Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 35: The Journal
La pluie avait cessé, mais l'air restait chargé de cendres et d'humidité. Leur immeuble n'était plus qu'une coquille calcinée, un squelette de béton ouvert sur le ciel gris. Camille s'arrêta devant ce qui avait été la porte d'entrée, une poutre carbonisée barrant le passage comme un gardien mort.
— Tu es sûre que c'est là ? demanda Julien, la lampe torche braquée sur les décombres.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle cherchait des repères, quelque chose qui ressemblait à un couloir, à un escalier. Rien. Le feu avait tout effacé, ne laissant que des formes noires et tordues, des silhouettes d'objets qu'elle ne reconnaissait plus.
— Le salon était au premier étage, dit-elle enfin. Son bureau donnait sur la cour.
Elle entendit Léa derrière elle, qui soufflait doucement en ajustant son sac. Le garde — celui qui l'avait libérée, un homme jeune nommé Malik — était resté en vigie à l'angle de la rue, les yeux rivés sur le boulevard désert. Il avait accepté de les suivre sans poser de questions, comme si la survie n'était plus qu'une affaire de mouvement.
Camille s'engagea dans ce qui avait été le hall. Ses bottes crissaient sur du verre pilé et des gravats. L'odeur de brûlé lui piquait les narines, mêlée à celle, plus insidieuse, de la rouille et de l'humidité des canalisations crevées. Les marches de l'escalier étaient intactes, mais en partie effondrées au deuxième palier. Elle monta prudemment, une main contre le mur, l'autre serrant la lampe qu'elle avait récupérée dans le bunker.
Le bureau de son père se trouvait au fond de l'appartement. La porte avait sauté, arrachée par l'explosion initiale ; le battant gisait à plat au milieu de ce qui restait du salon. Elle se baissa, passa sous une poutre affaissée, et pénétra dans la pièce.
Les livres avaient brûlé. Elle le vit immédiatement, une bibliothèque entière consumée, ne laissant que des dos gondolés, des pages crayeuses tombées en tas. Le cœur serré, elle écarta des débris de plâtre avec le pied. Le bureau était là, couché sur le flanc, son tiroir principal béant et vide. Quelqu'un avait déjà fouillé. Évidemment. Duret avait dû envoyer ses hommes avant de faire exploser le bâtiment, ou peut-être après, pour effacer toute trace.
— Merde, murmura-t-elle.
Julien la rejoignit, s'accroupit à côté d'elle. Il ne dit rien, mais sa présence suffit à calmer le tremblement de ses mains. Elle se força à réfléchir. Son père n'était pas homme à confier un secret à un tiroir. Il était méfiant, obsédé par les protocoles, un homme qui vivait entouré de chiffres et de clés qu'il savait perdus.
— Le mur, dit-elle soudain.
— Quoi ?
Elle se redressa, traversa la pièce en évitant une latte de plancher effondrée, et atteignit le pan de mur qui donnait sur la salle de bain. La cloison avait été soufflée, mais une partie tenait encore, recouverte de papier peint à rayures bleues que son père n'avait jamais accepté de changer. Elle posa la paume à plat contre le papier brun, compta trois pans vers la droite, puis deux vers le bas. Ses doigts trouvèrent une couture invisible, un léger renflement sous la peinture. Elle tira, et un panneau de contreplaqué tourna sur des gonds silencieux.
Derrière, scellée dans une niche creusée dans la brique, une boîte métallique à l'ancienne, un coffre-fort de fortune, rouillé aux joints. Il n'y avait pas de serrure à combinaison visible, juste un petit cadran à chiffres.
— Il me disait de toujours me souvenir de l'année de ma naissance inversée, murmura-t-elle.
Elle tourna le cadran : 9, 8, 8, 1 — 1889, mais inversé, c'était 1998. Elle le tourna à nouveau, dans l'autre sens, jusqu'à ce que le mécanisme cède avec un claquement sec. Le couvercle s'ouvrit.
Le journal était là. Un carnet à couverture de cuir vert foncé, épais d'environ trois centimètres, les coins usés par des années de manipulation. Elle le prit, le retourna. La couverture ne portait aucun titre, pas de nom, comme si son père avait voulu qu'il demeure anonyme jusqu'au bout.
