Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 14: The Poison of Doubt
La pluie battait les carreaux du petit bureau où Cordelia avait convoqué l’homme que Jenkins lui avait recommandé — non, pas recommandé : mentionné avec dédain, ce qui, dans le langage du valet, équivalait à une caution discrète. L’individu qui se tenait devant elle, chapeau mou entre des doigts tachés d’encre, répondait au nom de Silas Pemberton, et ressemblait moins à un enquêteur qu’à un clerc de notaire épuisé par les additions interminables.
— Vous voulez que je suive le marquis, madame ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Je veux que vous suiviez l’argent.
Cordelia posa sur le buvard une feuille couverte de sa main serrée. Les chiffres dansaient comme des fourmis blessées. Elle avait passé la nuit à recomposer le puzzle des lettres volées, à recouper les dates, les sommes, les mentions sibyllines de « transfert final » et de « départ à l’automne ».
— Mon époux a reçu ma dot par portions. La dernière échéance tombe dans trois semaines. Or, les lettres indiquent qu’il a acheminé des fonds vers un compte à Anvers par l’intermédiaire d’un certain Sir Hugh.
Pemberton leva enfin les yeux. Ils étaient d’un gris terne, fatigués, mais vifs.
— Sir Hugh Marlowe ?
— Vous le connaissez.
— Tout le monde le connaît, madame, si l’on fréquente les mauvais lieux. Il n’est pas un simple baronnet ruiné. Il sert d’intermédiaire pour des familles qui ont besoin de faire disparaître proprement de grosses sommes. Pas de crime avéré, jamais. Mais son nom circule dans les cercles où l’on ne demande pas de reçu.
Cordelia s’approcha de la fenêtre. Les gouttes déformaient le jardin, transformaient les ifs en spectres verts.
— Je pense que le marquis compte fuir le pays pendant que je suis encore endormie, une fois la dernière portion de ma dot versée. Je pense qu’il le fera avec Sir Hugh. Et je pense que la femme qui se fait passer pour ma belle-sœur est le moyen de transport de cette fuite.
Pemberton n’eut pas un tressaillement. Il rempocha la feuille sans la lire.
— Si ce que vous dites est vrai, madame, vous êtes en danger. Un homme qui prépare une fuite n’hésitera pas à faire disparaître un obstacle, fût-elle son épouse.
— C’est précisément pourquoi je vous paie.
Elle glissa une bourse de velours sur le buvard. Le poids semblait juste. Pemberton la prit avec un hochement de tête, sans la soupeser.
— Je suivrai les comptes. Les vraies caisses, pas les livres de parade. Et Sir Hugh. Mais si je ne reviens pas d’ici trois jours — il marqua une pause, les yeux sur la bourse — vous saurez que j’avais raison.
— Et que ferai-je, alors ?
— Vous irez voir le lieutenant-douanier du port. Il a une dette envers moi. Il saura vous dire quels navires ont levé l’ancre en pleine nuit.
Il la salua et sortit par la petite porte qui donnait sur la ruelle des domestiques. Cordelia resta seule, le cœur battant comme un tambour sous son corset. Elle avait fait le premier pas hors du chemin tracé. Elle n’était plus une épouse curieuse, mais une femme qui menait son enquête à armes égales.
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Deux jours passèrent dans un silence qui ressemblait à un étau.
Le marquis fut d’une courtoisie impeccable, presque maladive. Il lui tint la main à table, évoqua le temps qu’il ferait à la fin de la saison, demanda son avis sur le choix des tentures du petit salon — une domesticité empressée, des menus savants, et jamais un mot sur l’entrevue du bureau. Jamais un mot sur Amelia. Cordelia le regarda découper son gibier avec la précision d’un chirurgien, la nuque droite, les lèvres fines, et elle se demanda si la perfection était une façade ou une prison.
Le troisième jour, elle demanda son châle à Sarah et sortit par la porte de la roseraie, un prétexte confectionné : elle voulait visiter la chapelle du village pour prier pour l’âme de sa mère. Mais son véritable chemin la conduisit à l’échoppe de l’apothicaire, où elle acheta une poudre contre les migraines dont elle n’avait nul besoin, et glissa une question dans l’oreille du commis :
— Connaissez-vous un homme nommé Pemberton ?
