Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 31: The Captive
Les néons du plafond bourdonnaient comme un essaim de guêpes. Camille cligna des yeux, aveuglée après des jours de pénombre. Ses poignets étaient attachés dans le dos à une chaise métallique, les sangles trop serrées contre ses côtes douloureuses.
En face d'elle, sous une lumière crue, un homme en costume sombre feuilletait un dossier. Duret. Il avait l'air d'un banquier fatigué, pas d'un homme qui avait plongé tout un pays dans le noir.
« Votre père était un traître, mademoiselle Laurent. Un dissident obstiné qui voulait affaiblir la France. »
Camille se força à respirer lentement. La contre-attaque devait venir du calme.
« Mon père était un fonctionnaire honnête qui croyait que la surveillance de masse n'était pas un outil de protection. C'était un désaccord politique, pas une trahison. »
Duret referma le dossier. « Nous avons besoin de reconstruire. De repartir sur des bases saines. Cette technologie... elle permettra de filtrer les menaces avant qu'elles n'éclosent. Nous sommes des patriotes. »
« Les patriotes n'assassinent pas des pharmaciens dans des sous-sols. »
Un silence. Le tic de la mâchoire de Duret trahit une faille.
« Marc Granger est mort parce qu'il savait. Comme votre père. Nous faisons des sacrifices pour une France meilleure. »
Camille sentit le froid de la pièce pénétrer sa blouse déchirée. De l'autre côté du mur, Julien. Elle l'imaginait, les côtes fêlées, le visage tuméfié, refusant de parler. Ils l'avaient séparés immédiatement.
« Vous parlez de sacrifices, mais vous ne savez même pas qui manipule qui. » Elle pencha la tête. « Qui vous a donné l'ordre initial, Duret ? Qui a activé les relais de coupure ? »
Il s'arrêta net. Trop net.
« Le commandement... »
« Le commandement soi-disant légitime. Oui. Mais dans une opération noire, qui vérifie les ordres ? Qui sait si le signal n'est pas venu d'un agent dormant d'une puissance étrangère, qui vous utilise pour effacer les systèmes de contrôle ? »
« Vous blasphémez. »
« Je raisonne. » Camille haussa les épaules autant que les sangles le permettaient. « Votre chip, celle que vous m'avez confisquée, elle contient les clés de cryptage. Qui les a codées ? Vous avez vérifié l'origine ? »
Duret consulta un écran portatif. Soulagement ? Troublé ? Camille ne pouvait pas lire ses yeux derrière les reflets du verre.
« Vous essayez de me manipuler. »
« Je vous pose une question simple. Votre supérieur direct, celui qui vous a ordonné le blackout, vous a-t-il fourni une signature biométrique vérifiable pour la synchronisation ? »
Il baissa l'écran d'un centimètre.
« C'est votre père qui vous a appris ces techniques. »
« Mon père m'a appris à vérifier les sources avant de croire une promesse. Vous êtes une intelligence, monsieur Duret. Une vraie. Alors demandez-vous : pourquoi cette opération exige-t-elle que personne ne puisse contacter l'extérieur ? Même vous ? »
La ventilation soufflait un air recyclé. Camille compta les secondes dans sa tête. Sept. Sept secondes de silence de plus.
« Vous êtes détenue, mademoiselle Laurent. Vous n'avez aucun moyen d'établir un contact. »
« C'est exactement ce que dirait quelqu'un qui n'a pas vérifié la ligne. » Elle sourit faiblement. « Quelle est la fréquence de votre liaison montante vers Bercy ? 141,5 ? 146,7 ? C'est marqué sur l'ancien protocole Alizé. Vous utilisez encore l'ancien protocole ? »
Le visage de Duret se ferma. Il consulta un autre document, puis se leva brusquement et quitta la pièce.
Camille expira. Ses mains tremblaient. Elle avait joué une carte minuscule, la seule qui lui restait : l'arrogance des hommes de données, incapables de tolérer l'idée d'une faille dans leur propre machine.
Une porte s'ouvrit à sa droite. Un jeune garde entra, le fusil en bandoulière, le visage encore presque imberbe. Il jeta un regard derrière lui, puis s'approcha.
« La fréquence, c'était 146,7. »
Camille le dévisagea.
« J'étais à l'école de gendarmerie quand le réseau Alizé a été déclassifié. » Il sortit un cutter de sa poche et sectionna les sangles d'un geste sec. « Mon oncle est mort d'un diabète de type 1 qu'on a laissé sans insuline pendant les premiers jours du blackout. Vous êtes la pharmacienne de la rue Charonne. On vous a vus organiser les distributions avant les couvre-feux. »
Il lui tendit sa blouse déchirée.
« La sortie de service est à gauche. Pièce 12, c'est là qu'ils gardent votre ami pompier. Il y a un accès aux égouts par la buanderie. Suivez l'odeur. »
Camille saisit sa main. « Merci. »
« Je ne fais pas ça pour vous. » Il détourna les yeux. « Je fais ça parce que si elle se plante— » il désigna la direction que Duret avait prise — « alors j'aurai besoin d'un endroit où aller. »
Camille inspira un grand coup, puis s'élança dans le couloir sombre. Derrière elle, le garde laissa tomber son cutter dans une grille d'aération.
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