Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 38: The Light Returns
Le silence dura une seconde, puis deux. Camille restait immobile, la main encore crispée sur le levier, le souffle court, la sueur gelée sur sa nuque. Dehors, les tirs continuaient, mais quelque chose changeait. Un bourdonnement grave, sourd, montait de sous ses pieds, comme un animal qui s'éveille.
Les voyants du tableau de bord clignotèrent un à un, timides d'abord, puis insistants. Le transformateur principal émit un claquement sec, suivi d'un ronronnement continu, régulier, presque apaisant. La lumière. Les lampes au plafond du poste de contrôle s'allumèrent dans un crépitement de tubes fluorescents fatigués.
Camille cligna des yeux, éblouie. Depuis trente jours, elle n'avait vu que la lueur jaune des bougies et le blanc froid des lampes frontales. Cette lumière crue, clinique, lui parut plus violente que toute l'obscurité traversée.
Elle n'avait pas le temps de s'y habituer.
— Julien.
Le nom sortit de sa gorge comme une prière. Elle quitta la salle des commandes en courant, trébuchant sur des câbles arrachés, le casque de chantier qu'elle portait encore lui battant les tempes. Le couloir empestait la poudre brûlée et le métal chaud. Une fumée âcre rampait au plafond.
Elle le trouva affalé contre le mur du fond, à côté de la porte blindée qu'il avait tenue si longtemps. Une flaque sombre s'élargissait sous sa cuisse gauche. Son visage, éclairé par la nouvelle lumière, était blanc, cireux, les lèvres déjà bleuies.
— Non. Non, non, non.
Camille s'agenouilla dans le sang. Ses doigts cherchèrent son cou, trouvèrent un pouls faible, irrégulier, mais présent. Elle ne pleura pas. Elle n'en avait plus le luxe. Sa formation de pharmacienne prit le relais : la plaie, l'artère fémorale touchée, la pression à appliquer, la course contre le temps.
Elle fouilla sa poche de veste — celle qu'elle gardait toujours fermée par une épingle de sûreté depuis la première nuit du black-out. Le garrot. Elle l'avait confectionné à l'aube, avant l'assaut, avec un tube de caoutchouc du poste de soins et une tige de stylo bille. Une intuition de vieille habituée des urgences.
— Respire. Reste avec moi. Tu ne vas pas mourir ici. Pas maintenant. Pas après tout ça.
Ses mains travaillèrent vite, presque mécaniquement, pendant que ses paroles restaient douces. Elle serra le garrot au-dessus de la blessure, bloqua la tige pour le maintenir, vérifia la position. Le saignement ralentit. Julien gémit, sans ouvrir les yeux.
Dehors, le tumulte semblait s'éloigner. Les tirs se faisaient plus sporadiques. Le poste de radio, sur le bureau de la salle adjacente, grésilla soudain avec une clarté retrouvée.
— ...réseau opérationnel. Les quartiers Est s'allument un à un. On répète : la lumière est revenue. Toutes les unités, sécurisez le périmètre. La faction est en déroute.
Camille n'écoutait plus. Elle tenait la main de Julien, comptait les secondes entre chaque respiration. Elle remarqua alors, par la fenêtre fissurée du couloir, que le ciel au-dessus de Paris changeait. Ce n'était plus le noir absolu des nuits précédentes, mais une lueur grise, hésitante, qui montait de la ville entière. La terre entière.
L'aube.
Le ronronnement d'un rotor se fit entendre, d'abord lointain, puis de plus en plus fort. Une lumière blanche balaya l'intérieur du poste. Des voix, des bottes. Camille leva les mains sans même regarder, les yeux rivés sur le visage de Julien.
— À l'aide, ici. Il a perdu beaucoup de sang. Fémorale. Garrot posé depuis quatre minutes.
Une main gantée se posa sur son épaule.
— On s'occupe de lui. Vous êtes la pharmacienne, n'est-ce pas ?
Camille ne répondit pas. Elle regarda les brancardiers soulever Julien, son corps inerte mais vivant, son visage jeune et fatigué. La lumière du matin, réelle cette fois, la lumière du soleil, se glissa par la porte ouverte et vint se poser sur elle.
Elle se releva. Ses jambes tremblaient. Dehors, Paris clignotait dans les premières lueurs de l'aube, des milliers de fenêtres allumées, un réveil brutal après un mois de ténèbres.
Elle suivit le brancard, une main en avant, comme dans un rêve.
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