Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 7: The Lie Begins
La porte du hall claqua, et tout le monde sursauta. C'était Gérard, du second étage, qui revenait de sa tournée de reconnaissance. Il tenait un sac à dos vide et avait le souffle court, les joues rougies par l'effort. Il n'avait pas besoin de parler pour que Camille comprenne que quelque chose n'allait pas.
— Les soldats, dit-il en s'appuyant contre le mur. Ils sont partout.
Camille s'approcha, échangeant un regard avec Julien qui se tenait près de la fenêtre barricadée. Léa, perchée sur l'escalier, descendit d'un pas rapide.
— Je suis allé jusqu'au boulevard, comme prévu. Pour essayer de passer par la rue des Pyrénées. Mais ils ont installé un barrage. Ils ne laissent personne entrer.
— Entrer où ? demanda Julien.
— À l'hôpital Saint-Antoine. Il y a des ambulances qui arrivent, des gens qui supplient, mais les soldats ne bougent pas. Ils disent que l'hôpital est en quarantaine, qu'il y a un risque de contamination.
Un silence tomba dans le hall. Mme Rousseau, assise sur une chaise près de la pharmacie improvisée, leva la tête. Ses doigts tremblaient légèrement contre l'accoudoir de bois.
— Quarantaine ? répéta Camille. Pour quoi ?
— C'est bien ce que je leur ai demandé. Ils m'ont répondu de rentrer chez moi, que tout était sous contrôle, que le nuage de gaz allait se dissiper d'ici quarante-huit heures.
Julien secoua la tête. Il passa une main dans ses cheveux encore humides de la sueur de la nuit.
— Un nuage de gaz, dit-il lentement. C'est le même message que la radio. La ville explose, les réseaux s'effondrent, et eux nous parlent de gaz.
— C'est un mensonge, dit Léa. Je vous le dis depuis le début.
Camille se frotta les tempes. Sa blouse de pharmacien, qu'elle n'avait pas quittée depuis la veille, était tachée de café et de sang séché — celui du petit asthmatique, qu'elle avait réussi à stabiliser vers trois heures du matin.
— Si c'est un mensonge, pourquoi le répètent-ils à l'unanimité ? La radio officielle, les soldats, les mégaphones dans les rues… Tout le monde raconte la même histoire.
— Parce que c'est plus simple de mentir à l'unisson, dit Julien. Une seule version, pas de contradiction, pas de panique.
— Plutôt que de quoi ? demanda Camille.
Julien la regarda. Ses yeux gris étaient fatigués, mais vifs. Il y avait une intensité dans sa manière de la fixer qui la surprenait encore.
— Plutôt que de nous dire ce qui s'est vraiment passé sur ce toit, avec ce signal militaire.
La porte s'ouvrit brutalement. Nadia, la gardienne improvisée du deuxième étage, entra en tenant un seau d'eau. Son visage était pâle.
— Camille, dit-elle d'une voix pressée. Il faut que vous veniez. Mme Rousseau ne va pas bien. Elle a la respiration sifflante et elle ne répond plus quand on lui parle.
Camille se tourna vers la vieille femme dans le hall — celle-ci les regardait, métamorphosée, les yeux soudain plus lucides qu'à l'instant. Puis elle comprit. Nadia parlait de l'autre Mme Rousseau, celle du cinquième étage, la diabétique dont le carnet de santé remplissait désormais une pochette plastique dans la réserve.
— J'arrive, dit Camille en attrapant son sac.
Elle monta les escaliers quatre à quatre, laissant Julien et Léa en arrière. Nadia suivait, essoufflée.
— Elle a essayé de se lever toute seule pour chercher de l'eau, expliqua Nadia entre deux marches. Elle est tombée. Je l'ai relevée, mais depuis elle respire mal.
Camille poussa la porte de l'appartement du cinquième. L'air était confiné, chargé d'une odeur de pommes trop mûres et de transpiration. La vieille femme était allongée sur son lit, la tête renversée, les lèvres sèches et pâles. Sa respiration était rapide, superficielle, avec un sifflement à l'inspiration.
Camille s'agenouilla à côté d'elle, sortit son stéthoscope de fortune — un vieux modèle de son père, dont le caoutchouc craquelait aux embouts — et l'appliqua sur la poitrine de la femme. Elle compta les pulsations. Rapides. Irrégulières par moments.
— Mme Rousseau, murmura-t-elle. Est-ce que vous m'entendez ?
Les paupières de la vieille femme frémirent. Elle ouvrit des yeux troubles, vit Camille, et une ride de souci traversa son front.
— Camille… Je crois que j'ai raté ma dose, dit-elle d'une voix faible.
— Non, vous ne l'avez pas ratée. Vous l'avez prise ce matin. Je vous regardais.
— Alors elle ne suffit plus.
Camille ne répondit pas. Elle ouvrit le sac et sortit le glucomètre. La bandelette était presque usée — il n'en restait que trois. Elle piqua le bout du doigt de la vieille femme et appliqua la goutte de sang. Les secondes s'égrenèrent dans l'air humide. L'appareil afficha : 4,2 mmol/L.
— Elle est trop basse ? demanda Nadia.
