrapa Camille par le poignet et la tira vers lui. Son pouce trouva le creux entre son os et sa peau, cette pression qu’il connaissait déjà.
— Bruno, Mariam, vous couvrez le passage central à la cave. Les cheminées descendent tous, tout de suite. On les évacue par la cour des ateliers et le mur mitoyen. Yacine, tu nous ouvres la serrure du garage au n°14.
Le bâtiment trembla. Une explosion plus proche, cette fois. Le plancher sous leurs pieds chanta une note aiguë qui n’annonçait rien de bon.
Victor les rejoignit, tirant Léa par le bras. La jeune femme serrait la carte de Marc contre sa poitrine bandée, le visage livide mais les yeux d’une dureté absolue. Elle avait repris son rôle. Personne ne s’y opposa.
Des coups de feu à l’étage. Un cri bref, coupé net.
— Ils ont contourné la fumée ! cria Bruno d’en bas.
La cage d’escalier se remplit d’une lumière crue. Des flashs de fusil éclairèrent les gravats comme des photographies d’enfer. Camille vit le visage de Julien en plein contrechamp — les yeux plissés, la mâchoire contractée, un homme qui calculait, mesurait, décidait.
— Par ici.
Il abattit son épaule contre une porte blindée qu’on croyait condamnée. Elle céda dans une plainte métallique. Derrière, l’obscurité chaude d’une chaufferie abandonnée. Des tuyaux crachait encore une vapeur sèche d’un autre temps.
Camille passa la dernière, s’arrêtant un instant sur le seuil pour jeter un regard en arrière. Le hall ressemblait à une mâchoire cassée. Les carreaux de faïence bleue qu’elle connaissait depuis l’enfance — ceux qui portaient la marque du carrelier de la rue de la Roquette — pendaient en lambeaux.
Leur maison. Leur premier territoire. Ce qu’ils avaient construit en vingt-trois jours tenait encore dans une sacoche, un fusil de chasse et les poches remplies d’antibiotiques.
La porte blindée se referma derrière eux. La dernière chose qu’elle vit fut la bannière bleu-blanc-rouge suspendue par Bruno au-dessus de l’entrée, déjà en flammes.
Elle courut dans le noir. Le sol vibrait. Derrière eux, la bâtisse gémit, puis tomba dans un bruit mat de chose qui cesse d’être.
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