Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 39: The Aftermath of Dawn
Le soleil de septembre entrait à flots par la vitrine reconstituée, dessinant des rectangles nets sur le carrelage éclatant de propreté. L'odeur du neuf — peinture fraîche, vernis, carton — recouvrait à peine celle, familière, des médicaments et du désinfectant. Camille laissa courir ses doigts sur le comptoir en chêne clair, lisse sous sa paume, comme pour s'assurer que tout cela était bien réel.
Quatre semaines. Trente jours depuis la lumière, depuis le sang, depuis Julien sur le sol de la salle de contrôle, sa main pressée contre sa cuisse, le rouge qui ne cessait de couler entre ses doigts. Elle cligna des yeux. Le bourdonnement sourd du réfrigérateur pharmaceutique — un nouveau modèle, plus silencieux que l'ancien — la ramena au présent.
« Camille ? »
Elle se retourna. Marc, son ancien collègue, se tenait dans l'embrasure de la réserve, un carton d'ampoules dans les bras. Sa barbe avait blanchi pendant l'interminable hiver de l'obscurité. Il sourit, fatigué, mais heureux.
« Les livraisons sont arrivées. Tout le stock d'insuline est en place. On est opérationnels.
— Opérationnels », répéta-t-elle. Le mot résonnait comme un défi lancé à ces deux mois de nuit, à la peur qui avait rongé les os du quartier, aux cadavres qu'on avait sortis des immeubles au petit matin.
Elle fit le tour du comptoir, ouvrit le registre neuf, y porta la date : 14 septembre. Une page blanche. Le stylo hésita un instant, puis elle signa.
Dehors, la rue était méconnaissable et pourtant la même. Les volets métalliques des boutiques s'étaient levés les uns après les autres, découvrant des vitrines propres, parfois vides, mais ouvertes. Des ouvriers s'affairaient sur un échafaudage, une façade éventrée par un incendie était peu à peu remaçonnée. À la boulangerie du coin, la file d'attente s'étirait — habituelle, presque banale, comme si les gens avaient toujours fait la queue pour du pain au levain et des croissants.
Comme s'ils n'avaient jamais trié des boîtes de conserve à la lueur des bougies pendant que leurs enfants pleuraient en silence.
Camille poussa la porte. L'air était doux, ce matin de rentrée. Elle se dirigea vers le bâtiment au numéro 47, dont la façade rénovée sentait encore le plâtre frais. Des ouvriers posaient les dernières fenêtres à double vitrage. Elle salua d'un signe de tête le chef de chantier, un homme qu'elle ne connaissait pas, mais qui la connaissait — tout le monde ici la connaissait désormais.
« Madame Laurent ! Votre étage est terminé. Plomberie refaite, électricité neuve. Rez-de-chaussée dans deux semaines.
— Merci, monsieur Khalil. »
Elle monta l'escalier — l'ascenseur n'était toujours pas réparé, les pièces tardaient. Sur le palier du troisième, une odeur de café frais filtrait sous une porte. La porte de la voisine, Mme Thomas — la vieille dame qui avait confondu ses pilules cardiaques avec du paracétamol pendant trois semaines, jusqu'à ce que Camille découvre l'erreur en triant la pharmacie de l'immeuble avec Léa.
Sa propre porte s'ouvrit sans effort, la serrure neuve huilée. L'appartement sentait le neuf et l'évacué. Ses livres avaient survécu — les pompiers avaient réussi à sauver la bibliothèque du salon avant que l'eau ne l'atteigne. Elle passa les doigts sur le dos des volumes, comme on compte des perles. Son regard accrocha la petite table de nuit, maintenant vide. Le journal de son père était parti avec Léa, remis à l'historien qui avait ouvert un fonds d'archives sur « la Panne de Paris », comme les médias avaient fini par baptiser ces cent soixante-quatre jours.
Cent soixante-quatre jours de nuit, et la lumière revenue en une seconde. Le monde avait ce genre d'ironie.
Elle se baissa, ramassa un fragment de verre jeté par la fenêtre ouverte — un débris oublié par les ouvriers — et le jeta dans la poubelle provisoire.
Hôpital Saint-Antoine. Un lundi. Camille marchait dans le couloir de rééducation, les semelles de ses baskets grinçant sur le linoléum. Elle connaissait chaque porte, chaque tournant — elle avait passé plus de temps ici que dans sa pharmacie ces dernières semaines, pas comme soignante, cette fois, mais comme visiteuse.
La salle 214. Elle frappa deux fois avant d'entrer.
Julien était assis près de la fenêtre, les mains posées sur les accoudoirs de son fauteuil roulant. Ses cheveux, plus longs qu'il ne les avait jamais portés dans la caserne, lui tombaient dans les yeux. Il ne les releva pas immédiatement lorsqu'elle entra. Il regardait la Seine en contrebas, les péniches qui glissaient lentement, le ciel d'un bleu lavé.
« Le kiné dit que je devrais pouvoir marcher avec des béquilles dans trois semaines. Marcher, tu te rends compte. Ce mot, qu'est-ce qu'il veut dire. »
Sa voix était plus basse qu'avant, comme encrassée.