Elle l'ouvrit à la première page. La première chose qu'elle vit, ce n'était pas du texte, mais des suites de nombres. Colonnes serrées de six chiffres, avec en dessous des annotations dans l'écriture fine et penchée de son père. Des années qu'il codait tout, ses pensées, ses observations, ses travaux — elle avait toujours su que ce journal existait, mais ne l'avait jamais ouvert. Il le lui avait interdit, ou plutôt il l'avait laissé entendre, avec cette douceur distante qui le caractérisait.
Julien se pencha au-dessus de son épaule. Il siffla doucement entre ses dents.
— C'est dense.
— Il a toujours été comme ça. Des tables de permutations, des transpositions…
Elle feuilleta, cherchant la dernière section, celle qui correspondait dans son esprit aux derniers mois de sa vie. Au début, il y avait des pages datées — des annotations au crayon, des listes de mots qu'elle reconnaissait comme des algorithmes de hachage. Mais vers la fin, les notations changeaient. Les nombres devenaient plus courts, presque alphabétiques, et des symboles étranges apparaissaient dans la marge. Elle s'arrêta sur une page où le mot PARIS revenait six fois, encadré d'opérateurs logiques.
— Regarde, dit-elle à Julien. Ici. C'est un générateur. Un point d'ancrage.
Il prit le journal entre ses mains, l'approcha de la lumière. Son visage se plissa de concentration.
— On dirait un registre à décalage, dit-il lentement. Avec une rétroaction linéaire. C'est utilisé pour générer des séquences pseudo-aléatoires… La clé serait la condition initiale.
Camille hocha la tête. C'était exactement ce qu'elle avait espéré. Son père avait conçu un système de coupure — une porte dérobée dans l'infrastructure du réseau électrique français, une clé qui permettrait de neutraliser les opérations non autorisées en réinitialisant tous les contrôleurs via un broadcast ciblé. Elle ne savait pas s'il avait eu le temps de finir, mais c'était son dernier projet, et il avait peur de ce qu'il construisait. Elle s'en souvenait, ces cauchemars, ces appels tardifs à sa mère.
— La séquence d'initialisation est là, dit-elle en pointant une ligne écrite plus petit que les autres, à demi effacée par l'encre qui avait pâli. Sept bits, commençant par 1-0-1…
— Mais où l'injecter ? demanda Julien. Il faut un point d'accès au réseau.
— Le sous-station d'origine, dit Camille. Celle qu'ils ont piratée en premier. Là où la coupure a commencé. Si on peut rétablir l'alimentation en mode local, on peut injecter la séquence d'initialisation et verrouiller tous les autres contrôleurs du pays.
Julien la regarda longuement. Il y avait dans ses yeux cette lueur qu'elle connaissait, ce mélange de détermination et de doute qui précédait les grandes décisions.
— Et Duret ? demanda-t-il.
— Duret est en train de détruire son propre réseau, dit Camille. Il panique. S'il n'efface pas tout, il perd la maîtrise. Mais s'il efface trop vite, il ne nous reste rien à prendre.
Elle referma le journal, le glissa dans sa veste. Dehors, le ciel commençait à s'assombrir. La lumière baissait rapidement, et avec elle, l'illusion que cette journée serait autre chose qu'une course contre la nuit.
Léa les rejoignit dans l'encadrement de la porte, le souffle court.
— Le garde a repéré un groupe qui remonte le boulevard. Armés. Ils portent des brassards rouges. Ce n'est pas Duret, mais ça pourrait bien être l'autre milice.
Julien se tourna vers Camille. Leurs regards se croisèrent, puis il fit un pas vers Léa.
— On file. On se rend à la sous-station, mais pas par la rue. Par les toits, tant qu'on peut.
Camille sortit la dernière, le journal serré contre elle. En descendant l'escalier éventré, une idée la traversa, une idée qui n'était pas sortie du journal de son père mais de sa propre mémoire : son père avait toujours dit que le vrai verrou n'était pas dans la séquence, mais dans celui qui la tenait. Dans la confiance, pas dans la technologie.
Elle n'avait jamais vraiment compris ce qu'il voulait dire.
Maintenant, si. La séquence d'initialisation ne valait que si le réseau était encore assez intact pour la recevoir. Et ce réseau fondait sous leurs pieds, bloc par bloc, quartier par quartier — détruit par ceux-là mêmes qui l'avaient si patiemment construit.
Au bout de la rue, les silhouettes armées étaient devenues plus nettes. Malik les fit signe de longer la façade, vers une échelle d'incendie rouillée à l'arrière d'un immeuble commercial. Ils n'avaient que quelques minutes d'avance.
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