Le commis pâlit. Il regarda la rue, puis les étagères de fioles, comme pour y chercher des mots sûrs.
— On l’a trouvé ce matin, madame. Dans le fossé de la route de Dunsford.
Quelque chose se figea en elle — quelque chose d’étroit et de froid qui n’était pas la peur, mais sa sœur aînée.
— Une mauvaise chute ? souffla-t-elle.
— On a parlé de coups, madame. La pluie avait lavé une partie du sang. Mais le lieutenant-douanier a fait appeler un médecin, et celui-ci a trouvé des marques qui ne viennent pas d’une chute de cheval. On l’a aussi laissé une carte sur la poitrine. Une étrange carte. Avec des épées croisées.
Le commis chuchota le mot en se penchant, comme s’il craignait que les murs aient des oreilles.
Cordelia serra si fort le petit sachet de poudre que le papier froissa. Des épées croisées. Le fer du tarot qui annonçait les batailles, les querelles, les cœurs déchirés. Elle ne connaissait pas bien les arcanes, mais elle connaissait assez la maison Marlowe pour savoir que cette carte était un message, pas une prophétie.
— Où l’a-t-on mis ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas.
— À la morgue du bourg, madame. Mais je ne vous conseille pas d’y aller. On dit que l’on cherche déjà à enterrer l’affaire, et que personne ne réclame le corps.
Elle remercia, laissa une pièce — trop grande, elle s’en moquait — et marcha jusqu’au bout de la rue avant de s’arrêter, le souffle court.
Pemberton était mort parce qu’elle lui avait demandé de suivre la piste. Pemberton était mort parce qu’elle avait eu raison.
Le marquis n’était pas partie avec Sir Hugh — pas encore. Mais il savait. Il avait dû savoir qu’elle se renseignait. Comment ? Elle n’avait parlé qu’à Jenkins, dont elle n’aurait osé douter, et à un homme qui était maintenant dans la terre boueuse d’un fossé.
À moins, songea-t-elle en remontant la rue, que ce ne soit pas son mari qui ait frappé.
Une main gantée de gris se posa sur son bras, la faisant sursauter. C’était Sarah, qui l’avait suivie de loin, le visage blême.
— Madame, il faut rentrer. Vous tremblez.
Cordelia ne tremblait pas. Elle n’osait pas. Car au fond d’elle-même, sous la colère et la peur, un mot venait de s’installer comme une lame entre deux côtes : Clara.
La femme des lettres. La femme du portrait caché. La femme qui avait épousé le marquis avant Amelia, ou après elle - qui pouvait le dire ? La menace des Marlowes parlait d’une « première épouse ». Le portrait avait un visage que Cordelia n’avait vu qu’à la lueur d’une bougie, mais dont chaque trait était gravé dans sa mémoire : les yeux clairs, la bouche trop mince pour la bonté.
Et Pemberton avait trouvé les épées croisées sur sa poitrine.
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Elle rentra par la roseraie, échangea quelques mots avec la cuisinière sur l’état des romarins, et monta à sa chambre avec une lenteur qui n’avait rien de naturel. Elle ferma le verrou. Ouvrit le tiroir secret de sa coiffeuse. Les lettres étaient là, toujours, mais elle les prit comme on saisit une chose vivante, en s’attendant à ce qu’elles mordent.
Le bruit, derrière elle, fut presque imperceptible — le soupir d’une porte qu’on ouvre avec une lenteur infinie.
Cordelia se retourna.
La porte de l’alcôve obscure qui longeait sa chambre — celle qu’elle avait cru condamnée — était entrouverte, sur une épaisseur de lumière tremblante. Une silhouette se dessina dans l’embrasure, trop petite pour être un homme, trop fine pour être une servante.
Une voix, douce et basse, s’éleva :
— Vous cherchez Pemberton ? Il est mort parce qu’il a trouvé ce que vous cherchez, madame. Et je suis ici pour vous dire que vous ne le trouverez pas seule.
Puis la silhouette fit un pas en avant, et le visage de Cordelia se vida de tout son sang : des yeux clairs, une bouche trop mince.
— Mais vous êtes morte, souffla Cordelia.
Le fantôme sourit. Et ce sourire était le plus redoutable qu’elle eût jamais vu.
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