Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 24: Hunting the Grimoire
Le lendemain matin, Cordelia trouva Roderick dans la bibliothèque, une carte dépliée devant lui. La lumière grise de l’aube dessinait les rides de concentration autour de ses yeux.
« Vous savez où se trouve la grimoire », dit-elle sans préambule.
Il leva la tête. « J’ai passé la nuit à interroger les registres de Sir Hugh. La saisie de ses biens a été incomplète. Il possède un manoir secondaire, près de Bramblewick, qui n’apparaît sur aucun inventaire officiel. »
Cordelia s’approcha. « Edmund – le serviteur qui a volé la grimoire à ma mère – aurait travaillé pour Sir Hugh avant sa mort. Si Sir Hugh pratique la magie noire, c’est là qu’il la cache. »
Roderick replia la carte avec un mouvement sec. « Nous irons ensemble. »
« Nous ? »
« Vous n’êtes pas en état de vous battre seule contre un homme qui pratique la magie noire. Et moi, je suis immunisé contre les charmes. » Il marqua une pause. « Quoique immunisé contre les vôtres soit plus exact – j’ai vu ce que vous avez fait à Sir Hugh. »
Cordelia sentit une chaleur monter à ses joues. « Je vous ai dit que je n’utiliserais plus ce don. »
« Ce n’est pas une question de confiance, Cordelia. C’est une question de survie. Vous portez notre enfant. »
Le mot « notre » la frappa comme une pierre dans une eau calme. Elle n’avait pas encore accepté la réalité de la grossesse, ni la manière dont cette vérité les liait l’un à l’autre.
Ils partirent avant midi, dans un phaéton léger, sans escorte. Roderick conduisit avec une précision silencieuse, franchissant les haies et les tournants avec l’aisance d’un homme habitué aux fuites. La route longea des tourbières argentées où les corbeaux criaient comme des sorcières.
À Bramblewick, le manoir se dressait au bout d’une allée envahie de ronces – une bâtisse de pierre noyée dans les lierres, aux fenêtres aveuglées par des volets clos. Roderick arrêta le phaéton à deux cents mètres.
« Il n’y a aucune trace de vie », murmura Cordelia, les yeux fixés sur la façade. Mais elle sentait quelque chose – un frisson de magie noire, aussi précis qu’une odeur de soufre.
« Il y a un passage par les caves. Mon père m’en a parlé autrefois – les Marlowes y cachaient des contrebandiers. »
Cordelia le regarda. « Votre père savait ? »
« Mon père savait beaucoup de choses qu’il n’a jamais dites. » Il sauta du phaéton et tendit la main pour l’aider. Elle hésita, puis accepta. La pression de ses doigts était ferme, chaude, sans aucune trace de condescendance.
Ils contournèrent le manoir. Une porte basse, à moitié rongée par l’humidité, céda sous la poussée de Roderick. L’escalier qui s’enfonçait était noir comme un puits.
« Restez derrière moi », dit-il.
Ils descendirent. Les marches suintaient d’eau. Cordelia compta vingt-quatre, puis vingt-cinq, puis le sol s’aplanit. Une odeur de poussière ancienne et de cire les enveloppait.
Roderick alluma une lanterne. La lumière révéla une vaste cave voûtée, meublée de coffres, de tables chargées de fioles, et – contre le mur du fond – une bibliothèque de chêne sombre.
La grimoire.
Cordelia la reconnut avant même de la toucher. Le cuir grenat, le fermoir de bronze ouvragé d’un serpent qui se mord la queue. Elle fit deux pas en avant, le cœur tambourinant, mais Roderick tendit le bras.
« Attendez. »
Il s’approcha prudemment, souleva le fermoir. Rien ne se produisit. Il ouvrit la première page – une écriture fine, presque effacée, qu’elle reconnut pour celle de sa grand-mère.
« Elle est ici », souffla Cordelia.
« Depuis quand la vouliez-vous ? » Une voix résonna dans l’escalier derrière eux.
Sir Hugh apparut, descendant les dernières marches avec une lenteur cérémonieuse. Il portait un habit noir de deuil, si peu assorti à son expression triomphante qu’il semblait s’être habillé pour une représentation théâtrale. Derrière lui, deux hommes armés restèrent en haut.
