Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 29: The Aftermath of Fire
La crypte sentait la pierre humide et la cire. Quelqu'un — Bruno, sans doute — avait allumé trois bougies posées sur une dalle funéraire dont le nom s'était effacé depuis deux siècles. Leurs ombres dansaient sur les voûtes basses, et l'air épais gardait l'écho de leur arrivée précipitée.
Camille s'adossa contre un pilier, les bras serrés autour de son sac de médicaments. Ses genoux tremblaient encore de la course. Elle compta les visages à la lueur des flammes : Yacine, accroupi près de Mariam qui tenait Omar endormi contre son épaule ; Bruno et sa fille Awa, enveloppés dans une couverture de survie ; Léa, le visage noirci de suie, qui faisait l'inventaire de son sac à dos d'un geste méthodique ; Julien, adossé au mur opposé, qui la regardait. Victor tenait le chip entre ses doigts, comme une hostie.
Personne ne parlait. Dehors, très loin, une sirène hurlait. À travers les fentes de la grille d'aération, une lueur rougeâtre palpitait — l'incendie qui dévorait leur immeuble.
« Combien de temps avant qu'ils comprennent qu'on est passés par les égouts ? » demanda Yacine. Sa voix rauque semblait énorme dans le silence.
Julien secoua la tête. « Une heure, peut-être deux. Ils ont dû croire qu'on était restés dans la structure. Personne ne s'attend à ce qu'un immeuble s'effondre sur un conduit de cheminée. »
« Parce que personne ne le fait, » murmura Léa sans lever les yeux. « Tu as pris un risque énorme. »
« Dis à ma colonne vertébrale. »
Un rire sec éclata — Bruno, surpris lui-même de l'avoir produit. Il passa une main sur son crâne chauve, la ramena pleine de poussière. « On est vivants. Je ne pensais pas qu'on le serait à cette heure-ci. »
Camille sentit un poids se soulever d'un cran. Elle défit la fermeture de son sac, sortit une gourde métallique, la tendit à Awa, qui la prit avec des yeux immenses. La fillette but comme si elle n'avait pas vu d'eau depuis des semaines.
« Doucement, » dit Camille. Puis, s'adressant à tous : « On a perdu le bâtiment. Pas le nécessaire. »
Elle sortit une à une les trousses qu'elle avait emportées — insuline, pansements, antiseptique, antibiotiques volés dans les réserves de l'hôpital — et les aligna sur la dalle comme un trésor de guerre. Vingt-quatre flacons. Elle savait le compte exact, et il la serrait à la gorge.
Yacine se leva, examina les lieux. La crypte s'ouvrait sur un couloir en cul-de-sac. Trois niches funéraires vides étaient encastrées dans le mur du fond. Le sol calcaire luisait d'une humidité ancienne. Au-delà, l'obscurité était totale.
« On ne peut pas rester là, » dit-il. « C'est une tombe. Attendre ici, c'est se faire enterrer vivants. »
« On n'attend pas, » répondit Julien. Il quitta son mur, s'accroupit près de Victor, qui tournait toujours le chip entre ses doigts. « Victor. Tu disais que le bunker de Montparnasse correspond au tracé de Marc. Tu en es sûr ? »
Victor mit un temps avant de répondre. Sa voix, cassée par la fumée et les heures de course, avait la précision d'un instrument mal accordé. « La carte était codée sur trois niveaux. Le sous-sol de la tour est un miroir urbain — le métro fantôme, les anciennes galeries techniques de la Défense passive. Marc a laissé des coordonnées alignées sur les catacombes de la gare. Le bunker existe. J'en ai trouvé des preuves dans les archives de la SNCF, après coup. La question n'est pas de savoir s'il existe. C'est de savoir qui est dedans. »
« Et le site de Saint-Denis ? » demanda Camille.
Victor replaça le chip dans la poche intérieure de sa veste. « Le protocole RESTART est réel, lui aussi. Je ne peux pas garantir que les deux ne se contredisent pas — mais Marc a donné sa vie pour ce tracé. Ça vaut le détour. »
Mariam leva la tête. Omar dormait toujours, paume ouverte contre sa poitrine. « On est combien pour y aller ? »
Le silence retomba. Ils étaient onze. Deux enfants, deux personnes âgées — M. Chen s'était affaissé contre une colonne, les yeux mi-clos, la respiration sifflante. Mme Bonnet, aux côtés de Léa, tripotait sa radio comme un chapelet.
Camille fit le compte qu'elle avait fait cent fois depuis le matin. Cinq adultes en état de porter un sac et de marcher vite. Une heure de trajet — peut-être deux, en évitant les rues à découvert. Le reste aurait besoin d'un abri unique et sûr.
« Il faut diviser le groupe, » dit-elle.
Bruno se redressa. « Je reste. » Il désigna Awa, M. Chen, la vieille femme à la radio. « Quelqu'un doit garder ceux-là. Je connais cette partie de la ville depuis quarante ans. Il y a la cave de l'ancien poste de police, près de la place — une porte blindée, un puits d'eau. Les mercenaires ne vont pas chercher là. »
Julien plissa les yeux. « Vous serez seuls. »
« On sera vivants. Je vous attends. »
Camille regarda Bruno — sa largeur d'épaules, sa manière de se tenir debout comme s'il soutenait une charge invisible. Elle se souvint de son arrivée dans l'immeuble, deux ans plus tôt, camionnette emplie de cartons, sourire immense. Elle lui fit un signe de tête.
« Mariam, tu veux venir avec nous ? »
Mariam resserra son fils contre elle. Elle releva le menton. « Non. Omar est le plus vulnérable. Je reste avec Bruno. »
« Tu sais te servir d'une arme ? » demanda Yacine.