Camille s'approcha, tira la chaise près de lui, s'assit. Elle ne prit pas sa main — pas encore. Ils avaient appris à se connaître dans l'urgence, le bruit, la peur. Le silence des chambres d'hôpital était un autre territoire.
« Il veut dire que tu vas escalader les toits du 11e arrondissement pour te prouver que tu peux toujours le faire.
— Peut-être. » Un sourire passa sur son visage, rapide. Il tourna enfin la tête. Les cernes étaient profonds sous ses yeux, mais ils étaient vifs. « Et toi ? Ta pharmacie ?
— J'ai ouvert. Tout est sur les étagères. Il manque encore une partie des stocks, mais les livraisons reprennent. Marc est revenu. Marie-Claire aussi. » Elle hésita. « Le quartier est méconnaissable. Les gens se saluent. On se dit bonjour. Tu te souviens, avant, personne ne se regardait dans la rue ?
— On préférait ne pas se voir. C'était plus simple. » Il laissa retomber sa tête contre le dossier du fauteuil. « Malik est mort, la nuit dernière. »
Le mot frappa comme une lourde porte qui se referme.
« On vient de l'apprendre », ajouta-t-il. « L'infection était trop avancée. Il a tenu le temps qu'il fallait. Les gars de la brigade ont organisé un hommage. On a récupéré son casque, à moitié tordu, à la caserne. Ils vont le mettre à l'entrée, avec la plaque.
— Je suis désolée », dit Camille.
Julien répondit par une longue expiration, puis se pencha en avant, les coudes sur les genoux. Il fixa ses mains — des mains noueuses, habiles, qui avaient dénoué un tourniquet improvisé autour de sa propre jambe pendant que les hélicoptères approchaient, luttant pour les aider, luttant pour survivre.
Malik. Le colosse souriant qui avait transporté deux enfants sur ses épaules dans les escaliers de l'immeuble en flammes. Qui avait taquiné Julien sur sa tendance à « collectionner » les coordonnées de Camille dans son téléphone sans jamais oser l'appeler, disait-il en riant, sauf urgence pédiatrique avérée.
« Il a laissé une lettre », dit Julien. « Avec son avocat. Pour sa sœur. Il savait qu'il n'en sortirait pas. Mais il a tenu. Il a tenu jusqu'à ce que la lumière revienne. » Sa voix se brisa sur le dernier mot. Ils restèrent silencieux.
« Paris n'a pas tout oublié », murmura finalement Camille. « Regarde. » Elle indiqua par la fenêtre. En contrebas, sur le quai, un groupe de bénévoles en gilets jaunes distribuait des repas à une file de personnes agglutinées devant une soupe populaire. D'autres, en bleu, triaient des cartons de vêtements. Des semaines, des mois après. Le réseau du quartier n'était pas mort.
« La solidarité, c'est fragile », dit Julien. « Une fois que les ampoules sont revenues, les gens retournent à leur vie. On oublie vite.
— Certains oublient. » Elle sortit de son sac un livre de poche écorné, un recueil de poèmes de Jacques Prévert que Malik lui avait prêté des semaines plus tôt — « pour me garder éveillé entre deux gardes », avait-il dit en souriant de son accent chantant. Elle le posa sur la table près du lit. « D'autres tiennent leurs promesses. »
Julien prit le livre, le palpa, l'ouvrit. Une page avait été marquée d'un coin. Il lut à voix basse, presque sans le vouloir : « Il faut être léger comme l'oiseau et non comme la plume ». Il referma lentement, porta le livre à son front et le garda ainsi un long moment.
Dehors, le crépuscule commençait à tomber. Le ciel prenait des teintes miel et lie-de-vin sur les toits en zinc, qui brillaient doucement. On entendait des rires monter de la cour de l'hôpital — un groupe de soignants en pause, autour de la fontaine qui fonctionnait à nouveau.
Camille se leva, alla se poster derrière le fauteuil de Julien. Elle posa une main légère sur son épaule. Il la couvrit de la sienne, brièvement, puis la laissa retomber.
« Je reviens demain.
— Je vais compter les heures.
— Compte plutôt la Seine. C'est plus fiable. » Elle toucha son épaule une dernière fois, sortit dans le couloir.
Dans la lumière déclinante, elle rentra à pied par les quais. Chaque pas sur les pavés était une victoire — le pavé, la Seine qui coule, les terrasses des cafés qui se remplissent à nouveau, lentement, prudemment. Le monde reprenait son souffle, et avec lui, elle reprenait le sien. La nuit viendrait comme d'habitude.
Mais la lampe de sa pharmacie était allumée, désormais. Et dans la file du boulanger, sur son palier, dans la voix de ses voisins et dans celle qui la saluait à la caserne, quelque chose qu'on avait cru perdu avait appris à survivre.
Un jour à la fois. Une ampoule de sérum sous les doigts, une porte qui s'ouvre sans grincer, un pas de plus vers la Seine.
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