Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 17: A Candle in the Dark
La maison dormait. Cordelia compta les battements de son cœur jusqu'à cinquante avant d'oser pousser la porte du cabinet de son mari. Le bois céda sans un grincement – elle l'avait huilé l'après-midi même, sous prétexte d'astiquer les poignées.
La lune filtrait à travers les rideaux de velours, dessinant des rectangles d'argent sur le parquet. Elle connaissait cette pièce pour y avoir été reçue deux fois, toujours en présence du marquis, toujours avec cette sensation d'être jugée et trouvée insuffisante. Mais ce soir, elle venait en voleuse.
Ses doigts coururent sur le plateau du bureau, s'arrêtèrent sur un presse-papiers de bronze. Rien. Le tiroir principal céda sous sa main – des factures, de la correspondance banale avec son homme d'affaires. Rien sur Amelia. Rien sur Sir Hugh.
Elle s'accroupit, inspecta les côtés du meuble. Le bois était satiné, sans aspérité. Puis son regard tomba sur le pied droit – une fine rayure sur le vernis, là où personne ne regarderait jamais. Elle fit glisser ses ongles le long de la rainure. Un déclic. Le panneau latéral du bureau pivota, révélant une cavité sombre.
Son cœur cognait si fort qu'elle craignit de réveiller toute la maisonnée.
À l'intérieur, un médaillon de cuir usé. Elle l'ouvrit d'une main tremblante. Une miniature – une jeune fille aux cheveux clairs, aux yeux pâles, à peine seize ans. Pas Amelia. Quelqu'un d'autre. Quelqu'un dont le visage lui sembla étrangement familier, comme un souvenir qu'on ne peut situer.
Elle retourna le médaillon.
L'écriture était fine, serrée, penchée – l'écriture de sa grand-mère. Elle l'aurait reconnue entre mille, pour avoir vu des lettres de la vieille dame couvrir des pages entières de conseils acerbes et d'anecdotes familiales.
*Avaunt the curse of a broken vow.*
L'anglais, pour une raison que Cordelia ne pouvait saisir. Sa grand-mère écrivait toujours en français dans ses correspondances privées, par principe ou par malice. Pourquoi cette phrase en anglais ? Et pourquoi dans le bureau secret de son mari ?
Le mot "Avaunt" – archaïque, presque théâtral. Une formule d'exorcisme. Le genre de phrase qu'on grave sur un tombeau.
"Cordelia."
La voix la figea. Elle n'avait pas entendu la porte s'ouvrir. Elle se retourna lentement, le médaillon serré contre sa poitrine comme un bouclier.
Le marquis se tenait sur le seuil, en robe de chambre sombre, les cheveux en désordre, les yeux brillants d'une vigilance qui n'avait rien d'un homme fraîchement réveillé. Il n'avait pas dormi. Il l'attendait.
"Je peux expliquer", dit-elle, la gorge sèche.
"Vous pouvez essayer." Il ferma la porte derrière lui, sans la verrouiller. Ce détail la terrifia plus que s'il l'avait fait. "Mais je doute que vous y parveniez."
Elle aurait pu mentir. Inventer une insomnie, une recherche de papier à lettres, une curiosité innocente. Mais les mots d'Amelia résonnaient dans sa tête – *demande-lui pourquoi il ne l'aimait pas* – et la phrase de Greenway – *kidnappée la nuit de ses noces*. Et cette miniature qui la fixait, avec ses yeux si pâles qu'ils semblaient vides.
"Qui est cette fille ?" demanda-t-elle au lieu de se défendre.
Le marquis tressaillit. Un infime mouvement de la mâchoire, visible seulement parce qu'elle l'observait avec une intensité absolue.
"Rangez cela", dit-il d'une voix basse, dangereuse.
"Une fille de la famille Marlowe ? Votre sœur ? Une cousine ? Pourquoi la miniature d'une enfant serait-elle cachée derrière un panneau secret, avec l'écriture de ma grand-mère ?"
"Ignorez ce que vous avez vu."
"Je ne peux pas l'ignorer !" Elle brandit le médaillon comme une preuve au tribunal. "Ma famille est mêlée à cela, à votre premier mariage, à la disparition d'Amelia. Vous m'avez épousée pour payer une dette à Sir Hugh, pour sauver quelque chose que je ne comprends pas, et vous me demandez d'ignorer ?"
Le marquis traversa la pièce à grandes enjambées, s'arrêta à un mètre d'elle. Il était si proche qu'elle pouvait sentir l'odeur du savon sur sa peau, le tabac froid de sa robe. Sa colère n'était pas chaude – elle était glaciale, contenue, et c'était bien plus effrayant.
"Vous avez engagé un enquêteur", dit-il. "Il est mort. Vous avez rencontré des collecteurs de dettes dans des tavernes sordides. Vous avez failli être tuée à deux reprises." Sa voix baissa encore, presque un murmure. "Si vous continuez, la troisième fois ne sera pas un avertissement."
"Alors dites-moi la vérité !"
"La vérité vous détruirait."
"Ma grand-mère a écrit une phrase dans votre bureau secret, à propos d'un vœu brisé. Ma grand-mère, qui prétend ne jamais avoir rencontré Amelia." Elle marqua un temps. "Vous saviez, n'est-ce pas ? Vous saviez que les Ashworth avaient une... particularité. C'est pour cela que vous m'avez choisie. Pas pour ma dot. Pour autre chose."
