Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 18: The Lie Unravels
La pénombre de la chambre sentait la cire et le tilleul. Cordelia n’eut pas besoin de frapper : la porte était entrouverte, comme si la maison entière attendait déjà l’inévitable.
La douairière Ashworth gisait dans un lit à baldaquin trop grand pour elle, ses cheveux argentés répandus sur l’oreiller comme une toile d’araignée brisée. Sa main droite, sèche comme un parchemin, s’agitait au-dessus du drap avec une frénésie pathétique, griffant l’air pour attraper quelque spectre que seule elle pouvait voir.
« Mylady est tombée dans l’escalier de service », murmura la femme de chambre, les yeux rouges. « Elle a appelé votre nom, trois fois. Puis elle n’a plus parlé. »
Cordelia s’approcha. L’odeur d’ammoniaque et de sauge brûlée flottait dans la pièce — les remèdes des servantes, inutiles.
« Laissez-nous. »
La porte claqua. Le silence retomba, troublé seulement par le souffle rauque de la mourante.
« Grand-mère. »
La vieille femme ouvrit les yeux. Ses prunelles grises, autrefois perçantes comme des pointes d’acier, vacillèrent et se fixèrent enfin sur Cordelia.
« Tu es venue. »
« Vous m’avez fait mander. »
« Je t’ai *appelée*. Il y a une différence. » La voix était un fil, mais le caractère restait intact. « Les Ashworth n’attendent pas qu’on les mande. Elles viennent. »
Cordelia s’assit au bord du lit, sans permission. « Vous avez dit à la servante que vous aviez besoin de moi. Pourquoi ? »
La douairière tenta de se redresser, retomba. Sa main saisit le poignet de Cordelia avec une force surprenante.
« Ton mari. Tu ne dors pas avec lui. » Ce n’était pas une question.
Cordelia retira sa main.
« Cela ne vous regarde pas. »
« Tout ce qui touche au sang Ashworth me regarde, petite. J’ai orchestré ce mariage. J’ai choisi le Marlow parce qu’il était imperméable. Ne me fais pas regretter ce choix. »
Le mot *imperméable* claqua comme une gifle.
« Vous avez choisi le fils de la maison qui a tué ma mère. »
Le visage de la douairière se vida d’une nuance. Un tic nerveux anima sa paupière gauche.
« Qui t’a dit cela ? »
« Personne. J’ai cousu les mots dans la miniature que vous m’avez laissée. Estelle Marlowe. Votre propre fille. » Cordelia sentit sa propre voix se fissurer, la retint. « Pourquoi ne m’avoir jamais dit que ma mère était une Marlow ? Pourquoi cette alliance avec l’ennemi, sinon pour le garder près, encore ? »
Le silence s’étira. La douairière ferma les yeux.
« Ta mère est morte d’amour, Cordelia. Pas d’une maladie. Pas d’un accident. Elle est morte parce qu’elle a employé son don sur l’homme qu’elle aimait. » Chaque mot sortait comme une pierre d’un puits. « C’est la loi ancienne de notre sang : le pouvoir d’une Ashworth est une dette. En l’utilisant pour lier un cœur, elle en paye le prix avec un autre. »
« Un autre… »
« Son enfant à venir. » La douairière rouvrit les yeux, brillants de fièvre. « Estelle a ensorcelé ton père. Elle t’a conçue. Et parce qu’elle a mêlé la magie à la chair, la dette a réclamé sa part. Elle a porté un enfant mort avant toi. Puis elle a tenté encore. » Une pause. Un râle. « Elle est morte en te mettant au monde, Cordelia, parce que la dette n’était pas entièrement payée. Ce fut notre pacte. Sa vie pour la tienne. »
Le monde de Cordelia bascula.
« Vous l’avez laissée mourir ? »
« Je l’ai laissée *choisir*. C’est tout ce qu’une mère peut faire quand la magie parle plus fort que la raison. » La vieille femme toussa, un liquide sombre perla à ses lèvres. « Mais toi, tu es plus intelligente qu’elle. Tu as épousé un homme immunisé. Tu ne peux pas l’ensorceler. Tu ne peux pas payer ce prix. C’est pourquoi j’ai choisi le Marlow. »
Cordelia baissa la tête.
Le mensonge lui brûlait encore sous la langue. La scène, deux nuits plus tôt, lui revint : la chambre glaciale, le regard méfiant du Marquess, et ce geste à peine calculé — un frisson effleuré de l’index, une intention sourde poussée vers ses défenses. Rien de grand. Juste un début de chaleur. Juste assez pour le faire douter. Juste assez pour qu’il s’approche. Juste assez.
« Grand-mère. »
La douairière tourna la tête. Quelque chose dans le ton de Cordelia l’alarma. Toute la méfiance d’une vie entière contracta ses traits.
« Ne me dis pas que tu… »
« J’ai désobéi. » Cordelia le dit comme on arrache une dent. « Une fois. Pas une incantation, pas un rituel. Une intention. Je l’ai poussé, à peine, pour qu’il reste. Pour qu’il *veuille* cette nuit. »
La douairière tenta de se lever, son corps se convulsa contre l’oreiller. Sa main agrippa le chemisier de Cordelia, la tira vers son visage, si près que Cordelia vit les veines éclatées dans le blanc de ses yeux.
« Le soubresaut du cheval mort ne revient pas au galop, petite. Le don n’a pas de degrés. Quand il s’éveille pour un amour, il s’éveille *entier* — et la dette s’enregistre dès la première étincelle. » La voix chuta en un râle d’outre-tombe. « Es-tu enceinte ? »
Le mot la frappa comme une brique.
Cordelia ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit. Les derniers secrets se télescopaient dans sa tête : la miniature cousue, la dette Marlowe, Sir Hugh, la silhouette dans l’alcôve, la mort programmée de son propre enfant, inscrite dans son sang dès qu’elle avait laissé une intention s’échapper de ses doigts vers lui.
Sa main, posée machinalement sur son ventre, la trahit.
La douairière vit le geste. Sa bouche s’ouvrit en une forme de regret absolu, comme un cratère.
« Il est peut-être déjà trop tard. »
Le râle dernier fut long, profond, un râle de forêt qui tombe.
Cordelia ne l’entendit pas. Elle ne sentait plus que ce point chaud sous sa paume, cette possibilité de vie à la peau si fragile, et cette malédiction qui pesait déjà dessus comme un tombeau ouvert.
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