Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 32: Aftermath of the Escape
L’eau leur montait aux chevilles, glacée, chargée d’une odeur de rouille et de moisissure. Camille avançait en aveugle, une main contre la paroi de brique suintante, l’autre serrant le poignet de Léa derrière elle. Leurs pas clapotaient, résonnaient dans l’obscurité totale, et quelque part devant, la lampe frontale de Julien dançait sur les murs comme un insecte affolé.
— Encore cent mètres, lança-t-il, la voix rauque, répercutée par la voûte.
Cent mètres. Ils en avaient parcouru douze cents, peut-être plus, depuis l’échelle de service par laquelle le garde les avait fait descendre. Yacine les précédait, le vieux fusil du garde coincé sous le bras, sa silhouette massive pliée par le plafond bas. Victor fermait la marche, droit derrière Camille, et elle entendait sa respiration sifflante, plus oppressée à chaque passage étroit.
— Le prochain collecteur est à sec, annonça Julien en s’arrêtant. On peut souffler.
Il s’accroupit, posa la lumière par terre, et le faisceau révéla un espace plus large, une alcôve où le béton remplaçait la brique. Camille guida Léa jusqu’à un rebord et la fit asseoir. Le visage de la jeune femme était cireux sous la poussière du bunker effondré.
— Assieds-toi aussi, dit Julien.
Camille obtempéra. Ses cuisses tremblaient, et elle mit un instant à comprendre qu’elle courait depuis près d’une heure. Le silence retomba, troué par leur souffle et le goutte-à-goutte régulier de l’eau quelque part dans l’ombre.
Victor n’avait pas bougé. Il restait debout au bord de la lumière, les mains sur les genoux, les épaules secouées d’une toux sèche et grasse à la fois.
— Victor, viens t’asseoir, dit Camille. Tu saignes ?
— Pas grave. J’ai pris un éclat de béton dans le dos quand la dalle a cédé.
Il écarta la main et l’obscurité ne permit pas de voir la plaie, mais le sang luisait sur ses doigts.
— Monte ta chemise, dit-elle.
— Pas maintenant. On doit parler du chip.
Yacine grogna depuis son poste, à l’entrée de la galerie.
— Le chip est dans leurs mains. Parler du chip, c’est parler de comment le récupérer.
— Non, dit Victor. Parler du chip, c’est se demander pourquoi ils ne l’ont pas encore utilisé.
Camille releva la tête. Julien la regardait, les sourcils froncés.
— Explique.
Victor vint s’asseoir lourdement contre la paroi, face au groupe. La lumière de Julien déformait ses traits, creusait ses orbites, et il sembla à Camille qu’il rapetissait, que quelque chose cédait en lui, à l’intérieur.
— Le chip est relié à l’armurerie de réserve du bunker, dit-il. Le terminal principal, celui qui lance le blackout et contrôle les verrous. Pour l’armer, il faut le glisser dans le lecteur et répondre à une vérification vocale.
— Une vérification vocale, répéta Léa. Genre une phrase de passe ?
— Un mot. Le même depuis vingt ans. Une phrase codée dans la voix de la personne qui a construit le système. Il y a une empreinte vocale dans le code source.
— Le code source de Marc ? demanda Camille.
Victor ferma les yeux et acquiesça. Son souffle était court, couvrant trop vite une phrase.
— Marc faisait partie de l’équipe d’ingénierie qui a conçu la sécurité. Il a gardé une copie du code, et la phrase est enregistrée dans les paramètres de base. Personne d’autre ne la connaît.
— Sauf lui, dit Julien. Et il est mort.
Victor ne répondit pas. Il toussa dans son poing, et quand il retira la main, la paume était rouge.
Camille se déplaça pour s’accroupir près de lui.
— Victor. Laisse-moi regarder ton dos.
— Regarde après.
Il la saisit par le poignet, plus fort qu’elle ne l’aurait cru, et sa main était brûlante au travers de la manche.
