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Paris Sans Lumière

Lire le chapitre 5: A Debt Remembered

Le jour se levait à peine quand Camille entendit le grattement. Un papier glissé sous la porte du local à pharmacie, celui qu’elle avait réquisitionné comme base de triage. Elle se leva du matelas de fortune, les articulations rouillées par la nuit passée sur les planches, et ramassa le mot.

Papier quadrillé, écriture penchée, taches de café en bordure. Le dernier recensement des urgences de l’hôpital Saint-Antoine. La signature, en bas à droite, ne laissait aucun doute.

Sylvie.

Camille relut le message trois fois avant de le laisser retomber sur ses genoux. Le papier tremblait légèrement entre ses doigts.

*Camille,*

*On tient à peu près. Six étages, deux cents patients, générateur de secours qui nous donne encore douze heures, peut-être. On a évacué les urgences, la plupart sont partis, mais les chroniques sont restés. On ne peut pas les déplacer.*

*Il nous faut de l’insuline. La réserve du bloc B a été saccagée hier par des types armés. On en a perdu la moitié sur la route entre le central et l’hôpital. Je n’ai plus que dix unités pour quatre diabétiques insulinodépendants.*

*Je sais ce que je te demande. Je sais ce que tu refuses normalement. Mais je ne demande pas pour l’hôpital. Je demande pour Marie-France, la petite de la réa pédiatrique, celle que tu as débouchée il y a deux ans quand son cathéter avait lâché. Elle est dans le lot.*

*On parle de dix ans. Elle a dix ans.*

*Dis-moi que tu peux au moins essayer.*

*Sylvie*

Le stylo avait appuyé si fort sur le dernier mot que le papier avait cédé par endroits.

Camille resta assise dans la lumière grise qui filtrait par les carreaux cassés. Trois flacons. Mme Rousseau à l’étage, quotidienne, trente-deux unités. Dix jours de réserve si on comptait juste pour elle. Et une enfant à dix kilomètres d’ici, avec quatre autres patients dont elle ne connaissait pas les besoins exacts, et aucune route sûre pour les rejoindre.

Elle plia le papier, le rangea dans la poche de sa veste, et sortit dans la cour.

---

Julien était adossé au mur de l’immeuble, une tasse de café froid dans une main, l’autre posée sur son casque. Il ne dormait sans doute pas plus qu’elle. Il tourna la tête quand elle approcha, et son regard fit un rapide aller-retour entre son visage et la poche où elle avait glissé le papier.

— Tu as eu des nouvelles ?

— Sylvie, la cadre de santé de l’hôpital. Elle est barrée là-bas avec la réserve de chroniques. Elle demande de l’insuline.

Julien hocha lentement la tête, déchiffrant ce qu’elle ne disait pas.

— Combien ?

— Trois flacons. J’en ai trois. Elle en demande au moins la moitié.

Il ne fit pas de calcul ni de tirade. Il resta simplement là, le café fumant dans le petit matin, à mesurer le poids précis de ce qu’elle venait de dire.

— La gamine que tu as sauvée hier soir, dit-il enfin, celle qui respirait plus. Elle a besoin d’insuline, elle ?

— Non. Elle est asthmatique. Mais si je donne une partie de ce que j’ai, Mme Rousseau passerait sous le seuil d’un traitement efficace après cinq jours. Et si d’autres diabétiques se sont cachés dans la cave ou dans les étages hauts, je ne pourrai pas les prendre en charge.

— Et la petite de Sylvie ?

Camille leva les yeux vers les étages, là où l’aube commençait à éclairer les fenêtres brisées du troisième.

— Je lui dois ça. À Sylvie, pas à l’hôpital. Il y a deux ans, Marie-France avait une infection. Le protocole disait d’en rester là, de ne pas alourdir sa charge d’antibiotiques à cause des allergies. Le médecin de garde écoutait le protocole. Sylvie a écouté la gamine qui suffoquait. Elle a falsifié les résultats de laboratoire pour que je puisse administrer le traitement alternatif.

Julien ne demanda pas comment elle savait ça. Il se contenta de lui tendre sa tasse, intacte, sans même l’avoir portée à ses lèvres.

— Prends. Tu as l’air d’avoir besoin de quelque chose de chaud. Et on parlera d’insuline quand tu pourras penser avec autre chose que du papier.

Elle accepta la tasse. Le café était amer et tiède, mais c’était chaud dans sa gorge, et elle s’y accrocha comme on s’accroche à un point fixe dans le noir.

— Je ne vois pas comment faire, dit-elle après un long silence. Aller là-bas, c’est traverser la moitié de Paris sans éclairage, sans moyens de communication, et avec deux sacs à dos de médicaments qui ne peuvent pas prendre la chaleur.

— Il faut un véhicule. Pas une voiture : trop visible, trop bloquée par les débris. Une moto peut-être, ou un vélo avec une caisse isotherme que tu aurais encore.

— Et le passage par les quais ?

— Coupés après l’incendie d’hier soir. Tu n’as pas entendu les équipes en parler ? Ils essayaient de rejoindre le 11e pour un feu de sous-sol. Impossible.

Elle posa la tasse vide sur le rebord du local. Trois options, et chacune se fermait en même temps.