« Vous avez l’air surpris, Lady Ashworth. » Il fit un pas. « Vous pensiez que ma défaite à votre salon était définitive ? Vous avez oublié – je penche pour le compromis. La magie noire ne se brise pas par un simple coup d’éclat. »
Roderick se plaça devant Cordelia, la main contre sa taille. « Sir Hugh, vous n’avez aucune juridiction ici. Ce manoir est saisi. »
« Ce manoir m’appartient encore, comme ce qui s’y trouve. » Il désigna la grimoire du menton. « Et vous avez découvert mon petit trésor. Mais vous ne la prendrez pas. »
Il leva la main – non pas vers eux, mais vers le plafond. Les fioles sur les tables tremblèrent. La flamme de la lanterne vacilla, se teinta de vert.
Cordelia sentit la magie peser sur sa peau comme un manteau de plomb. Sir Hugh parlait, mais sa voix semblait venir de très loin.
« La grimoire que vous cherchez est plus qu’un livre, Lady Ashworth. Elle est ma captive. Chaque page qu’elle contient est liée à mon sang. Elle ne se laissera pas prendre si facilement. »
Roderick avança d’un pas. « Vous mentez. »
« Essayez donc, Marquess. » Sir Hugh ouvrit les mains, paumes vers le ciel. « Elle vous résistera. Elle résistera à tous les Ashworth. C’est pour cela que je l’ai volée – pas pour l’utiliser, mais pour vous en priver. »
Cordelia fit un pas en avant, bravant l’interdit qu’elle s’était imposé. Mais qu’elle avait déjà brisé pour sauver la dette – qu’elle briserait encore pour sauver son enfant.
« Sir Hugh, dit-elle d’une voix claire, laissez-nous prendre ce livre. »
Elle ne prononça aucun sortilège – seulement son intention. Mais le poids dans sa poitrine lui répondit : une douleur sourde derrière le sternum, comme un coup de couteau invisible.
Sir Hugh éclata de rire. « Votre don ne m’atteint plus, Lady Ashworth. J’ai pris soin de me protéger après notre dernière rencontre. La magie noire a ses avantages – elle me rend moins sensible aux charmes des Ashworth. »
Roderick fit un geste brusque, saisit Cordelia par le bras et la tira vers la bibliothèque. « Courez ! »
Sir Hugh frappa des mains. Les deux hommes dévalèrent l’escalier. Roderick poussa Cordelia derrière lui, se plaça entre elle et l’assaut – mais une ombre noire sortit du sol, prenant la forme d’un serpent, et s’enroula autour de ses chevilles.
Roderick se débattit. Le serpent resserra son étreinte. Un des hommes le frappa à l’épaule avec la lame de son épée. Roderick s’effondra, un filet de sang sur sa chemise.
« Non ! » Cordelia se précipita, mais l’autre homme l’attrapa par la taille.
Sir Hugh s’approcha lentement, ramassa la grimoire dans ses mains comme s’il caressait un animal sauvage.
« Vous vouliez la grimoire ? Vous pouvez passer le reste de votre vie à la chercher. » Il la passa à son serviteur. « Emmenez le Marquess. »
« Non ! » Cordelia se débattit, mais la main de l’homme était de fer. Roderick, visiblement étourdi, leva les yeux vers elle – non pas vers elle, mais vers un point derrière elle.
Elle suivit son regard.
Derrière la bibliothèque de chêne, une rainure fine dans la pierre – une porte dérobée que la lumière de la lanterne ne révélait qu’à cet angle précis.
Sir Hugh se tourna vers elle, un sourire mauvais aux lèvres. « Vous me demanderez peut-être pourquoi je ne vous tue pas. Parce que vous portez en vous la marque Ashworth – et cette marque, vivante, vaut mieux que morte. Je connais des gens qui paieront très cher un enfant de votre sang. »
Cordelia manqua de s’étrangler. « Que voulez-vous dire ? »
« Cette enfant que vous portez – » Sir Hugh baissa la voix avec un plaisir visible, « – l’autre Marlowe, le fils de votre belle-sœur morte, n’est pas aussi mort qu’on le croit. Il est vivant. Et votre enfant le rejoindra, dès qu’il naîtra. Vous, vous ne servirez qu’à le produire. »
Il la libéra brusquement. Les deux hommes traînèrent Roderick vers l’escalier. Un bruit sourd – la porte d’en haut se referma. Les pas résonnèrent, puis s’évanouirent.
Cordelia resta seule, seule avec la grimoire dans les mains de son ennemi, avec le corps de son mari emporté comme un sac de blé, seule avec la connaissance que la lettre de la dowager disait vrai – il existait un Marlowe vivant – et que Sir Hugh savait exactement où le trouver.
Elle colla sa main contre la rainure dans la pierre. La porte céda.
Derrière, une obscurité complète. Un escalier. Une échappatoire.
Elle prit la lanterne que Roderick avait laissée tomber, et descendit.
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