Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 8: The Watch
La lumière baissait, et avec elle la chaleur du jour. Camille étalait une couverture de survie sur la fenêtre de l'appartement de Mme Rousseau, scellant le moindre interstice. Derrière elle, Julien finissait de compter les sachets de riz posés sur la table de la cuisine, leur réserve commune.
— Six, dit-il. Six sachets pour cinq personnes, ça nous mène à… trois jours, peut-être quatre, si on réduit les portions.
Camille se retourna, la couverture argentée crissant entre ses doigts. Le visage de Mme Rousseau était calme, endormi par l'insuline qu'ils avaient osé lui injecter deux heures plus tôt. L'ancienne, celle du père de Camille. Pour l'instant, aucun signe de réaction adverse.
— On n'a pas le choix, répondit-elle. On prendra le riz du bâtiment B si nécessaire. Ils ont encore des réserves de la kermesse de juin.
Julien hocha la tête sans la regarder. Elle savait qu'il pensait à la même chose qu'elle : le pharmacien du bâtiment B était mort le troisième jour, d'une infection banale faute d'antibiotiques. Personne n'avait osé toucher à son appartement depuis.
Camille s'assit sur le rebord de la fenêtre, la couverture tirée derrière elle. La poussière dansait dans le faible rai de lumière qui filtrait encore. Dehors, la ville n'était plus qu'un ciel gris et des silhouettes d'immeubles noirs. Le silence pesait, troué par les crépitements lointains d'un feu qui couvait quelque part dans le onzième.
Julien la rejoignit, s'accoudant au chambranle. Il ne disait rien, mais sa présence avait cette qualité étrange de combler le vide sans le nier.
— Elle a l'air de tenir, dit-il enfin, en désignant Mme Rousseau d'un mouvement de menton.
— Pour l'instant. Mais cette insuline a dix ans. Je ne sais pas si elle va tenir toute la nuit.
Julien se tourna vers elle. Il avait les cernes d'un homme qui n'avait pas dormi depuis deux jours, mais son regard restait vif, curieux.
— Ta montre, dit-il soudain.
Camille baissa les yeux. Le cadran lumineux de la montre de son père éclairait faiblement son poignet, un halo verdâtre dans la pénombre. Une montre analogique, robuste, avec un bracelet en cuir usé par des années de poignées de main et de désinfectant.
— Elle marche encore ? demanda Julien.
— Elle est mécanique. Tant que je la remonte, elle marche.
Il s'approcha, et son regard s'attarda sur le cadran — sur les petites éraflures sur le verre, le chiffre « 7 » légèrement déformé, l'anneau terni par le temps.
— Elle a vécu quelque chose, cette montre.
Camille sourit, un pli doux au coin des lèvres.
— Elle a survécu à mon père. Et à une nuit qu'il n'a pas survécue.
Julien attendit. Il ne fit pas ce geste que les gens font — ce petit mouvement d'impatience qui dit « vas-y, mais dépêche-toi ». Il s'accroupit devant elle, les avant-bras posés sur les genoux, comme un homme qui a du temps, même quand le temps manque.
— Mon père était médecin, commença Camille. Pas urgentiste, pas chirurgien. Médecin de quartier, dans le dix-neuvième. Il connaissait ses patients par leur prénom, leurs allergies, leurs secrets. Il emmenait souvent cette montre dans sa sacoche, une habitude de l'hôpital où il avait fait ses classes.
Elle marqua une pause, raclant une auréole de crasse sur le cadran avec son pouce.
— Il y a seize ans, il y a eu une grande panne. Un blackout régional, on appelait ça comme ça, à l'époque, c'était rare. Trois jours sans électricité, sans chauffage, sans communication. Moi, j'avais huit ans. Je ne comprenais pas pourquoi il partait avec sa sacoche pleine de médicaments alors que les routes étaient impraticables.
— Il allait voir ses patients ? demanda Julien.
— Il allait voir les plus fragiles. Les insulino-dépendants, les cardiaques, le vieux monsieur au troisième étage qui avait un pacemaker et qui habitait seul. Il avait fait une liste, à la main, sur un papier qu'il avait plié en quatre dans sa poche de chemise.
Sa voix ne flancha pas, mais elle entendit le léger serrement qu'elle maîtrisait depuis seize ans.
— Il est mort la deuxième nuit. Une chute dans la cage d'escalier de l'immeuble d'un patient. Personne ne l'a entendu. Quand ils l'ont retrouvé, le lendemain matin, il avait encore sa sacoche sur l'épaule. Tous les flacons étaient intacts. Il avait réussi à livrer tout ce qu'il avait prévu.
Le silence retomba, plus dense qu'avant. Julien ne dit pas « je suis désolé ». Il ne fit pas le geste convenu de poser sa main sur son épaule. Il resta là, présent, comme un rocher dans un courant.
Puis il dit :
— La liste.
Camille releva les yeux.
— Pardon ?
— La liste. Celle qu'il avait faite. Tu sais ce qu'elle contenait ?
— Trois pages. Une pour les insulino-dépendants, une pour les cardiaques sévères, une pour les dialysés. Avec les adresses, les doses, les heures habituelles. Il la refaisait chaque année, la mettait à jour.
Julien laissa échapper un souffle — pas un soupir, plutôt une expiration de reconnaissance.
— C'est exactement ce que tu fais, là, dit-il en désignant la pièce de la main. La liste de Mme Rousseau, le tableau des diabétiques du bâtiment, l'inventaire de ta pharmacie. Tu réécris sa liste.
Camille détourna le regard. Elle ne voulait pas pleurer devant lui. Pas ici, pas maintenant, pas avec Mme Rousseau qui dormait à deux mètres et Léa qui montait la garde en bas, pendant que le monde s'effondrait autour d'eux.
— Je fais ce que j'ai à faire, dit-elle.
— Non, insista-t-il doucement. Tu fais ce que lui aurait fait. Et tu le fais mieux que tu ne le crois.
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit monta du couloir — des pas pressés, irréguliers, un souffle court. La porte s'ouvrit à la volée et Léa apparut, le visage blême, une radio portative encore vissée contre son oreille.
— Ils ont changé de fréquence, dit-elle, hors d'haleine. Les soldats. Ils ont changé de fréquence et ils viennent d'annoncer que toute la zone de l'est parisien est bouclée.
Camille se leva d'un bond, la montre de son père battant contre son poignet.
— Bouclée pour combien de temps ?
Léa la regarda, et pour la première fois, son visage d'adolescente céda à quelque chose de plus grave — une peur qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.
— Jusqu'à nouvel ordre. Et ils ont dit autre chose. Ils ont dit que le périmètre inclut le parcours qui mène au commissariat, à la station de pompiers… et à la mairie du onzième.
Julien fixa Camille. Leur itinéraire prévu pour le lendemain menait droit à la station de pompiers — la seule issue pour obtenir le récepteur militaire.
— On passe par où, alors ? demanda-t-il, mais ce n'était pas une question. C'était un défi lancé à lui-même, aux cartes qu'il n'avait pas encore en main.
Camille défit la montre de son poignet et la posa sur la table, entre eux, comme un témoin silencieux.
— On passe par les toits, dit-elle.