Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 21: The Debt Called Due
Le roulis de la voiture cessa trop brusquement. Cordelia, qui n’avait pas fermé l’œil depuis la lettre de sa grand-mère, sentit son estomac se serrer. Elle était à peine descendue que le hall résonnait déjà de voix masculines.
Le majordome, blême, se tenait face à deux hommes. Le premier, Sir Hugh Marlowe, n’avait pas changé depuis le jour de son mariage : même redingote sombre, même sourire de créancier patient. Mais l’homme qui l’accompagnait portait l’écharpe verte des huissiers de la Couronne.
« Lady Cordelia. » Sir Hugh s’inclina avec une politesse exquise. « Quel plaisir de vous trouver chez vous. »
— Que voulez-vous ?
— Les intérêts courent, ma chère. Et j’ai appris que votre époux avait été… entreprenant, dans la vente de ses terres. Le moment est venu de régler.
Le Marquess apparut en haut de l’escalier, vêtu à la hâte, les cheveux encore humides. Il descendit avec une lenteur calculée, son regard passant de Cordelia au document que l’huissier déployait sur la console en acajou.
« Sir Hugh. Quel honneur inattendu. »
— Aucun honneur, my lord. Un marché. J’ai prêté dix mille guinées à votre frère. Votre épouse connaît les termes.
Cordelia s’approcha, lut le parchemin en diagonale. Le sceau des Marlowe, la signature de Sir Hugh, la mention d’une traite payable à vue. Le chiffre, en toutes lettres, grinçait comme une condamnation.
— Dix mille, dit-elle lentement. Vous aviez dit trois mille.
— L’usure, madame, est une affaire de temps. Et le temps, lui, ne pardonne pas.
Le Marquess ne la regarda pas. Il fixait Sir Hugh avec une intensité qui fit reculer l’huissier d’un pas.
« Vous savez que je n’ai plus rien. Vous avez acheté mes dernières terres la semaine dernière, sous un prête-nom. Vous l’avez fait exprès. »
— Pour vous offrir une issue, my lord. Une seule.
Sir Hugh sortit de sa poche un second document, plié en quatre, qu’il tendit à l’huissier.
« Contrat de prise en charge. Si le débiteur ne peut payer, le créancier peut réclamer une compensation en nature. Votre épouse, Lady Cordelia, viendra vivre sous mon toit jusqu’à l’apurement de la dette. »
Le silence tomba comme une pierre dans l’eau.
Cordelia sentit le sang quitter son visage. Elle chercha du regard son mari. Il était pâle, mais ses mâchoires serrées trahissaient une colère contenue.
« Vous ne pouvez pas faire ça. Elle est ma femme. »
— Et moi, je suis votre créancier. La loi est claire. L’huissier confirmera.
L’homme à l’écharpe verte hocha la tête, sans enthousiasme, mais il hocha la tête.
Le Marquess fit un pas en avant.
« J’ai vendu les dernières terres de mon frère. Mais il me reste le domaine familial, avec ses hypothèques. Il me reste mon titre, mes dettes envers la Couronne, mes obligations envers le régiment. Je peux… »
— Vous ne pouvez rien, coupa Sir Hugh. Si vous vendez le domaine, vous perdez votre siège à la Chambre, votre crédit, votre nom. Et je n’aurai pas un penny de plus avant la Saint-Michel, car vos terres ne valent rien une fois dépouillées de vos arbres.
Cordelia écoutait. Les mots résonnaient, mais son esprit filait ailleurs. Le document. La date. La signature de son mari, apposée dans l’urgence d’un frère aimé qu’elle n’avait jamais rencontré. Cette dette n’était pas la sienne, mais elle était devenue la leur.
Et Sir Hugh les tenait.
Il sourit, voyant son avantage.
« Je vous laisse jusqu’à ce soir, my lord. Si vous ne trouvez pas dix mille guinées, Lady Cordelia viendra avec moi à midemain. Signez l’accord, et nous parlerons des intérêts supplémentaires. »
Il fit demi-tour. L’huissier le suivit.
La porte se referma.
Le Marquess ne bougea pas. Ses mains, à ses côtés, tremblaient d’une fureur qu’il ne montrait jamais.
« Je vais écrire à la banque. Peut-être… »
— Vous n’avez rien. Je l’ai vu dans vos comptes. Vous avez vendu jusqu’à vos chevaux.
Il se tourna vers elle, et pour la première fois, elle vit autre chose que du calcul dans ses yeux. Un désarroi brut, mal maîtrisé.
« Je ne le laisserai pas vous prendre. »
— Vous n’avez pas le choix.
— Il y a toujours un choix.
Cordelia regarda la porte. Elle pensa à la lettre de sa grand-mère, à la mise en garde. Elle pensa à l’enfant possible. Elle pensa à la magie, qui coulait dans ses veines, qu’elle n’avait pas le droit d’utiliser en amour — mais celle-ci n’était pas de l’amour. C’était de la survie.
« Faites-le rappeler. »
— Pardon ?
— Faites-le rappeler. Dites que vous avez trouvé un arrangement.
Il fronça les sourcils.
« Cordelia, je ne… »
— Faites-le.
Elle n’avait pas élevé la voix. Mais il recula, comme si elle avait crié. Il ouvrit la porte, appela le valet.
Sir Hugh revint, un sourire triomphant sur les lèvres.
« Vous avez trouvé les fonds, my lord ? »
Cordelia s’avança. Elle ne regarda pas son mari. Elle regarda Sir Hugh, droit dans les yeux, et elle laissa sa magie couler.
Elle n’avait pas le droit de l’utiliser en amour. Mais ce n’en était pas.
« Sir Hugh, dit-elle doucement. Vous allez réduire la dette à mille guinées. Vous allez signer la quittance. Et vous allez oublier que vous êtes jamais venu ici. »
Il cligna des yeux. Un frisson parcourut sa mâchoire. Cordelia sentit sa volonté plier comme une branche sous la neige.
« Je vais… réduire la dette… »
Sa main bougea, presque mécanique. Il chercha une plume.
Derrière elle, le Marquess dit quelque chose. Son nom. Pas plus.
Mais la pièce vacilla. Le sol sembla basculer, et Cordelia, la tête légère, tomba avant d’avoir entendu la fin de la phrase.
Le dernier visage qu’elle vit fut le sien, l’espace d’une seconde, et ce qu’elle y lut n’était ni de la crainte ni du calcul.
C’était de la peur.
Pour elle.
Puis plus rien.
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