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Un Cœur Sans Sortilège

Lire le chapitre 2: A Vow of Chastity

La voiture s’arrêta devant la maison de la douairière avec un grincement de ressorts fatigués. Cordelia n’attendit pas que le cocher descendît ; elle poussa la portière et traversa la courte allée de gravier d’un pas décidé, le broche épinglée contre sa poitrine comme une braise qui refusait de s’éteindre.

Le majordome la reconnut à peine — elle ne lui en laissa pas le temps.

« Je dois voir ma grand-mère. Immédiatement. »

La douairière Lady Ashworth trônait dans son salon privé, un livre fermé sur les genoux, le thé déjà froid. À quatre-vingt-deux ans, elle ressemblait à un oiseau de proie en capeline de dentelle : les yeux perçants, le nez arqué, la mâchoire d’une femme qui n’avait jamais demandé la permission d’exister. Elle ne parut pas surprise de voir sa petite-fille débouler sans annonce.

« Tu as l’air d’une chatte tombée dans une rivière », dit-elle, sans lever le menton. « Assieds-toi. Prends une respiration. Dis-moi ce qui cloche. »

Cordelia obéit — s’assit, respira, mais ne trouva pas les mots avant le troisième essai.

« Il ne ressent rien, Grand-mère. »

La douairière posa son livre avec un soin délibéré. « Le marquis ? Bien sûr qu’il ressent. Tout le monde ressent. »

« Non. » Cordelia se pencha en avant, les mains jointes si fort que ses gants craquèrent. « J’ai essayé. A la salle de bal. Je l’ai effleuré — oh, très légèrement, juste pour sonder sa… humeur. Et il n’y avait *rien*. Pas de colère, pas de désir, pas même cette petite lueur d’amusement que même les plus austères laissent filtrer. C’était comme… comme toucher un mur de pierre. »

La vieille femme ne bougea pas, mais quelque chose dans sa posture se resserra — un changement à peine perceptible, comme une fine craquelure sur une porcelaine précieuse.

« Tu as utilisé ton don. Sur lui. Dans un contexte de cour. »

Le silence entre elles devint coupant. Cordelia sentit le rouge lui monter aux joues, mais elle ne baissa pas les yeux.

« Je l’ai fait sans réfléchir. C’est arrivé avant même que je décide de le faire — c’était instinctif, presque. Je voulais savoir ce que je devais affronter. »

« Et tu as découvert un mur au lieu d’un jardin. » La douairière laissa échapper un souffle qui n’était pas tout à fait un rire. « Cela ne m’étonne qu’à moitié. J’ai entendu des choses sur cet homme. On dit que son esprit est si bien clos que même les plus puissantes de nos sœurs ne peuvent y glisser un doigt. Il aurait été choisi pour toi justement parce qu’il est imperméable. »

« Choisi par qui ? »

La question resta sans réponse. La vieille femme se leva avec une lenteur étudiée, traversa le tapis d’Aubusson, et tira un cordon de soie à côté de la cheminée. Une domestique apparut.

« Laisse-nous. Je ne veux être dérangée sous aucun prétexte. »

Quand elles furent seules, la douairière se tourna vers Cordelia, et pour la première fois, son regard perdit de son armure.

« Écoute-moi bien, petite. Ce que je vais te dire n’est pas un conseil — c’est une loi. Notre don, le pouvoir de la Maison Ashworth, ne doit jamais, au grand jamais, être employé dans le cadre d’une cour ou d’un amour naissant. C’est un interdit aussi ancien que notre lignée. »

« C’est absurde », lança Cordelia, malgré elle. « Si notre magie peut nous aider à juger le caractère d’un prétendant, pourquoi s’en priver ? Ne serait-ce pas une folie que de s’engager en aveugle ? »

« C’est précisément là la tentation. Et la perte. » La douairière s’accroupit devant sa petite-fille, un geste qu’elle ne faisait jamais ; il avait quelque chose de suppliant et de menaçant à la fois. « Une femme de notre lignée qui emploie sa magie pour forcer l’inclination d’un homme — ou même simplement pour la sonder dans l’intention de l’encourager — sent son don se flétrir. Non pas d’un coup, non. C’est plus subtil. Mais à chaque usage dans l’amour, une partie de ce que nous sommes se dessèche. J’ai vu ma propre sœur perdre ses couleurs en moins de deux ans, pour avoir charmé un comte sans cœur qui la trompait déjà. Elle a fini ses jours incapable même de réchauffer une chambre d’enfant qui pleure. »

Cordelia resta interdite. Son cœur battait si fort qu’elle l’entendait au fond de sa gorge.

« Et si… » Elle avala. « Et si l’on utilisait le don *une seule fois* ? Sans but de séduction, simplement pour s’assurer qu’on n’épouse pas un monstre ? Est-ce que ce serait… considéré comme un usage maudit ? »

La douairière ferma les yeux, et Cordelia sentit un froid monter dans la pièce.

« Ce que tu as fait au bal, ce sondage instinctif, pourrait être jugé pardonnable par certaines. Un réflexe de défense, un test de sécurité. Mais si tu t’en sers pour peser sur son cœur, pour affaiblir sa volonté, ou pour deviner ses intentions afin d’orienter sa décision — alors oui, tu représenterais un danger pour tout ce que nous avons préservé depuis trois générations. »

Elle saisit le menton de Cordelia, la força à la regarder.