— C’est Marc qui t’a dit de venir me chercher, ce soir-là au tower ? demanda-t-il à Léa.
La jeune femme hésita. Elle avait les yeux ailleurs, dans le souvenir.
— Il m’a juste donné ton nom et le toit. Il a dit : « Il saura ».
Victor hocha la tête, lentement, plusieurs fois.
— Il m’a demandé de te trouver avant les autres. Il avait peur que l’équipe ne t’écarte, avec ton passé. Il m’a dit que le code contiendrait tout ce qu’on aurait besoin de savoir. Il m’a fait promettre que je n’atterrirais jamais entre les mains de Duret.
— Tu y es allé pourtant, dit Julien.
— J’y suis allé pour vous sortir, rectifia Victor. Le chip, je me suis laissé prendre. J’avais les mains en l’air avant qu’ils me voient. C’est la seule chose que j’ai faite de droite depuis le début.
Il ferma les yeux, et Camille comprit soudainement. Tous ces mois, toutes ces missions avortées, ces préparatifs boiteux — c’était un homme qui travaillait à l’envers, qui faisait échouer le plan sans jamais le dire.
— Tu ne l’as jamais utilisé, souffla-t-elle.
— Le chip ne s’arme qu’avec la voix de Marc. Je suis un sabot, pas un serveur vocal. Je peux bloquer, retarder, faire fuir. Mais je ne peux pas le déclencher.
— Et maintenant il est chez eux, dit Yacine. Sans toi, sans le code, sans la voix.
Victor hocha la tête. Ses mains tremblaient.
— Ils vont essayer de brutaliser le verrou. La clé est en deux parties : l’implémentation matérielle—le chip—et la réponse vocale, qui n’est pas dans le chip. C’est le code source sur le disque dur de Marc.
— Le disque dur qu’on a laissé dans l’appartement effondré, dit Julien.
— Non, dit Léa.
Tout le monde se tourna vers elle. Elle avait glissé le sac à dos de cuir de ses épaules et l’ouvrait, les mains tremblantes mais sûres, pour en sortir un boîtier enveloppé dans du plastique bulle.
— Marc m’a fait copier son disque dur entier sur ce portable, le premier jour où tu m’as parlé de lui, dit-elle à Julien. Il m’a dit que c’était une bibliothèque de secours. J’ai cru que c’était ses manuscrits.
Elle le tendit à Victor, qui le prit comme on reçoit un nouveau-né, avec précaution et incrédulité.
— Le code source est complet, dit-il. L’empreinte vocale de Marc y est incluse. Il suffit de le faire jouer au bon moment, à l’intérieur du bunker.
Il souleva le disque à hauteur de ses yeux, puis son bras retomba, lourd, et le disque glissa contre sa cuisse.
— Victor, dit Camille en posant la main sur son épaule. Victor, couche-toi.
Il laissa faire. Quand elle lui tira la veste et la chemise sur le côté, elle vit le trou. La plaie faisait la taille d’un poing, et le sang coulait en filets sombres le long de sa colonne. Pas un éclat de béton. Une balle de petit calibre, entrée par le dos, probablement pendant qu’il couvrait leur fuite du bunker.
— Tu as pris une balle, dit-elle, et sa voix était parfaitement plate.
— Je sais, dit-il. Je sentais le goût du fer dans ma bouche depuis l’escalier.
— Et tu n’as rien dit.
— Ç’aurait changé quoi ? Vous auriez essayé de me porter et on y serait tous restés.
Il rit, et le rire tourna en quinte, poisseuse, au fond de sa gorge.
— Écoutez-moi. Vous, vous avez le code. Le vrai. Alors une fois que vous récupérez le chip, vous passez le disque dur dans le lecteur du terminal, vous lancez la séquence vocale stockée, et le bunker est à vous. Le blackout se lève. Tout le monde voit que la fuite de gaz est un mensonge.