— Et si tu n’y vas pas toi-même ? dit-il.

Elle écarquilla les yeux.

— Je suis la seule à connaître l’état des stocks ici. Et la seule à savoir quoi chercher à l’hôpital quand on arrivera.

— Non, je veux dire : et si tu ne portes qu’une partie de l’insuline, et que tu mets le reste en place fixe ici, sous garde ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle pensait à la vanne de la réserve d’urgence, aux trois flacons alignés dans le frigo portatif, à la liste de patients qu’elle n’avait pas terminée de recenser dans l’immeuble. Et à une enfant de dix ans, isolée dans un hôpital à moitié sombre, qui comptait sur elle parce que sa collègue avait pris un risque autrefois.

— Je n’ai pas le choix, dit-elle enfin. Je passe d’abord par l’étage de Mme Rousseau pour lui prendre une dose quotidienne et demie, et je garde un flacon entier en réserve ici. Si je trouve du froid entre ici et l’hôpital, je pourrai conserver le reste.

Julien ne répondit pas tout de suite. Il regardait la cour qui s’éveillait, les résidents qui commençaient à se déplier des couvertures, à allumer des feux sous la grille d’aération.

— Je te dois quelque chose, moi aussi, dit-il. Hier soir, tu as choisi de mobiliser la pharmacie plutôt que de fermer les volets et de tourner le dos. Ça, c’est un genre de dette qu’on ne rembourse pas en disant merci.

Camille eut un sourire mince.

— Ça tombe bien. J’ai besoin de quelqu’un pour boucler le périmètre de la cour pendant mon absence.

Il pencha la tête.

— Et pour rester ici à surveiller le frigo, tu as qui ?

Elle marqua un temps. Il avait raison : les trois flacons ne pouvaient pas rester sans surveillance, pas dans un immeuble avec des gens affamés et désespérés. La pharmacie elle-même, déjà dépouillée de ses opiacés et de ses antibiotiques par les premiers pillards de la nuit, n’était plus qu’une coquille physique. Il n’y avait pas de serrure dont elle puisse faire confiance.

— Léa, dit-elle lentement. Elle sait déjà pour l’insuline. Elle a des compétences que les gens du quartier n’ont pas. Et elle n’a pas peur.

— Ou alors, dit Julien, on fait les deux. Tu vas à l’hôpital avec une partie de ce que tu as. Léa garde la réserve ici. Et moi, je t’accompagne sur le trajet.

— Tu ne peux pas quitter le secteur de ta brigade comme ça. Il y a encore des missions de reconnaissance en attente.

— Ma section est à découvert, dit-il calmement. Le capitaine est coupé du standard, il ne peut plus coordonner les affectations. Je peux être autonome.

Elle le regarda un long moment. Dans la lumière du matin naissant, il paraissait plus jeune que la veille, moins roide, et pourtant elle le voyait avec précision pour ce qu’il était : un homme qui avait choisi de ne pas tourner le dos, lui non plus. La même dette, contractée différemment.

— Il faut régler la question du signal radio avant, dit-elle. Léa a besoin de ce récepteur militaire pour décoder la transmission. Si l’on part sans comprendre ce qui distribue l’ordre de couper Paris, on ne fait que courir derrière les événements.

— Le poste de sapeurs-pompiers du quartier a de vieux équipements de transmission. La plupart sont des bandes civiles, mais il y a parfois un poste de secours à double bande. Si le matériel militaire a été routé partout, il y a une chance pour que le vieux poste du 2e arrondissement en ait un.

Elle hocha la tête, la décision tomba enfin.

— Alors on fait deux missions. D’abord, Léa et moi on prend le vélo de M. Kostas pour aller à l’hôpital avec un flacon de moins. Toi, tu vas au poste, tu récupères ce récepteur, et tu rejoins Léa ici.

Il la dévisagea, un demi-sourire au coin des lèvres.

— Tu as déjà tout planifié.

— Peut-être.

— Sauf une chose.

Elle attendit.

— Qui reste pour surveiller la cour, Mme Rousseau et la pharmacie quand on partira tous ?

Le silence retomba. Un enfant criait quelque part dans les étages un appel joyeux, décalé, presque incongru dans le matin froid. Et en dessous, quelques voix adultes circulaient déjà, nerveuses, épuisées.

Camille regarda vers la porte de l’immeuble, cherchant quelqu’un de crédible. Et c’est alors qu’elle le vit, ou plutôt qu’elle la vit : la femme du 3e gauche, celle qui avait organisé la distribution d’eau pendant que les pompiers cherchaient le locataire du 4e. Elle s’appelait Nadia, elle tenait une liste à la main, déjà prête.

— Je crois, dit Camille doucement, que j’ai trouvé notre point d’appui.

Elle se leva, remit le papier de Sylvie dans la poche intérieure, et fit un pas vers la cour.

— Allons demander à Nadia. Et ensuite, il faut que je voie Léa avant qu’elle ne parte dans une nouvelle théorie du complot sans nous.

Julien la suivit. Le premier rayon du soleil frappa la façade, plaquant l’or liquide sur les fissures, comme si la ville noire, un instant, respirait encore.