Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 36: The Plan
L’aube n’était pas une lumière, mais une absence d’obscurité. Une grisaille qui révélait les cheminées brisées du douzième arrondissement et la coque défoncée de l’immeuble de Camille, là-bas, à trois kilomètres derrière eux. Ils étaient posés sur le toit d’un garage, à plat ventre, jumelles collées aux yeux. Malik avait repéré le poste de transformation principal : un cube de béton sans fenêtres, entouré d’une double clôture barbelée, gardé par quatre hommes. Pour l’instant.
« Deux factions, dit Julien à voix basse. Les hommes de Duret tiennent le nord. Les brassards rouges s’approchent par l’est. Ils ne se sont pas encore vus, mais ça ne va pas durer. »
Camille ne répondit pas. Elle lisait le carnet de son père, les doigts dessinant les symboles de la séquence de secours. Elle l’avait déjà mémorisée. Ce n’était pas ça qui la préoccupait. C’était ce que son père avait écrit en marge de la page : *La grille n’oublie pas. Elle pardonne, mais elle n’oublie pas.* Qu’est-ce que ça voulait dire ? Une clé de plus ? Ou un piège ?
« Il faut y aller maintenant, coupa Léa, qui scrutait l’horizon avec Malik. Dans une heure, les rues seront infranchissables. La quarantaine se resserre. J’ai vu des barricades se construire à l’ouest pendant la nuit. »
Julien se tourna vers Camille. Il avait le visage sale, une estafilade sur la tempe. Mais ses yeux étaient calmes, comme toujours. « On se scinde. Un groupe d’assaut, un groupe de guidage. Toi tu montes sur le toit de la tour EDF, à cinq cents mètres. Vue plongeante sur tout le périmètre. Tu m’as à la radio, tu me dis où ils sont, combien ils sont, d’où ils viennent. Moi, avec Malik et trois autres, on entre dans le poste. »
« Et moi ? » demanda Léa. Sa voix était éraillée, chargée d’une culpabilité qu’elle n’avait pas encore exprimée à voix haute.
« Tu restes avec Camille. Si je tombe, c’est toi qui prends la radio. Tu connais le code aussi bien qu’elle ? »
Léa hocha la tête. Elle avait tout mémorisé pendant la nuit, en relisant le carnet sous la lueur d’une bougie volée. Elle cherchait la rédemption.
Camille saisit le poignet de Julien. Pas pour le retenir. Pour vérifier qu’il était encore réel. Il le savait. Il ne dit rien, mais il serra ses doigts une seconde, et ce fut tout le dialogue qu’ils eurent. Pas de promesse. Pas de « je reviens ». Ils savaient que les promesses, dans ce monde noir, pesaient trop lourd.
Le groupe se sépara. Quatre hommes avec Julien, armes volées aux gardes de Duret. Camille et Léa grimpèrent à l’échelle extérieure de la tour EDF — une carcasse de bureaux abandonnés, fenêtres soufflées, escaliers en colimaçon. Elles montèrent douze étages dans le noir, comptant les marches pour garder le rythme. Le silence était si dense que Camille entendait les battements de son propre cœur, amplifiés par la cage d’escalier comme une caisse de résonance.
Au sommet, le vent les frappa. Paris s’étendait sous elles, gris et immobile, coupé en deux par la Seine invisible. Le poste de transformation était un rectangle minuscule, en contrebas. Camille déplia sa radio, ajusta la fréquence.
« Grillons, tu m’entends ? »
Un crachotement. Puis la voix de Julien, métallique : « Je t’entends. On avance par la rue Neuve. Contact visuel dans deux minutes. »
Camille colla les jumelles à ses yeux. Quatre gardes devant le portail. Deux autres qui patrouillaient le long de la clôture est. Une voiture blindée garée à l’angle, moteur tournant, échappement visible dans l’air froid. « Trois hommes à l’est, deux au nord, dit-elle. La voiture a du monde à l’intérieur. Peut-être trois. »
« Reçu. »
Léa était immobile à ses côtés, le carnet ouvert sur les genoux, un stylo à la main. Elle ne lisait pas. Elle regardait fixement la ligne de fuite des toits, là où la fumée noire montait de la Seine. « Deux colonnes de fumée, murmura-t-elle. Duret brûle ses propres archives. Il ne reste plus rien, nulle part. »
Camille ne détourna pas les yeux du poste. Julien et ses hommes étaient maintenant visibles, des ombres qui longeaient les murs. Ils atteignirent la clôture. Un garde se retourna. Il vit Malik trop tard — Malik avait déjà levé la crosse. Le corps s’effondra sans un bruit. Les autres gardes étaient à l’autre angle, ne virent rien.
« Parfaits, dit Camille dans la radio, les nerfs tendus à vif. Vous êtes dans l’angle mort. Continuez. »
Le silence radio dura trente secondes. Puis une détonation. Puis une autre. Puis le crépitement d’une arme automatique. Julien, de la voix d’un homme qui court : « On est repérés. Ils arrivent de l’est. Les brassards rouges sont sur nous. »
Camille vit le mouvement. Les brassards rouges déboulaient du bout de la rue, une douzaine d’hommes, armes levées. Julien n’était plus qu’à dix mètres de la porte du poste. Ses deux hommes de couverture tiraient vers la rue, mais ils étaient trois contre douze. Malik était déjà au sol, bras tordu.
« Courez ! » hurla Camille dans la radio. « Laissez-les ! Entrez ! ENTREZ ! »
Elle vit la porte métallique du poste s’ouvrir. Julien se jeta à l’intérieur, un dernier homme le suivait. La porte se referma. Une rafale de balles ricocha contre le béton, mais l’acier tenait.
Camille retint son souffle. Elle vit les brassards rouges encercler le bâtiment, prendre position. Le poste était cerné. Julien était dedans, seul rescapé de l’assaut. Et la radio grésilla une dernière fois.
« Je suis dans la salle des machines. Le code. Donne-moi le code. »
Camille ouvrit le carnet, mais ses doigts tremblaient. Léa l’aida, lisant à voix haute, phrase par phrase. La grille n’oublie pas. Le code était là, quinze chiffres, une séquence qu’elle avait répétée toute la nuit comme un mantra.
Elle parla dans la radio, distinctement, chiffre par chiffre. La ligne resta muette. Puis une voix, celle de Julien, étrangement calme :
« Je l’ai. Camille… »
Il ne finit pas la phrase. De l’autre côté de la rue, un homme en brassard rouge leva un lance-roquette et tira. Le projectile décrivit un arc lent dans l’air gris. Camille vit le poste exploser dans un éclair blanc.
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