Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 20: A Bond Forged
Elle le trouva dans la bibliothèque, non pas assis à son bureau comme elle s’y attendait, mais debout devant la fenêtre, le dos tourné, les mains croisées dans le dos. La lumière du crépuscule jetait une ombre longue sur le parquet ciré. Le brochet d’émeraude serré dans son poing, Cordelia sentit son pouls marteler ses tempes.
« Vous mentez depuis le début », dit-elle, et sa voix trancha le silence comme un scalpel.
Il ne se retourna pas immédiatement. Une seconde, deux. Puis il pivota lentement, et elle vit dans ses yeux cette même fatigue qu’elle avait surprise chez sa grand-mère, cette usure d’un homme qui a porté trop de poids trop longtemps.
« Je ne vous ai jamais menti, Cordelia. J’ai omis. »
« Sémantique. » Elle s’avança, posa le brochet sur le bureau entre eux. La pierre capta la dernière lueur du jour, jeta des reflets verts sur le visage du marquis. « Amelia. Votre frère. L’enfant. Vous m’avez laissée croire que vous étiez veuf. »
Il regarda le bijou comme on regarde une vieille blessure. Longtemps, il ne dit rien. Puis il contourna le bureau, ouvrit un tiroir secret dont elle n’avait jamais remarqué la jointure, et en tira un portrait miniature. Il le lui tendit sans un mot.
Le visage d’un homme jeune, presque un garçon, avec les mêmes yeux que le marquis mais plus doux, un sourire insouciant que la vie n’avait pas encore éteint.
« Edward », dit-il. « Mon frère cadet. De deux ans. » Il reposa le portrait sur le bureau, à côté du brochet, comme s’il réunissait deux êtres que la mort avait séparés. « Il l’aimait. Amelia. D’un amour si absolu qu’il en a oublié toute prudence. »
Cordelia ne bougea pas, ne parla pas. Elle savait qu’ici, il fallait laisser le silence faire son œuvre, qu’un homme qui avoue doit le faire à son propre rythme, sinon il se refermera comme une huître.
« Il l’a rencontrée à Bath, il y a cinq ans. Elle était la fille cadette d’un baronnet ruiné, la nièce de votre grand-mère par alliance – mais vous le savez déjà, n’est-ce pas ? » Il la regarda avec une lueur d’amusement triste. « Vous avez découvert la généalogie. Vous avez vu le “Marlow” sur le portrait. »
« Marlowe », corrigea Cordelia doucement. « Avec un _e_. Comme ma mère. »
Il ferma les yeux une seconde. « Comme votre mère, oui. Une branche disparue de la famille, que les registres officiels ont effacée. Mais Amelia était une Marlowe par son père, oui. Une parente lointaine de la lignée Estelle. »
Cordelia sentit un frisson lui parcourir l’échine. Les fils se tissaient, se croisaient, dessinaient une toile dont elle n’avait encore que des fragments.
« Édouard l’aimait », reprit le marquis, la voix plus basse maintenant, chargée d’une douleur ancienne. « Il a emprunté. Sir Hugh, bien sûr. Il n’a jamais su à qui il s’adressait. Il a signé des papiers qu’il n’a pas lus. Il a mis son patrimoine en gage pour offrir des bijoux à Amelia, pour payer des musiciens, pour acheter une maison à Londres qu’ils n’ont jamais habitée. »
Il se tut un instant, passa une main sur sa mâchoire. « Quand il a compris qu’il ne pourrait jamais rembourser, il a tenté de fuir. Un accident de cheval, a-t-on dit. Je n’ai jamais cru à l’accident. Mais je ne pouvais pas le prouver. »
Vous avez épousé Amelia pour effacer ses dettes.
« Pour la protéger », corrigea-t-il. « Sir Hugh avait un autre projet. Il voulait Amelia elle-même. Une femme qui porte le nom de Marlowe, vivante et en âge de procréer – pour lui, elle était une marchandise. Un moyen de rançonner ceux que la lignée protégeait. »
Vous avez fait de votre mariage un écran de fumée.
J’ai fait d’elle ma femme légale. J’ai repris ses dettes, j’ai vendu ce que je pouvais vendre. J’ai payé Hugh. Un an plus tard, elle est morte d’une fièvre. » Il haussa une épaule, un geste d’impuissance qui semblait vieux de mille ans. « Médecins, tisanes, prières. Rien n’y a fait. Elle est partie en trois jours. »
Cordelia étudia son visage. Elle avait appris, au fil des mois de ce mariage, à lire les plis de sa bouche, les ombres sous ses yeux. Elle cherchait le mensonge, la dérobade, la peau d’un secret encore caché.
Elle ne trouva que la douleur.
« Vous ne l’aimiez pas », dit-elle, non pas une accusation mais une constatation.
« Je la respectais. Je pleurais mon frère. Elle était le dernier souffle de lui qui restait au monde. » Il détourna le regard vers le brochet, vers cette touffe de cheveux blonds prisonnière de son écrin d’or et d’émeraude. « Après sa mort, j’ai fait courir le bruit qu’elle avait disparu, qu’elle m’avait quitté. C’était plus simple. Plus propre. Personne ne devait savoir que la première femme du marquis était morte en couches d’un enfant qu’elle n’avait pas pu mener à terme. »
Cordelia retint son souffle. Elle avait cru comprendre qu’Amelia était enceinte des œuvres du marquis, ou d’Edward ? Non – elle avait cru que le marquis protégeait l’enfant d’Amelia. Mais ce qu’il disait là, c’était autre chose.