« Ton fiancé est une forteresse. On t’a donnée à lui parce qu’avec lui, tu n’aurais jamais la tentation de tricher. Sa froideur est ta sauvegarde. Jure-moi que tu ne réessaieras plus. »

Cordelia ouvrit la bouche. Les mots « j’ai déjà essayé de l’influencer » se bousculèrent au bord de sa langue. Mais quelque chose — la peur de la déception dans les yeux de la vieille femme, la honte, le sentiment que si elle l’avouait, elle briserait quelque chose d’irréparable — la retint.

« Je ne réessaierai pas », dit-elle enfin, d’une voix trop stable pour être vraiment honnête.

La douairière la dévisagea longtemps. Cordelia soutint son regard.

« À présent va-t’en », dit la vieille femme, en se relevant avec difficulté. « Ton visage me fatigue. La voiture te ramènera. Nous ne parlons plus de ce soir. »

Cordelia se leva, fit une révérence mécanique, et gagna la porte. Mais sa main s’arrêta sur la poignée.

« La broche », dit-elle, sans se retourner. « Celle que le marquis m’a donnée. Elle m’a brûlé la paume quand je l’ai touchée. À sa place, c’est moi qui devrais émettre de la chaleur. Pas un bijou. »

Derrière elle, un silence plus long. Puis, la voix de la douairière, plus douce mais non moins tranchante :

« Une broche d’émeraude, dis-tu. »

« Oui. Des feuilles de lierre gravées sur le dos. »

Le silence changea de texture. Cordelia se retourna : la vieille femme était immobile, le visage pâli, fixant un point du mur comme si elle voyait à travers.

« Grand-mère ? Vous la connaissez ? »

« Non. » La réponse fut trop rapide. « Je ne la connais pas. Écoute — je n’ai rien entendu. Ne la montre à personne. Surtout pas à ta mère. »

Cordelia voulut demander pourquoi, mais la main de la douairière se leva, un geste de congédiement définitif, et elle savait que cette audience était terminée.

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La nuit s’était installée comme une lourde couverture lorsque Cordelia poussa la porte du salon familial de la demeure Ashworth. Sa mère, Lady Violet, tricotait près du feu avec une application religieuse. Elle leva les yeux à son entrée, les lèvres déjà pincées.

« Tu rentres tard. Ta grand-mère t’a gardée ? À ton âge, une jeune fille devrait prendre soin de sa beauté, pas se coucher à des heures indues. »

Cordelia s’approcha, s’assit en face d’elle, et cueillit une écheveau de laine qu’elle se mit à tenir avec une adresse docile — le geste appris depuis l’enfance, celui qui apaisait sa mère.

« Grand-mère m’a seulement parlé du mariage. Rien que des trivialités. »

Lady Violet laissa échapper un petit bruit — ni tout à fait un reniflement ni tout à fait un soupir. « Trivialités, quand tu épouses le parti le plus froid de toute l’Angleterre ? Parle-moi. Comment t’a-t-il traitée à ce bal ? T’a-t-il fait danser ? »

Cordelia tira sur la laine avec plus de force que nécessaire.

« Il a été parfaitement correct. »

« Correct. » La mère laissa retomber son tricot. « C’est tout ? »

« Oh, il m’a fait un discours charmant. Sur le mariage en tant qu’association pragmatique. » Cordelia força un petit sourire, une performance qu’elle maîtrisait aussi bien que sa mère. « Tu aurais été fière de moi ; j’ai gardé un air intéressé. »

Lady Violet ne se laissa pas duper. « Attends — dis-moi. Dans ce cas, quand tu l’as sondé… c’était bien une sonde légère, n’est-ce pas ? Une simple impression ? Tu n’as rien fait de plus ? »

Le cœur de Cordelia s’arrêta. Le mot « oui » monta dans sa gorge, suivi du mot « non », et elle sut qu’elle se tenait sur un fil.

« Il est si fermé, Maman. » Sa voix prit un ton d’innocence feinte, aigu et léger comme du verre. « À peine ai-je senti un frisson passe sous mes doigts — mais j’ai eu le bon goût de me retenir. À quoi bon plonger dans une eau si froide ? » Elle rit, un petit rire qui sonnait faux même à ses propres oreilles. « Non, je t’assure. Je n’ai rien tenté. Il était trop intimidant pour s’amuser à ça. »

Lady Violet baissa les yeux sur son tricot, les traits détendus — presque trop facilement.

« Bien. Parce que ta grand-mère te l’a sûrement répété — à toi comme elle me l’a répété à moi — jamais, jamais dans le cadre de l’amour. C’est notre plus grande faiblesse, cette curiosité féminine. Veille à ce qu’elle ne te perde pas. »

« Je veillerai », répondit Cordelia, la bouche emplie de sable.

Sa mère se replongea dans ses mailles, psalmodiant une mesure de prière silencieuse, et Cordelia quitta la pièce sur la pointe des pieds. Dans sa chambre, elle retira la broche de son corsage et la tint à hauteur d’yeux. L’émeraude vibrait toujours, un battement sourd et régulier — presque un cœur.

Elle se demanda, dans le silence de la nuit, si ce qu’elle ressentait dans ses veines était du triomphe ou l’écho d’un premier mensonge qui venait de creuser son propre chemin à travers elle.