Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 33: The Lie Exposed
Les eaux stagnantes du tunnel les avaient menés jusqu’à une bouche d’égout sous l’hôpital Saint-Antoine. L’odeur de décomposition les avait quittés depuis une heure, remplacée par celle du chlore et de la rouille. Camille avait les mains posées sur le métal froid de l’échelle, les jambes encore tremblantes, quand Julien l’avait rejointe, le sac de Léa pesant contre son épaule.
— Il faut trouver un terminal, avait-il dit. Tant que Marc peut parler.
Elle avait hoché la tête, sans un mot. Le baiser dans la crypte, la promesse murmurée entre deux silences — tout cela était là, sous la surface, comme les eaux sous leurs pieds. Mais il n’y avait pas de temps pour les battements de cœur. Pas encore.
Léa avait trouvé l’entrée des urgences par une porte de service aux gonds graissés. L’hôpital était intact — un îlot préservé, alimenté par ses propres générateurs. Dans la salle d’informatique administrative, un terminal vieux de dix ans trônait sur un bureau. Yacine s’était posté à la fenêtre, Victor n’était plus là pour le remplacer. Personne n’avait dit son nom à voix haute.
— Le répondeur du bunker, dit Julien en branchant le disque dur de Léa. Le code d’accès est dans le système. Yacine, tu nous couvres.
Le silence de la pièce était un muscle qui se contractait. Camille regardait l’écran s’allumer, la ligne de commande clignoter, et quelque chose en elle se serra. Leur dernier lien avec le bunker — avec Duret — était un mort et un enregistrement vocal vieux de trois ans.
— Il faut le protocole d’urgence, dit-elle. Le canal de diffusion radio des autorités. Si on envoie sur toutes les fréquences, les gens entendront.
Julien tapa une suite de commandes. Les haut-parleurs du terminal grésillèrent. Il posa la main sur une touche.
— Marc, dit-il. À toi de parler.
L’enregistrement sortit en boucle : la voix de Marc, précise et calme, prononçant la phrase que Léa avait retrouvée dans ses fichiers personnels — une phrase de code, banale, que personne n’aurait devinée.
« Autorisation transmise. Validation finale. »
Le voyant du terminal passa au vert. Sur l’écran s’ouvrit un logiciel de diffusion massive, une liste de fréquence radio longue comme un bras. Camille n’avait jamais vu ce nom : RÉSEAU PHÉNIX. Le vrai réseau de communication survivant. Le mensonge sur la fuite de gaz — cette histoire que Duret avait répétée pour justifier les tirs, les perquisitions, la mort de Victor — tenait encore sur les ondes.
— On envoie quoi ? demanda Léa, la voix dure.
Camille sortit de sa poche un morceau de papier plié, arraché au carnet de son père une nuit d’insomnie, des années avant sa mort. Elle le tendit à Julien.
— La vérité. Tout ce qu’on sait. Qui ils sont, ce qu’ils ont fait, le black-out. Que la fuite de gaz n’a jamais existé.
Julien lut rapidement, puis leva les yeux.
— Camille, ton père a écrit ça ? Quand ?
— Il savait. Il a toujours su que quelque chose se préparait. Il l’a laissé pour moi.
Le texte était court, froid, factuel. Pas un plaidoyer. Une déposition. Le nom du colonel Duret, la cellule de la DGSE rogue, le chiffre de leurs opérations, l’état de siège maintenu par la peur. Camille avait ajouté les détails qu’elle seule connaissait : les couloirs du bunker, la salle d’interrogatoire, le visage du garde qui l’avait libérée.
Ils étaient tous autour de l’écran. Personne ne parlait. On entendait seulement la ventilation de l’hôpital, et quelque part, un bébé qui pleurait.
— Quand on appuie, dit Yacine depuis la fenêtre, on ne peut plus reculer.
Julien regarda Camille. Elle ne chercha pas son regard — elle plongea dedans.
— On appuie.
Il appuya.
La diffusion ne prenait pas de forme visible. Juste un enchaînement de chiffres dans la console, des fréquences qui se verrouillaient les unes après les autres. Et puis, dans une salle des urgences à trois étages plus bas, un poste de radio crépita. Une voix sortit — la leur — lue par le synthétiseur du terminal, répétée sur des centaines de kilomètres.
« …le black-out est une opération menée par le colonel Duret et la cellule Sixtine de la DGSE. La fuite de gaz est un mensonge diffusé pour maintenir la population sous contrôle… »
Dans la chambre d’écoute, ils attendirent. Longtemps. Les haut-parleurs crachèrent les parasites des radios amateurs, les messages de détresse, les canaux de la police.
Léa fut la première à comprendre.
— Ça marche, dit-elle. Ils l’entendent. Tout le monde l’entend.
Yacine tourna la tête, un sourire incertain au coin des lèvres.
— Et maintenant ? demanda-t-il.
— Maintenant, dit Camille, ils savent.
Mais la voix du terminal se tut, remplacée par un sifflement de plus en plus aigu. Sur l’écran défilèrent des lignes de code qu’elle ne reconnut pas. Une contre-diffusion, balayant leurs fréquences une par une.
Julien se pencha. Ses doigts volèrent sur le clavier.
— IIs répondent, dit-il. Ils viennent de brouiller les trois premières fréquences. Ils savent qu’on a parlé. Et ils savent d’où.
Il releva la tête, et Camille vit dans ses yeux ce qu’elle avait refusé de nommer depuis leur sortie des égouts : la fin de l’ombre.
— Ils vont envoyer des hommes ici, murmura-t-elle.
— Pas des hommes, dit Yacine, le regard vissé sur la fenêtre. Des hélicoptères.
Le bruit lointain d’un rotor leur parvint, à travers les murs épais de l’hôpital.
La vérité venait de se libérer. Mais elle portait en elle le poids de ce qui allait suivre.
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