— Trop basse ? Non, c'est trop élevé. Elle est à quatre virgule deux. Pour une diabétique de type 2 sous insuline, ça signifie que son corps réclame plus que ce qu'on lui donne. La glycémie monte, les reins s'épuisent, et si on ne fait rien…
Camille s'interrompit. Elle sentit le poids de la décision s'abattre sur elle avant même de la formuler. Les trois flacons d'insuline dans la glacière du rez-de-chaussée. Un demi-flacon déjà entamé pour les traitements de la nuit. Et le message de Sylvie, à l'hôpital distant, qui attendait la même dose pour une fillette de dix ans.
Elle se releva, sortit dans le couloir, ferma la porte derrière elle. Nadia resta auprès de la vieille femme, et Camille se retrouva seule, adossée contre le mur froid de la cage d'escalier.
Deux options. Le demi-flacon entamé — il contenait encore assez pour deux jours de traitement de maintien, pas davantage. La fillette de Sylvie, qui mourrait sans insuline d'ici quarante-huit heures. Et Mme Rousseau, dont le corps commençait à flancher.
Mais il y avait une troisième option, celle qu'elle avait soigneusement évitée depuis le premier jour. Dans le sac de toile qu'elle n'avait pas ouvert depuis des années, dans le placard de son appartement — rangés dans une petite boîte à pilules de métal vert, étiquetés d'une écriture de médecin vieille de vingt ans : trois flacons d'insuline intermédiaire, périmés depuis longtemps. Il les avait gardés là, se souvenait-elle, pour les pires jours. « On ne jette jamais l'insuline », disait-il. « On la met de côté. On pense aux autres. »
La porte de l'escalier s'ouvrit. Julien apparut, le visage soucieux.
— Qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes pâle.
— Mme Rousseau a besoin d'une dose plus forte. Et je n'ai presque plus rien.
Julien resta un instant immobile. Il savait déjà. Il leva une main comme pour la toucher, puis la retint.
— La fillette, dit-il.
— Oui.
— Vous pensez encore à la boîte de votre père ?
Camille sursauta. Elle ne lui avait jamais parlé du sac de toile. Ou alors était-elle si fatiguée qu'elle l'avait laissé échapper pendant la nuit, dans une remarque dite trop vite ?
— Comment savez-vous ?
— Vous avez dit, tout à l'heure, en parlant de votre formation : « mon père m'a appris à trouver les solutions dans l'ombre ». Vous avez touché votre poche en le disant. Comme si vous y cherchiez une clé.
Camille soupira. Elle regarda ses mains vides.
— Mon père était pharmacien, dit-elle enfin. Il est mort il y a douze ans. Pendant une coupure à l'échelle nationale — on avait eu une grande tempête. Il gardait un vieux sac avec des médicaments d'urgence, un peu d'insuline, des pansements. Il disait que ça pouvait servir un jour. Je n'ai jamais osé l'ouvrir.
— Mais vous savez ce qu'il contient.
— Je sais ce qu'il contenait. Et cette insuline est périmée depuis onze ans.
— Elle est protégée de la lumière, dans une boîte en métal ? demanda Julien.
— Oui.
— Elle est peut-être encore bonne. Pas parfaite, mais suffisante.
Camille leva les yeux vers lui. Dans le noir du couloir, la flamme d'une bougie qui filtrait par la porte du palier éclairait son profil. Il avait l'air certain de ce qu'il disait.
— C'est un risque, reprit-elle. Si je lui injecte de l'insuline dégradée, je peux la tuer. Si je ne lui donne rien, elle se dégrade en quelques heures. Et si je donne tout à Mme Rousseau, la petite de Sylvie mourra.
— C'est le mensonge qui commence, dit Julien. On se dit que ce sera pour cette fois seulement. Et puis on recommence.
Camille ne répondit pas. Elle descendit l'escalier lentement, traversa le hall sans regarder personne, et poussa la porte de son appartement. Ses mains tremblaient quand elle ouvrit le placard de l'entrée, déplaça des piles de boîtes, attrapa le sac de toile brune à l'arrière. Elle posa dans sa paume la boîte de pilules vert métallique. L'étiquette avait jauni, mais l'écriture de son père, nette et précise, était encore lisible : « URGENCE. INSULINE. NE PAS JETER. »
Elle la glissa dans la poche intérieure de sa blouse et referma le placard.
Quand elle sortit de l'appartement, Julien attendait toujours dans le couloir. Il vit la forme carrée de la boîte contre son flanc.
— Alors ? demanda-t-il.
— Alors on va essayer. Mais je veux que vous me promettiez une chose.
— Laquelle ?
— Si ça tourne mal avec Mme Rousseau, vous ne laissez personne me dire que j'aurais dû attendre. Je sais déjà que j'attendrai le jour où j'aurai à faire le même choix pour la fillette.
Julien la regarda longuement.
— Promis, dit-il.
Camille reprit l'escalier, la boîte verte contre son cœur. Dans la cage d'escalier, le silence était épais comme de la suie. Et pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, elle se demanda combien de petites décisions comme celle-ci il faudrait encore prendre avant que la lumière revienne.