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Paris Sans Lumière

Lire le chapitre 4: The Encoder

Le toit sentait le goudron chaud et la suie. Camille suivait Julien dans l’escalier de service, une lampe torche braquée sur les marches défoncées par l’humidité. Le silence pesait, troué seulement par le claquement de leurs semelles et la respiration sifflante de la vieille cage d’escalier qui gémissait sous leurs pas.

— Il a pris par là, souffla-t-elle en s’arrêtant devant la porte métallique donnant sur la terrasse technique.

Julien baissa la poignée. Elle s’ouvrit dans une grincement de charnières rouillées, révélant un panorama brisé : Paris à l’arrêt, une mer d’immeubles gris sous un ciel laiteux d’aube. Aucune lumière à l’horizon, aucune fumée excepté celle qui montait encore du rez-de-chaussée en volutes discrètes.

— L’échelle de maintenance est là, dit-il en pointant une échelle fixée au mur de brique. Mais Marc n’a pas pu la descendre tout seul. Il aurait fallu un second.

Camille s’approcha, scruta le sol. Des mégots écrasés, une poulie de rechange, rien de plus.

— Sa cave à outils est vide, dit-elle. Si quelqu’un l’a fait monter ici par surprise…

— On n’en saura rien pour l’instant, la coupa Julien. Descends, il faut que je vérifie le groupe électrogène.

Ils redescendirent en silence. Dans la cour, les riverains s’étaient groupés autour des lampes à huile. Camille salua une mère berçant son nourrisson avant de rejoindre le local technique, une petite pièce en béton adossée au mur du fond, où le groupe électrogène de l’immeuble ronflait encore l’hiver dernier — un antédiluvien à essence, dernière ligne de défense contre les coupures de quartier.

Julien en ouvrit la porte. L’air sentait le gazole et la batterie humide. Il promena le faisceau de sa lampe sur le moteur, tira la jauge d’huile, essuya le bouchon.

— Il ne démarre plus, annonça-t-il. Vérifie le contact.

Il se pencha, suivit les câbles du doigt. Son gant s’arrêta sur un point précis, une gamme métallique coupée net.

— C’est saboté. On a sectionné le fil de démarrage.

Camille s’accroupit à côté de lui. Les marques étaient nettes — une lame de cutter, pas l’usure du temps. Quelqu’un avait voulu rendre ce groupe définitivement inerte avant le feu. Avant le black-out, peut-être.

— Et la platine parlophone ? demanda-t-elle en relevant la tête vers la console murale.

Julien appuya sur le bouton d’appel. Rien. Il ôta le capot, dévissa la platine. L’intérieur était une carte de circuits grillés, les fils tordus à l’aide d’un outil chauffé — du chalumeau, probablement.

— On a aussi sabotté l’interphone, dit-il lentement. Quelqu’un nous a coupé de l’intérieur. Quelqu’un qui savait comment entrer dans ce bâtiment.

Un bruit derrière eux, léger, un frottement sur le béton. Camille sursauta et braqua sa lampe. Dans l’entrebâillement de la porte du local technique, une silhouette fine les observait. Une adolescente, capuche relevée, jambes croisées en tailleur, une espèce de boîtier métallique sur les genoux, des écouteurs autour du cou.

— Vous êtes le pompier et la pharmacienne, dit-elle d’une voix posée. Je m’appelle Léa, appartement 4. Je vous attendais ici.

Julien fit un pas en avant. Léa ne bougea pas. Elle tendit un câble épais relié à son boîtier — un branchement USB modifié, un connecteur improbe et des fils qu’elle avait tordu et soudés dans une tablette sans réseau.

— J’ai intercepté un signal, ce matin, avant que tout ne tombe. Un vieux réseau militaire en VHF. Personne ne l’utilisait plus depuis longtemps. Mais quelqu’un l’a activé deux heures avant la coupure.

Elle tourna le boîtier vers eux. Sur l’écran, un tracé de fréquences égrainé, un segment signalé en rouge.

— C’est pas un aléa, insista-t-elle en relevant la tête, les yeux sévères. Ça émettait depuis le toit de notre immeuble.

Camille sentit le froid monter de la cave. Elle échangea un regard avec Julien.

— Un émetteur sur le toit, dit-elle lentement. Le feu a commencé juste après.

— Et le groupe électrogène, les interphones, ajouta Julien en serrant le poing. Quelqu’un a préparé ce terrain avant la coupure. Ce n’est pas un accident. C’est un piège.

— On doit monter là-haut, dit Camille. Cette fréquence, on peut la remonter ? La retransmettre ?

Léa secoua la tête.

— Pas sans alarme. Mais j’ai gardé une copie du signal. Si je trouvais un récepteur encore sous tension, je le décoderais. J’ai pas encore réussi, parce que la portée est faible — il émettait dans un bande militaire. Mais j’ai noté la direction d’origine : nord-ouest, un relais désaffecté à l’ouest de la ville. À l’extérieur de Paris.

Julien se pencha, les mains sur les hanches.

— Quelqu’un a transmis depuis ce toit une heure avant la panne. Quelqu’un d’autre a reçu cette transmission, quelque part dans une zone militaire à l’ouest. Puis il a coupé le courant.

— Et il a mis le feu à notre rez-de-chaussée, acheva Camille d’une voix presque blanche.

Elle pensa aux trois petits flacons d’insuline, rangés dans la poche de sa veste, au souffle court de Mme Rousseau, à la liste des patients qu’elle avait commencée à la lumière des lampes.

— Si cette opération est coordonnée, dit-elle en fixant Julien, nous ne sommes pas des victimes. Nous sommes des cibles.

Léa referma son boîtier avec un clic métallique.

— Vous avez l’air d’en savoir plus que moi, dit-elle en les regardant tour à tour. C’est quoi cette histoire d’insuline, d’abord ? Vous me cachez des choses.

Julien posa une main sur l’épaule de la jeune fille.

— Pour l’instant, on va d’abord te trouver un endroit sûr. Et on va remonter cette fréquence, comprendre qui l’a tracée, avant de décider de la suite.

Camille sortit dans la cour, le visage fermé. Le ciel s’éclaircissait encore, et les riverains commençaient à s’agiter autour des réchauds. Elle comptait les jours en doses. Elle aurait besoin de bien plus qu’une paire de mains pour sauver ce qui restait de ce quartier. Mais maintenant, il fallait aussi éclaircir ce qui venait de prendre feu — avant que ça ne se rallume.