« Elle était enceinte quand elle est morte ? » demanda-t-elle doucement.
« D’Edward. Oui. Il ne l’a jamais su. Il était déjà mort depuis huit mois. C’est pour cela que je l’ai épousée. Pour donner à son enfant un nom, une légitimité. Mais l’enfant n’est jamais né. La fièvre l’a prise, et l’enfant avec elle. »
Il se pencha soudain vers elle, les mains à plat sur le bureau. « C’est la vérité, Cordelia. Je n’ai pas d’enfants d’Amelia. Je n’ai pas d’enfants de personne. L’histoire de la première épouse était une fiction pour protéger la mémoire de mon frère et pour empêcher Sir Hugh de vendre la dette d’Edward à d’autres créanciers qui n’auraient pas eu autant de scrupules que lui. »
Scrupules. Vous appelez cela des scrupules ?
« Relative pureté de mes choix », dit-il avec un sourire sans joie. « J’ai payé Hugh en terres, pas en vies. J’ai pensé que c’était le moindre mal. »
Cordelia saisit le brochet, le fit tourner entre ses doigts. « Vous dites qu’Amelia est morte. Réellement morte. »
« Je l’ai vue enterrée. J’ai signé le registre. » Il croisa son regard, et elle vit qu’il ne fuyait pas ce qu’elle cherchait. « Vous, vous cherchez une survivante. Vous cherchez ma première femme vivante quelque part, cachée, portant le nom de Marlowe. Il y a peut-être eu d’autres rumeurs, d’autres femmes que vous avez imaginées. Mais Amelia n’est pas de celles-là. »
Elle voulut insister, demander encore, presser la plaie jusqu’à ce qu’elle saigne la vérité entière. Mais quelque chose dans sa voix, dans la manière dont il avait prononcé le nom de son frère, lui fit comprendre qu’elle ne tirerait rien de plus, pas ce soir.
« La dette », dit-elle. « Combien en reste-t-il sur Sir Hugh ? »
Il se redressa, resserra sa cravate. « Trois mille guinées. Peut-être moins, maintenant, avec les intérêts que j’ai versés. »
Vous avez vendu vos terres.
J’ai vendu ce que je pouvais vendre. Il ne reste que les manoirs de famille et le domaine du nord, qui n’intéresse personne car il est si peu productif. »
Cordelia rangea le brochet dans la poche de sa robe. Elle n’avait pas obtenu ce qu’elle cherchait, mais elle avait obtenu autre chose : la confirmation que cet homme, ce mari de convenance, n’avait pas bâti son mariage sur la duperie. Il l’avait bâti sur la nécessité. Et sur quelque chose d’autre, peut-être, qu’elle ne savait pas encore nommer.
Elle alla vers la porte de la bibliothèque, puis se retourna. « Vous auriez pu me dire tout cela avant le mariage. »
« Et vous m’auriez cru ? »
Elle soutint son regard un long moment, puis une étrange paix descendit en elle. Vous auriez peut-être eu raison d’essayer. Une femme a le droit de savoir ce qu’elle épouse. Un homme a le droit de choisir sa propre méfiance. »
Il ne répondit pas, mais quelque chose dans son expression changea. Un relâchement, une fissure à peine visible dans la forteresse qu’il s’était bâtie.
Elle ouvrit la porte et se heurta presque à un domestique essoufflé, les joues rouges, une lettre à la main.
« Madame la marquise, dit-il. Une lettre urgente de la maison de votre grand-mère. »
Cordelia déchira le sceau. Elle lut trois lignes, puis leva les yeux vers son mari qui s’était approché.
« Ma grand-mère est morte », dit-elle, et la voix lui échappa, étrangement calme. « Il y a une heure. Avant de mourir, elle a exigé que l’on me remette ceci. »
Elle retourna la lettre. Au verso, une écriture ferme, presque brutale, celle d’une femme qui savait qu’elle écrivait pour la dernière fois : _Ne fais pas confiance à l’homme que tu as épousé. Il sait où est l’enfant. Il sait où est la Marlowe vivante. Trouve-la avant qu’elle ne soit perdue à jamais._
Dans la chambre de sa grand-mère, quelque part au loin, une servante se mit à crier. Mais Cordelia ne l’entendit pas. Elle ne voyait que les yeux du marquis, soudain vacillants, comme une flamme que le vent veut éteindre.
Il sut, dès qu’il lut cette dernière ligne, qu’elle le croyait enfin. Et qu’elle savait, désormais, qu’il avait menti sur au moins une chose : la vérité sur Amelia n’était pas la vérité entière.
« Cordelia », dit-il, et sa voix se brisa sur son prénom comme un verre sur une pierre.
Elle glissa la lettre dans sa manche, tourna les talons et sortit dans le crépuscule, laissant derrière elle un mari dont le secret venait de prendre une forme nouvelle, plus dangereuse que tout ce qu’elle avait pu imaginer.
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