« Je sais écouter. » Elle tapota la radio de Mme Bonnet. « Et j'écoute ce que disent les ondes. Les mercenaires parlent comme tout le monde. Ils n'y pensent plus. Moi si. »
Mme Bonnet sourit — un rictus mince dans son visage gris. « Elle apprend vite. »
Camille approuva. Leur communauté continuait d'exister, non plus dans des murs de béton, mais dans la somme des volontés. Cette pensée était étrangement solide.
Le plan se dessina en l'espace d'une demi-heure. Bruno, Mariam, Mme Bonnet, M. Chen et Awa gagneraient l'ancien poste de police avant l'aube. Camille, Julien, Yacine, Léa et Victor prendraient les souterrains vers Montparnasse. L'insuline serait partagée — six flacons pour Bruno, dix-huit pour Camille. Ils se retrouveraient à la radio, sur la fréquence de Mme Bonnet, à vingt heures, chaque jour.
Juste avant le départ, Bruno serra la main de Julien avec une force d'étau. « Ramène-moi ma pharmacienne en un seul morceau. »
Julien rit doucement. « Elle ramène tout le monde, je te signale. »
« Oui. » Une lueur dans les yeux de Bruno. Une devise ordinaire, une dévotion simple. « Elle est comme ça. »
L'étreinte entre Camille et Mariam fut plus longue. Mariam glissa un sachet de dattes dans la poche de Camille. « Je sais que tu n'as pas mangé depuis ce matin. »
« Tu as vu juste. »
« Je vois toujours juste. » Mariam posa sa main sur la joue de Camille, un geste maternel qui lui serra la poitrine. « Reviens. »
« Je reviendrai. »
Le groupe de Bruno s'enfonça dans le couloir nord. Leurs lampes vacillèrent, puis l'obscurité les avala — déjà hors de portée, mais toujours liés par la fréquence muette de la radio que Mme Bonnet portait contre son cœur.
Camille resta immobile un long moment, les yeux fixés sur le point où ils avaient disparu.
« On y va ? » demanda Yacine. Il avait déjà son sac sur l'épaule, le passe-montagne noir remonté sur le front.
« Dans une minute. »
Elle fit lentement le tour de la crypte. La pierre était froide sous ses doigts, mais quelque chose d'autre la réchauffait — la certitude que le bâtiment qu'ils avaient perdu n'était qu'une coquille. La vraie structure vivait ailleurs, dans la cavité des poitrines.
Elle rejoignit la petite troupe. Julien marchait en dernier, la lampe éteinte pour économiser les piles. Dans l'obscurité presque totale, Camille sentit sa main lui effleurer le poignet.
« Tu as froid ? »
« Non. » Elle s'arrêta. Les autres avançaient, leurs pas s'éloignant dans le couloir. Elle se tourna vers lui. Dans la pénombre, elle ne distinguait que la ligne de ses épaules et la courbe de sa mâchoire, encore creusée par l'effort.
Il était resté calme pendant l'effondrement. Il avait trouvé le passage dans la chaufferie désaffectée ; il avait fabriqué un écran de fumée avec des chiffons et de l'huile de vidange ; il avait porté M. Chen sur son dos pendant trois cents mètres sans un mot.
Elle avait vu tout cela sans le regarder vraiment. Maintenant elle le regardait.
« Je ne sais même pas si tu es blessé, » dit-elle. « Tu ne l'as pas dit. »
« Ça va. »
« Julien. »
Il rit doucement, à peine un souffle. « J'ai une côte qui proteste. Ça peut attendre. »
« Montre. »
Il souleva son tee-shirt. Dans la pénombre, elle vit la marque noire qui s'étalait sur ses côtes, une ecchymose déjà large comme la main. Elle posa les doigts dessus. Lui ne tressaillit pas.
« Tu l'as prise quand ? »
« En portant M. Chen. Une poutre a glissé. Rien de grave. »
Elle laissa sa main sur ses côtes une seconde de plus, respirant la lente régularité de son souffle. Sous ses doigts, la peau était chaude, vivante. La marque de la douleur guérissante.
« Camille. »
Elle leva les yeux. Il avait la tête inclinée, et elle vit dans la pénombre une chose qu'elle n'avait pas osé y lire depuis des semaines : une attente, peut-être dépouillée de toute violence, faite seulement de présence.
« Promets-moi, » dit-elle.
« Quoi ? »
« Qu'on vivra. Que ce n'est pas pour ça — qu'on a traversé tout ça pour mourir dans un tunnel sous une ville morte. Promets-moi qu'on vivra. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il prit sa main, l'éloigna de ses côtes, la porta contre sa bouche. Il déposa un baiser sur sa paume, là où la poussière de leur bâtiment s'était mêlée à la sueur.
« Je te le promets, » dit-il.
Elle se pencha. Le baiser qu'ils échangèrent n'avait rien d'un sauvetage. C'était une simple confirmation — une chose que leurs deux corps savaient déjà, et qui se contentait de remonter à la surface.
En se séparant, il garda son front contre le sien un instant. Ses yeux fermés, sa respiration entrelacée à la sienne. Au loin, Yacine appela :
« Hé, vous deux. Le bunker ou la noce ? »
Camille sourit dans l'obscurité.
« Le bunker, » répondit Julien. Puis plus bas, pour elle seule : « Mais je note l'autre option. »
Ils rejoignirent les autres. En pénétrant dans le tunnel, Camille resserra la sangle de son sac. Le poids de l'insuline battait contre son flanc comme un deuxième cœur. Et pour la première fois depuis trois jours, elle se surprit à siffloter — une comptine oubliée, un air de son enfance, quelque chose qui n'appartenait qu'à elle.
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