Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 34: The Counterstroke
Les premières lueurs de l'aube n'étaient encore qu'une promesse grise au-dessus des toits quand le sol trembla. Pas un séisme. Une explosion. Sourde, profonde, venue des entrailles du bunker.
Camille fut projetée contre Julien, tous deux heurtant le mur de béton du conduit de ventilation où ils s'étaient glissés. Une poussière âcre les engloutit, chargée de gravats et d'odeur de brûlé.
« Qu'est-ce que c'est ? » cria Léa, accroupie derrière eux, mains plaquées sur les oreilles.
Julien cracha du sable. « Ils font sauter la place. Ils effacent tout. »
Une seconde détonation, plus proche. Le sol vibra sous leurs pieds, une fissure courut le long du plafond du tunnel comme une veine noire. Yacine, en tête, jeta un regard en arrière, torche braquée sur leurs visages blêmes.
« On continue ou on remonte ? »
Camille ne répondit pas. Son esprit tournait déjà, calculait. Le bunker était leur seul lien physique avec la preuve, avec le chip. Duret ne les laisserait pas vivre avec cette vérité — et s'il ne pouvait pas les avoir, il effacerait tout ce qu'ils avaient touché.
« Le chip. » Sa voix était rauque. « Il est resté à l'intérieur. »
Léa ouvrit la bouche, referma. Elle tenait le disque dur de Marc serré contre sa poitrine, comme un enfant. « On peut retourner... »
« Non. » Julien la coupa, déjà en mouvement. « On n'a plus rien à chercher là-dedans. »
Ils rampèrent. Le conduit se resserrait, les obligeant à ramper sur les coudes et les genoux. Les explosions se succédaient maintenant à rythme régulier, chaque déflagration un coup de poing dans l'air confiné. L'obscurité était totale, trouée seulement par le faisceau dansant de la torche de Yacine.
Camille sentit quelque chose se déchirer dans sa poche. Le contact ne lui parvint qu'une seconde plus tard : la pochette en plastique qui contenait la copie du code de Marc, lâchée quelque part dans la pagaille. Son cœur manqua un battement.
« Yacine, arrête ! » cria-t-elle.
Il stoppa net. Derrière eux, une grille d'aération s'effondra dans un grondement de métal tordu. Un pan de mur bascula, bloquant le conduit à moins de deux mètres. Ils étaient enfermés dans un tube de pierre et de poussière.
« Qu'est-ce qui se passe ? » La voix de Léa montait d'un cran.
Camille tâtonna le sol, les contours de sa poche déchirée, rien. Rien. Le code, les notes de cryptage qu'elle avait recopiées du bunker — tout était resté là-bas, ou dans la poussière derrière elle, enterré sous des tonnes de béton.
Elle ferma les yeux, respira par le nez. La panique montait, une vague tiède.
« C'est bon, » dit-elle, d'un ton qui ne trompait personne. « On avance. »
Julien la dévisagea dans la pénombre. Il savait. Il savait ce qu'elle avait perdu, il le lisait sur son visage.
« Le matériel n'est pas tout, » dit-il doucement. « On a la mémoire. »
Une troisième explosion, plus lointaine cette fois, comme si la structure entière s'écroulait sur elle-même. Le conduit trembla, une nappe de fumée noire les rattrapa, les forçant à baisser la tête.
Ils rampèrent encore dix minutes, vingt peut-être. Quand enfin la grille extérieure céda sous la poussée de Yacine, ils débouchèrent dans une ruelle étroite, en contrebas du boulevard Montparnasse. Le ciel était encore sombre, mais une lueur orange dansait à l'horizon : le bunker brûlait.
Camille s'adossa au mur, genoux fléchis. Ses mains tremblaient, pas de froid — de rage. Ils avaient tout risqué pour un morceau de silicium et de métal, et ce morceau était maintenant dans un tas de décombres fumants.
Julien s'accroupit devant elle. Il prit ses mains, les tint fermement.
« On reconstruit, » dit-il. « On trouve un autre moyen. »
Léa s'approcha, le disque dur toujours serré contre elle. « Marc avait des notes. Peut-être sur le disque... »
Yacine secoua la tête. « Le disque, c'est la voix. Le chip, c'est la clé. Et la clé est perdue. »
Le silence retomba. La ville était noire, calme, indifférente à leur désastre.
Camille leva les yeux. Elle pensait à son père, à son bureau, à ce carnet à couverture de cuir qu'elle n'avait pas rouvert depuis des années. Une pensée fugace, une intuition absurde.
« Mon père, » murmura-t-elle.
Julien tourna la tête. « Quoi ? »
« Il était cryptographe. Pour le gouvernement. » Elle parlait vite, soudain, les morceaux s'assemblant dans son esprit comme une image qu'on n'avait jamais regardée en pleine lumière. « Il avait un journal. Des codes. Je ne l'ai jamais compris. »
Elle se releva d'un coup, une étincelle froide dans le regard.
« Si le bunker était une opération officielle déguisée, il y a forcément un contrepoids. Une clé de secours. Quelque chose qui précède tout le reste. »
Julien la regarda, un sourire naissant au coin des lèvres malgré la poussière et la fumée.
« Et ce journal, il est où ? »
Camille ne répondit pas. Elle regardait déjà vers l'est, vers leur immeuble, vers les ruines de leur ancienne vie.
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