Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 30: The Bunker
Ils ne s’attendaient pas à ce que la porte du bunker s’ouvre aussi facilement.
Camille avait la main sur la poignée métallique, le souffle court, le cœur battant contre ses côtes. Derrière elle, Julien tenait sa lampe basse, Yacine avait déjà dégainé son couteau, Léa et Victor fermaient la marche. Le tunnel souterrain sous la tour Montparnasse avait été un labyrinthe de tuyaux rouillés et de câbles morts, mais le sas, lui, était propre. Moderne. Récent.
Elle poussa.
La lumière la gifla. Blafarde, fluo, continue. Une salle de contrôle circulaire, des écrans éteints, des rangées de serveurs dans le froid d'un carrelage immaculé. Et au centre, un homme en costume sombre, la cinquantaine, les mains croisées derrière le dos, qui les regardait comme s'il les attendait depuis toujours.
« Mademoiselle Laurent », dit-il.
Camille s'arrêta net. Derrière elle, Julien jura entre ses dents. Personne ne savait son nom de famille ici. Personne d'autre que le groupe, l'hôpital — et ceux qui les traquaient.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle.
L'homme sourit. Pas cruel. Las.
« Capitaine Duret. Direction générale de la Sécurité intérieure, cellule SISME. Nous étions chargés de la surveillance transnationale, jusqu'à ce que le gouvernement décide que la surveillance était devenue le problème. »
Victor s'avança, le chip serré dans sa paume moite. « C'est vous qui avez coupé le courant ? Vous avez plongé Paris dans le noir pour... quoi ? »
Duret haussa une épaule. « Nous avons plongé Paris dans le noir pour le sauver. Chaque appareil connecté, chaque caméra, chaque badge de métro, chaque smartphone : la moitié du renseignement mondial passait par ce réseau. Vos données bancaires, vos messages, vos files d'attente à la boulangerie. Paris était une fibre optique géante, et nos propres systèmes étaient devenus un miroir pour nos ennemis. Nous avons coupé le miroir. Et nous avons pris le contrôle de la grille en attendant de construire un réseau neuf, chiffré, national. »
Un silence glacé tomba.
Camille regarda les serveurs alignés. Ce n'était pas une infrastructure de survie. C'était un projet de renaissance. Impitoyable, certes. Mais cohérent.
Yacine ne laissa pas la cohérence lui faire avaler la pilule. « Vous avez tué des gens. Le réseau hospitalier est mort. Les gens diabétiques, les gens sous assistance respiratoire, les gens qui avaient besoin de leurs machines — ils sont en train de crever, là-haut, pendant que vous jouez aux architectes ! »
Duret ne cilla pas. « Ce sont des pertes acceptables. On ne refonde pas un pays sans sacrifices. »
« Vous êtes fous », souffla Julien.
Et c'est à ce moment-là que les portes latérales, derrière eux, claquèrent.
Cinq hommes en combinaison noire, armes levées. Pas de mercenaires à la solde d'un réseau parallèle. Des soldats français, le sigle SISME brodé sur l'épaule. Léa eut un réflexe de recul, Yacine leva son couteau, mais c'était perdu d'avance. Une crosse heurta le poignet de Victor : le chip tomba, roula sur le carrelage. Un des hommes le ramassa sans un regard.
Camille se retrouva le visage plaqué contre la paroi fraîche, les bras tordus dans le dos. Sa sacoche de pharmacie lui échappa, glissa, les fioles d'insuline tintèrent dans le silence.
À côté d'elle, Julien ne se débattit pas. Il avait ce calme étrange des soldats du feu, cette lucidité dans la panique des autres. Il rencontra son regard, un mètre plus loin, et ses lèvres formèrent deux mots silencieux : *On tient.*
Duret s'accroupit devant elle, ramassa la sacoche, la soupesa.
« Vous travaillez à l'hôpital Saint-Antoine, mademoiselle Laurent. On vous cherche depuis trois semaines. Votre père était un chimiste dissident, très actif dans les années 90. Vous avez peut-être des choses à me dire. »
Camille cracha une mèche de cheveux de sa bouche, et sourit malgré le froid de la paroi contre sa joue.
« Vous voulez parler de mon père, capitaine ? C'est un sujet que je connais bien. Mais moi aussi, j'ai des questions. »
Elle sentit les mains qui la tenaient hésiter une fraction de seconde. Le doute. Elle venait de glisser un caillou dans la chaussure d'un homme qui se croyait invulnérable.
« Intéressons-nous peut-être à qui vous manipulait vraiment », dit-elle. « Parce qu'un homme qui croit sauver son pays en éteignant la lumière n'a souvent rien compris à ce que son pays regardait. »
Le poing de Duret s'abattit sur la console à côté d'elle. Il ne mordit pas à l'hameçon — pas encore. Mais il avait marqué une hésitation.
L'un des soldats la tira debout et la poussa vers une porte qui s'ouvrait sur un couloir étroit, éclairé d'une lumière orange.
Elle avait dix-huit fioles d'insuline dans une sacoche désormais entre les mains de l'ennemi.
Elle avait encore ses mots dans la gorge.
Et elle avait vu le doute traverser l'œil d'un homme puissant comme une fissure dans une digue.
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