Le silence s'étira. Le marquis la regarda avec une expression qu'elle ne put déchiffrer – chagrin ? Culpabilité ? Pitié ?
"Votre grand-mère", dit-il enfin, "a fait une promesse à la mienne. Il y a trente ans. Avant ma naissance. Avant la vôtre."
"Quelle promesse ?"
Il ferma les yeux un bref instant. "Elle vous l'expliquera elle-même, si vous le lui demandez. Je ne suis pas celui qui doit briser ce secret."
"Et Amelia ?"
"Amelia n'a rien à voir avec cette promesse." Sa voix se durcit. "Amelia est morte pour ce monde, et elle le restera."
"Elle n'est pas morte ! Je l'ai vue !"
"Vous avez vu un visage qui ressemblait au sien." Il la dévisagea avec une intensité douloureuse. "Croyez ce que vous voulez, Cordelia. Mais si vous continuez à chercher, vous ne trouverez pas Amelia – vous trouverez la tombe de Greenway. Vous trouverez la tombe de votre enquêteur. Vous trouverez la vôtre."
Il tendit la main, paume ouverte. "Le médaillon."
Elle le serra plus fort. "Non."
"Cordelia."
"Dites-moi seulement pourquoi ma grand-mère a écrit cette phrase. *Avaunt the curse of a broken vow.* De quel vœu parle-t-elle ? Et quel malheur cherche-t-elle à conjurer ?"
Le marquis la regarda longtemps. Puis quelque chose céda dans ses traits – un infime relâchement, comme une armure qui se fissure.
"Votre famille", dit-il, "croit que l'amour est une malédiction. Que la magie des Ashworth se paie au prix du cœur. Ma famille, elle, a toujours su que cette malédiction était réelle." Il baissa la voix. "Et que le remède était de rompre un vœu avant qu'il ne soit scellé."
"Quel vœu ?"
"Le vôtre, Cordelia. Le mariage que vous avez contracté avec moi." Il sourit sans joie. "Vous pensiez être entrée dans un pacte froid, dénué de sentiments. Mais ce mariage a été conçu pour être bien plus dangereux que cela."
"Je ne comprends pas."
"Votre grand-mère l'a conçu pour que vous tombiez amoureuse de moi."
Le sol sembla se dérober sous ses pieds. "C'est absurde."
"Est-ce que cela l'est ?" Il fit un pas vers elle. "Vous m'avez épousé sans me connaître. Vous avez accepté un contrat que vous n'aviez pas lu, pour sauver une famille qui ne vous avait rien demandé. Vous avez engagé un enquêteur pour découvrir des secrets que vous auriez pu laisser enfouis. Et maintenant vous voilà, dans mon cabinet à minuit, un médaillon de ma famille pressé contre votre cœur."
"Ce n'est pas de l'amour", dit-elle, mais sa voix trembla. "C'est de la curiosité. De la colère."
"Appelez cela comme vous voudrez." Il recula, croisa les bras. "Mais si vous découvrez Amelia, si vous dénouez ce fil, vous dénouerez aussi celui qui vous retient à moi. Et le vœu que votre grand-mère a passé – le vœu qui protège votre famille depuis trois générations – sera brisé."
Il tendit de nouveau la main. Cette fois, sans menace, presque avec douceur.
"Le médaillon, Cordelia. Avant qu'il ne soit trop tard."
Elle regarda le petit visage peint. Les yeux pâles. Ces yeux qui la fixaient avec une accusation muette.
Quelque chose dans la phrase de sa grand-mère – *Avaunt the curse of a broken vow* – lui rappela soudain les histoires qu'on lui racontait enfant. La vieille dame parlait souvent de promesses faites au clair de lune, de serments échangés entre femmes, de dettes qui se paient en larmes. Elle avait toujours cru que c'étaient des contes.
Avaunt.
Éloigne-toi.
Le médaillon était posé sur un lit de tissu qui semblait avoir été récemment déplacé. Elle retourna le cadre pour examiner le revers – et vit, dans la doublure, un nom brodé en fil d'or, si fin qu'elle l'avait presque manqué.
*Estelle.*
Le prénom de sa mère. Sa mère, morte en couches, dont on ne parlait jamais.
Le marquis suivit son regard. Son visage se vida de toute couleur.
"Que voyez-vous ?" demanda-t-il, et pour la première fois, sa voix était brisée.
"Vous ne savez pas ce qu'il y a derrière la miniature", dit Cordelia lentement. "N'est-ce pas ? Vous n'avez jamais ouvert la doublure."
Il demeura pétrifié.
Elle récita les lettres d'or à voix haute, comme un sort : "Estelle Ashworth. Née Marlow—" Elle s'interrompit. Le nom ne correspondait pas. Le fil continuait, plus fin encore : "*Née Marlow, morte pour avoir aimé.*"
"Amelia n'était pas votre première femme", dit-elle, la voix étranglée. "Ma mère l'était. Elle s'appelait Estelle, elle était une Marlowe, et elle est morte pour avoir aimé un Ashworth."
Le marquis semblait vieilli de dix ans. "Ce n'est pas..."
"Vous m'avez épousée pour payer la dette de mon père envers Sir Hugh. Mais vous m'avez aussi épousée parce que je suis la fille de la femme que votre famille a tuée." Elle recula, le médaillon serré contre sa poitrine. "Et ma grand-mère savait tout."
La nuit s'étira, lourde de secrets maintenant à découvert.
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