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Paris Sans Lumière

Lire le chapitre 6: The Radio

Le plafond du salon de Léa vibrait encore des derniers accords d’un groupe punk quand Camille poussa la porte de la chambre transformée en QG. L’adolescente était en tailleur sur son lit, entourée de câbles, de téléphones morts et d’un poste de radio à manivelle qu’elle venait de sortir d’un carton étiqueté « merdier ».

— J’ai trouvé ça dans la cave du cinquième, dit Léa sans lever les yeux. Le vieux monsieur du cinquième avait un transo d’avant guerre. Il est pas beau, mais il marche.

Julien s’accroupit près du lit, sa carcasse de pompier emplissant la pièce comme un meuble trop grand. Il prit la radio, tourna la manivelle d’un geste assuré.

— Ça fait une semaine que je donnerais mon casque pour un truc comme ça.

— Ça se branche ?

— Non, ça se court-circuite. Toi, tu causes. Moi, je bricole.

Le moteur gémit, une plainte mécanique qui monta en régime. Le voyant rouge s’alluma faiblement. Julien posa la radio sur le rebord de la fenêtre, face à la lumière grise du matin.

Une voix cracha hors de la poussière des ondes. Française. Officielle. Ce ton lisse qui précède les ennuis.

« …conséquences d’une fuite de gaz généralisée sur les infrastructures énergétiques de la région parisienne. Les autorités recommandent aux citoyens de rester chez eux. Des équipes de maintenance travaillent sans relâche… »

Julien haussa un sourcil. Camille s’appuya contre le chambranle de la porte, croisa les bras. Une fuite de gaz. Cinq minutes dans le couloir suffisaient pour savoir que c’était une connerie. Mais entendre le mensonge formulé avec autant de soin, ça avait quelque chose de plus froid que le manque d’électricité.

— Les portables sont tous morts, dit Léa. Tous. Une panne de gaz, elle t’éteint pas les portables. Elle fait pas sauter les batteries des voitures. Elle supprime pas le signal des relais. C’est pas un accident qui coupe tout en même temps. C’est une main qui ferme un robinet.

— La VHF est pas un réseau commercial, dit Julien. C’est pas pareil.

— Justement. Ma grand-mère avait un téléphone fixe. Les gens du cinquième aussi. Une panne de gaz, les lignes fixes elles tiennent. Pas un seul fixe dans l’immeuble qui répond. Pas un seul.

Le silence s’étira. Camille regarda la radio, le cadran poussiéreux, la voix qui continuait son ronron de phrases officielles. Elle pensa à Mme Rousseau, qui n’avait plus pris sa dose du matin, et dont les yeux commençaient à se vitrer d’une fatigue qui ne venait pas du sommeil. Trois flacons. Une hypothèque bancale sur des jours à venir.

— Léa a raison, dit Camille. Des gens sont morts cette nuit, ou presque. Une fuite de gaz, elle vous réveille, elle pue, elle fait du bruit. On a eu une heure d’électrocution dans les couloirs, un feu au septième, un générateur coupé. C’est pas un accident, c’est un calendrier.

Julien coupa la radio d’un geste sec. La voix s’éteignit, laissant une vibration de vide.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— La station. Tu la connais. Si t’as réussi à récupérer de l’insuline dans un frigo mort, tu peux bien me trouver un récepteur à bande militaire planqué dans la réserve.

— La station est à dix minutes en voiture vide. À pied, en zigzaguant, trente. Et y a du monde qui rôde, maintenant. Des familles qui montent des barricades avec des matelas. Un pompier en tenue, ça passe. Une pharmacienne et une gamine, ça passe pas pareil.

— J’y vais seule, proposa Camille.

Léa faillit s’étrangler.

— Vous êtes malade toutes les deux ? On est le seul groupe de ce quartier qui sait ce qu’on cherche. Si t’y vas seule et que tu tombes sur des gens qui savent pas que l’insuline existe en flacons, tu vas le savoir au bout d’un gourd.

— Léa a raison sur toute la ligne, dit Julien. On part ensemble. Toi et moi à la station. Léa, tu restes planquée avec Nadia au local pharma. Tu nous gardes la réserve.

Léa ouvrit la bouche, prête à contredire. Camille leva une main.

— Nadia a besoin de renfort, pas d’une gardienne. Elle a les clés, mais elle panique à la vue d’une seringue. Si une crise arrive pendant qu’on est dehors, toi seule tu peux assurer le transfert.

L’adolescente se tut. Ses doigts jouaient avec un câble SATA dénudé. Elle hocha la tête, un geste sec, presque militaire.

— Je vous attends jusqu’à midi. Après, j’envoie la gyrophare que j’ai bricolée sur le toit du huitième avec des lampes de poche et un disjoncteur. Ça éclairera tout le quartier. Ils sauront qu’on existe.

— Vous êtes en train de vous organiser comme une milice, dit Camille.

— Une milice, ça défend son territoire, dit Julien. Nous, on défend une réserve de médocs et une adolescente qui voit des signaux où personne voit des bruits. C’est pas pareil.

Il se leva, tendit la main à Camille. Elle la prit — une seconde de trop, peut-être. La peau calleuse de pompier, les doigts qui s’attardent à peine.

— On y va maintenant. Le soleil va taper dans moins de deux heures, et j’aime pas marcher dans la canicule avec un sac sur le dos.

Dans le couloir, au moment de partir, Camille s’arrêta. Elle sortit la montre de son père de la poche de sa veste, la tint un instant dans sa paume. Le cadran marquait six heures dix. Une heure du matin. Elle savait que ça ne voulait plus rien dire, mais ça lui fit bizarre de voir la nuit étiquetée sur son poignet.

— Camille, on y va.

Elle remit la montre dans sa poche, pressa le tissu contre son ventre comme pour sceller quelque chose.

La porte de l’immeuble claqua derrière eux. Le soleil était déjà chaud, la rue vide, les volets tirés. Un chien aboya loin, dans une cour, avant de se taire. Le silence était total — pas un clic d’électricité, pas un bourdonnement de transformateur, rien qui se raccrochait au monde branché.

Ils marchèrent côté ombre, entre les poubelles renversées et les feuilles qui commençaient à tomber. Deux silhouettes dans un Paris qui ne savait plus sonner l’heure.

À mi-chemin, Julien ralentit.

— Il y a un truc que t’as pas dit, devant Léa.

Camille ne répondit pas tout de suite.

— Il y a un truc que t’as pas dit, moi non plus.

— Mme Rousseau, dit-il. C’est vrai, elle va pas bien.

— Si on va à la station et qu’on trouve rien, qu’on revient à midi et y a pas de récepteur, on est bloqués avec trois flacons et un mensonge radio.

Julien s’arrêta sous un porche. Il la regarda, un long moment.

— Alors on va trouver. Y a pas de plan B.

Au-dessus de leurs têtes, une antenne de toit branla dans le vent, brisée. Quelque part dans un récepteur de la station, une autre voix attendait peut-être, prête à dire la vérité ou à la noyer à nouveau.