— On n’a pas le chip, dit Yacine. Il est dans le coffre de Duret.
— Alors vous le reprendrez.
Il ferma les yeux, et Camille l’entendit lutter pour tirer une respiration complète. Elle lui prit la main. Elle était froide à présent.
— Victor. Le garde qui nous a libérés—son oncle est diabétique. Il pourra nous mener vers l’hôpital, vers des stocks que les mercenaires n’ont pas pris.
— Il est remonté chercher sa famille, dit Julien. Dans un immeuble en flammes. On ne va pas compter dessus.
— Je t’en prie, Victor, dit Camille. On peut te boucher la plaie. On peut te porter. On peut—
Il secoua la tête. Le geste était minuscule, mais ferme.
— Non. Je suis arrivé au bout de ma route, Camille. J’ai passé un an à contredire des ordres, à faire tomber des hommes dans des pièges où ils ne tombaient pas tout seuls. Vous, vous êtes la première chose que j’ai eu envie de protéger au lieu de détruire. Alors laissez-moi partir dans un endroit où je ne regrette pas d’être venu.
Il tourna son visage vers elle, et dans la pénombre, ses yeux étaient très bleus et entièrement lucides.
— Dis-moi que ce n’était pas pour rien.
Camille sentit les larmes monter et les ravala. Pas maintenant.
— Ça n’a pas été pour rien, dit-elle. Le disque. Le code. Marc. Toi. Sans toi, on n’aurait jamais eu la moindre chance.
Il acquiesça, et sa main se détendit dans la sienne.
— Alors dis à Julien de prendre le disque et de vous mettre en route. Les égouts rejoignent l’Hôpital Saint-Antoine par la ligne du collecteur sud. Yacine connaît le chemin. Il y a des stocks d’insuline dans les réserve, et un émetteur radio accessible sur le toit.
— Comment sais-tu tout ça ? demanda Yacine.
Victor esquissa un sourire, révélant des dents teintées de sang.
— J’avais prévu de vous y emmener moi-même.
Son souffle ralentit, puis s’espaça. Camille resta à genoux près de lui, tenant sa main jusqu’à ce que la poitrine cesse de se soulever. Julien s’accroupit de l’autre côté et posa deux doigts sur la carotide immobile.
Il se releva, alla chercher le disque dur précautionneusement, et le glissa dans son propre sac.
Léa regardait le corps, immobile, et se signa dans un geste rare, appris quelque part dans une enfance qu’elle n’avait jamais racontée.
Yacine leva le fusil.
— Y a-t-il un passage pour le corps ?
— Pas le temps, dit Julien. L’eau du collecteur monte à la saison. Il sera évacué loin d’ici, en aval, dans un endroit où les rats ne seront pas les seuls à le trouver.
Sa voix était basse, mais le silence dans la galerie croulait sous le poids de ce qu’il disait.
Camille se releva, passa une main sur son visage, vérifia la bandoulière de son sac.
— Il a dit que tu connaissais le chemin, dit-elle à Yacine.
— Oui. Les égouts de Saint-Antoine sont droits jusqu’à la faculté. C’est un trajet que les anciens de la brigade utilisaient pour les trafics de médicaments, pendant les grandes grèves. Je l’ai mémorisé à l’époque.
— Alors on part.
Elle regarda une dernière fois Victor—le visage paisible, les mains croisées sur sa poitrine par un geste de Léa—puis elle s’engagea dans la galerie sombre, derrière la lampe de Julien.
Le silence s’installa à nouveau, percé par le clapotis de leurs pas dans l’eau tombée. Camille marchait en tête à présent, la carte du collecteur tracée dans sa tête, le visage du garde inconnu et la promesse des insulinés dans le sien.
Derrière eux, dans l’alcôve, le corps de Victor reposait déjà dans une autre eau, partie de ce fleuve qu’il n’aurait jamais dû connaître.
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