Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 11: Threads of Silk and Spite
La pluie martelait les vitres du corridor ouest, mais Cordelia n’y prêtait guère attention. La maison lui semblait différente ce soir-là — plus silencieuse, plus attentive, comme si chaque panneau de bois retenait son souffle. Le marquis était parti à Londres pour affaires, Ellis à ses côtés, et elle avait la résidence presque entièrement à elle.
Elle avait longé les portraits, la galerie, la bibliothèque interrompue — encore inexplorée, encore sur sa liste mentale — quand un courant d’air glacé lui caressa la cheville. Elle s’arrêta. Le courant venait d’un endroit précis, entre le troisième et quatrième panneau de chêne, là où une tapisserie flamande représentait une chasse au cerf.
Elle connaissait cette sensation. La maison Ashworth regorgeait de passages secrets ; son père en avait fait un jeu d’enfance. Elle tira le bord de la tapisserie. Derrière, une porte étroite, presque invisible, avec une serrure de laiton terni.
Elle sortit un tournevis de sa poche — habitude de Benedict, qui en gardait toujours un sur lui, et qu’elle avait adoptée depuis — et fit jouer la goupille. La porte céda sans protestation.
L’escalier en colimaçon sentait la poussière et le papier ancien. Elle descendit, à tâtons, jusqu’à une pièce voûtée éclairée par une unique vague de lumière rouge tombant d’un vitrail minuscule. Des caisses, des malles, des meubles recouverts de draps blancs fantomatiques.
Mais ce qui attira son regard, ce fut la table. Une table de bois ciré au centre de la pièce, sur laquelle reposait une boîte en acajou ouverte. Des lettres. Des dizaines de lettres — certaines ouvertes, d’autres encore scellées de cire bleue.
La cire bleue du marquis.
Elle s’approcha, les doigts hésitants. La première lettre, sur le dessus, était datée de deux mois après leur mariage — trois semaines après la disparition de Benedict. Adressée à “Ma Clara chérie”.
Le cœur de Cordelia se serra. Clara.
Elle lut.
*Mon amour, ces journées sans toi sont des siècles. Chaque heure que je passe auprès d’elle est une torture. Elle parle de menus, de rideaux, de bals ; je pense à tes mains, à ton rire, à la manière dont tu plisses le nez quand tu mens mal.*
La plume était ferme, élégante, mais elle trahissait une colère sourde. Une autre lettre, plus ancienne.
*Elle ne sait rien, Clara. Sa naïveté est un bouclier commode. Je pourrais tout lui dire et elle ne comprendrait pas. Elle pense que je suis froid parce que je suis réservé ; elle ne voit pas que je gèle pour ne pas brûler.*
Cordelia dut s’asseoir sur un coffre. Elle lut encore, la rage montant en elle comme un poison lent.
*Le mariage est conclu. Son père a exigé le contrat, sa mère a exigé la bénédiction, sa grand-mère a exigé que je prenne ce nom, ce titre, cette charge. Mais toi, Clara, toi seule es ma véritable épouse. Elle n’est qu’une coquille, une parure, une transaction.*
La transaction. Le mot sonnait comme une cloche funèbre dans sa poitrine. Elle pensa aux lettres d’amour que Benedict lui avait montrées, enfants, quand il imitait la cour de leur père. Ce n’était pas un jeu, ici. C’était une architecture de l’humiliation.
La troisième lettre était datée de la semaine dernière.
*J’ai dû la renvoyer à Bath, ma douce. Les conditions de la fortune sont plus strictes que prévues. Le contrat stipule que si une liaison est découverte dans les deux premières années, la totalité de la dot m’échappe. Et cette dot, tu le sais, doit financer ce que nous bâtissons. Patience, mon amour. Une fois la femme inscrite dans les registres et la fortune transférée, je pourrai enfin te reprendre dans mes bras sans que personne n’y trouve à redire. Elle ne sera qu’un souvenir, un reçu, une page arrachée.*
Un reçu. Une page arrachée.
Les doigts de Cordelia tremblaient. Elle dut relire deux fois pour comprendre. Le marquis s’était marié pour l’argent. Il avait envoyé sa maîtresse — Clara — pour sécuriser la dot, et il attendait patiemment le moment où il pourrait la réintroduire dans sa vie.
La fortune. La transaction. Benedict avait disparu après avoir découvert ce mariage.
Elle feuilleta les lettres plus bas, y cherchant une mention de son frère. Rien. Mais en bas de la pile, une enveloppe plus épaisse, scellée de cire verte — la couleur de la maison Marlow.
Elle l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur, une seule page :
*Lord Marlowe,*
*Votre petit arrangement avec la Maison Ashworth n’est pas passé inaperçu. Nous savons pourquoi vous avez choisi la fille aînée. Nous savons ce que vous avez fait pour éteindre le cœur de votre première épouse.*
*Si vous voulez garder vos secrets, il serait sage de rentrer le jeu. La broche reviendra à ceux qui savent la porter.*
La signature était illisible, mais le sceau des Marlowes y était imprimé, définitif.
