Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 25: The Grimoire's Leap
L’obscurité du corridor sentait la poussière et le moisi, une odeur de tombeau oublié. Cordelia pressa son épaule contre le battant de chêne, retenant son souffle. Les voix de Sir Hugh et de ses hommes résonnaient à travers le mur, étouffées mais proches. Ils traînaient Roderick quelque part au-dessus, leurs bottes martelant les planches dans un rythme implacable.
Elle avait trouvé la bibliothèque, une pièce exiguë tapi dans les entrailles du manoir, et derrière un rayonnage de livres poussiéreux, une faille dans le lambris. Ses doigts coururent le long de la lame de son couteau de poche, cherchant un levier. Si elle pouvait ouvrir le panneau, elle pourrait fuir, remonter à la surface, alerter les autorités. Mais elle ne pouvait pas laisser Roderick.
La pensée de son mari, le visage ensanglanté mais le regard toujours aussi dur, lui serra la gorge. Il avait poussé son corps contre elle pour la protéger de l’homme de main qui fondait sur eux, et dans cette fraction de seconde, ses yeux avaient dit ce que ses lèvres n'avaient jamais prononcé. *Pars, Cordelia.*
Un bruit sec derrière elle. Elle se retourna, le cœur cognant, mais ce n’était que le bois qui se contractait dans le froid humide. Elle jura silencieusement et enfonça la lame dans la jointure du lambris. Le panneau céda avec un gémissement à peine perceptible, révélant un escalier en colimaçon qui plongeait dans une nuit totale.
Elle hésita, mais un cri étouffé, masculin, filtra du plafond — Roderick. Il n'était pas homme à crier facilement. Ce qu’ils lui faisaient… Elle ne pouvait pas le laisser subir ça.
Mais sans la connaissance du sort, sans le grimoire, elle n’avait aucune puissance. Sa magie était inutile contre Sir Hugh, et sa propre mère était morte des années avant sa naissance. À quoi lui servirait-elle prisonnière ? À rien. À personne.
Une rafale de pas au-dessus. Des ordres criés. Ils avaient dû constater son absence. Elle n'avait que quelques secondes.
Ses doigts se refermèrent sur le chambranle, prête à appeler, à attirer leur attention afin de détourner les coups de Roderick vers elle. Sa lâcheté la révulsait, mais la voix de son amie, la vieille femme du village, lui revint en mémoire : *Vous êtes la dernière de votre lignée, my lady. Si vous mourez, il ne restera rien.*
Elle descendit les marches en courant presque, les mains tendues pour ne pas heurter les murs rugueux. L'air devenait plus âcre, chargé d'une humidité métallique. Tout en bas, l'escalier débouchait sur une cave voûtée dont le sol de terre battue était strié de marques étranges, presque effacées. Des étagères oxydées soutenaient des bocaux poussiéreux, et dans un angle éclairé par une lucarne brisée, elle vit la cause de cette odeur : du parchemin.
Une pile de manuscrits rongés par les vers, et au-dessus, épinglé au mur par un crochet de cuivre, un formidable registre relié de cuir noir. Le grimoire.
Sa bouche s’ouvrit, un rire d'incrédulité comprimé s’en échappa. Le grimoire que Sir Hugh croyait protégé par son sang n'était pas enfermé. Il était là, offert à sa vue, comme un trésor oublié dans la cave de sa propre demeure. Il y a une méprise dans leur sécurité, pensa-t-elle en s’approchant.
Elle n'osait pas le toucher — son sang, son lien. Mais elle pouvait prendre une autre chose. Ses yeux devinrent des fentes, fouillant la page supérieure, la seule visible sous sa reliure abîmée. Une écriture serrée, presque illisible, à l'encre rouillée. Des symboles entrelacés et, en titre de chapitre : *Rupture de l'Héritage Ashworth*.
Le sort.
Derrière elle, des échos. Ce n'était pas la cavalcade des hommes de l'étage supérieur, mais quelque chose d'autre. Un frottement, un chuchotement, comme si les murs de la cave elle-même suivaient sa progression. Elle regarda la page, les mots dansant sous ses yeux. « Le sacrifice demandé n'est point le sang, mais la sensation. Le danseur du sort doit creuser sa propre corde de lyre... »
Son cœur se figea. Creuser sa propre corde de lyre. Ôter sa propre capacité à entendre la musique des émotions.
Le prix du salut : sa magie. Une mort lente et douce à l’âme.
Elle recula, un tourbillon de panique dans la poitrine. Puis un bruit plus concret : des bottes dans l'escalier en colimaçon. Cette fois, ce n'était pas une illusion. Les hommes de Sir Hugh avaient trouvé l'accès.
Dans un geste réflexe, la lame de son couteau entailla la page au niveau de la reliure. Un lambeau de parchemin se détacha, ses bords inégaux, l'encre encore lisible. Elle le fourra dans son corsage, sous sa chemise, comme un serpent glacé contre sa peau.
Les pas approchèrent. Elle jeta un regard désespéré vers la lucarne — trop étroite, trop haute. Et derrière elle, dans les ténèbres de la cave, une autre ouverture. Un tunnel dont elle sentait le courant d'air frais.
Elle s'engagea dans sa gueule sombre sans un regard en arrière, laissant les cris de Roderick se briser contre les pierres humides du manoir abandonné, et le grimoire qui contenait la vérité glisser entre ses doigts comme tant de choses précieuses avant lui.
Elle avait le prix de sa liberté. À elle de décider qui paierait le tribut.
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