Première épouse.
Cordelia relut la phrase plusieurs fois, le visage blême. Le marquis avait eu une première épouse. Clara était peut-être morte — ou pas. Il l’avait peut-être “éteinte”, comme disait la lettre, ou envoyée, ou pire. Et la broche disparue de la Dowager — le fameux objet de la malédiction — circulait entre les mains d’une personne qui semblait tout connaître : elle visait le marquis directement.
Elle plia la lettre et la glissa dans son corsage, puis fit de même avec les lettres à Clara. Elle remit la boîte en acajou dans son état d’origine — enfin, autant que possible — et se hâta vers l’escalier.
En remontant, un bruit la figea : des pas. Lourds, réguliers — pas le pas feutré du marquis, mais celui d’un homme costaud. Ellis était parti avec son maître. Qui pouvait bien arpenter la résidence à cette heure ?
Elle éteignit sa lanterne et colla son oreille au bois. Les pas s’arrêtèrent devant la porte de la bibliothèque — la pièce qu’elle avait laissée inexplorée. Une voix masculine, feutrée mais reconnaissable :
“Elle doit ignorer ce qui se trouve derrière le panneau est. Lord Marlowe m’a donné ordre de veiller.”
Le vieux valet, Jenkins. Il parlait à quelqu’un d’autre. Une voix plus jeune répondit, tendue : “Et si elle insiste ?”
“Elle est intelligente, mais elle n’est pas encore entrée dans la pièce. Ses recherches se concentrent sur la bibliothèque principale. Le panneau est doublé d’un livre en trompe-l’œil ; elle ne le remarquera pas.”
Cordelia sourit dans l’ombre. Le valet la sous-estimait. Elle était passée entre les mailles du filet, sous la tapisserie, dans les entrailles de la maison. Elle était, contrairement à ce qu’il croyait, déjà très loin du livre en trompe-l’œil.
Elle remonta l’escalier à pas de loup et referma la porte du passage juste au moment où Jenkins et l’autre homme tournaient au bout du corridor. Elle resta immobile, le souffle coupé, les lettres contre son cœur battant.
Elle avait désormais un nom — Clara — et un but : trouver la première Mrs. Marlowe ou comprendre ce qu’il lui était arrivé. Et les Marlowes, qui envoyaient des avertissements sur du papier scellé, n’étaient pas étrangers au drame.
Elle se rendit dans sa chambre, s’assit à son secrétaire, et ouvrit le petit locket suspendu à son cou. Deux miniatures : sa mère, et une femme inconnue aux yeux verts — la même femme que celle du jardin, la veuve de la broche. Le visage de Clara ? Ou la première épouse ?
Elle ne savait plus, soudain, qui était qui dans cette maison de miroirs.
Mais une chose devenait limpide : le marquis ne l’avait pas épousée par devoir ni par accident. Il l’avait épousée pour une fortune qui devait financer une vie avec une autre. Et les Marlowes, d’une manière ou d’une autre, tenaient un fil qu’ils étaient prêts à tirer.
La lettre du marquis parlait d’“éteindre un cœur”. La Dowager avait parlé de la même chose comme d’une malédiction. Cordelia se demanda si le marquis avait “éteint” sa première femme pour libérer la place — ou si elle avait offert son cœur en sacrifice pour fuir quelque chose de pire.
Elle plaça les lettres dans un coffret à secrets qu’elle glissa dans sa valise, sous le linge que sa femme de chambre avait préparé. Puis, au lieu de se mettre au lit, elle retourna dans le corridor est, passa devant la bibliothèque, et s’engagea vers le panneau que Jenkins venait de mentionner.
Le livre en trompe-l’œil n’avait pas bougé. Elle hésita un instant — les mains calleuses sur le dos du faux volume — puis le poussa.
Une serrure grinça.
Elle regretta aussitôt. Mais il était trop tard pour reculer. La porte du panneau s’ouvrit sur une chambre sans fenêtre, tapissée de portraits — tous du même visage. Une femme, brune, aux yeux verts étincelants, peinte à vingt-cinq ans d’intervalle, toujours la même expression : amour mêlé de tristesse.
Clara Marlowe, trois portraits, de l’inscription au bas.
Sa propre beauté lui faisait froid. Sous le dernier tableau, une épée ancienne croisait un éventail de plumes noires — et un mot, sur un papier à la calligraphie effacée :
*Je protégerai ce qui est à moi, même quand mon cœur sera mort.*
Elle regarda l’encre couler sous la lumière, et quelque chose en elle changea. Elle n’était plus l’épouse ignorante. Elle était l’enquêtrice, l’héritière des Ashworth, portant un nom dont les secrets montaient à la surface comme des corps dans l’eau.
Elle ne rentrerait pas dans sa chambre avant d’avoir trouvé la vérité entière — ou au moins de savoir où le marquis avait enterré le cœur qu’on prétendait éteint.
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